‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 185 sur 246 · SUR LA TRAITE DES BOISSONS SPIRITUEUSES · texte numérisé non relu

SUR LA TRAITE DES BOISSONS SPIRITUEUSES

Le commerce ou traite des boissons aux sauvages estant devenu une mati^re assez importante pour m&iter Tapplication et Texamen de Sa Majesty, par la raison que, M. i'^vesque de Quebec en ayant fait un cas reserve, il en r^suite beaucoap de difficult^s dans le commerce et beaucoup de scrupule dans ies esprits des sujels du roy; auparavaat que Sa Majesty puisse joindre son autorit^ h celle qui regarde ia conduite des dmes et l^int^rieur des consciences qui est entre les mains dudit ^vesque, die a voulu que le conseil souverain eslably audit pays, auquel pr^ident le comte de Frontenac,

gouvemeur et lieutenant g^^al , et ie sieur Dnchesneau , intendant de la juatice , police et finances, fist une assemble de vingt piincipaux habitans, de ceux qui s^appliquent au commerce, pour examiner cette mati^re, en dresser un proc^- verbal et donner leurs avis, afin que Sa Majesty, les ayant vus et consid^r^ , puisse prendre la r^lution qu'elle estimera plus convenable et plus avantageuse au bien de cette colonic.

Et pour donner k ceux qui seront appel^s les lumi^res n^cessaires, outre celles que Texp^rience dans leur commerce leur donne, Sa Majesty vent bien, par ce m^moire, leur faire connoistre les principales et essentielles raisons qui pourront leur servir pour former leursdits avis.

Pour autoriser et establir Tinterdiction de ce commerce, Ton pretend que les sauvages ont une envie de s'enivrer si extraordinaire et si immod^n^ qu'il n*y a rien qu'ils ne fessent pour y parvenir; qu^aussytost que, par Ie moyen des pelleteries et autres marchandises qu'ils apportent dans les habitations fran^aises, ils ont Ie moyen d'avoir de Teau-de-vie en quantity qui pourroit suffire pour douze , quinze ou vingt hommes ou mesme plus grand nombre , ils aiment mieux se priver d*en boire pour donner Ie plaisir k deux, trois ou quatre, de s'enivrer; que, lorsqu'ils sont ivres, ils commettent une infinite de meurtres, d^assassinats et iocestes, et g^n^raiement toutessortes de crimes et de d^rdres, et que ces exc^ et ces violences arrivent dans les provinces de TEurope dont les paiples sont les plus sijyets k ce vice.

L'on pretend que si les Francois ne donnoient ni vin ni eau-de-vie k transporter aux sanvages , et qu'ils se contentassent de leur en donner k boire sui^le-champ en petite quantity qui ne pust pas su6Bre pour les enivrer, on rem^ieroit k tons ces d^ordres et k tons les exc^, d^autant plus qu'ils empescbent, k ce que Ton pretend, que les sanvages ne se convertissent k la foy,et mesme, lorsqu'ils sont convertis,les font souvent retourner k leur idolastrie. Voil^ les principales et plus fortes raisons qui sont all^[u^ par ceux qui demandent Tinterdiction de ce commerce.

Au contraire , ceux qui soutieunent qu^il faut en laisser la liberty enti^re disent qu'il n*y a point d'exemple dans Ie monde cbrestien qu'aucun ^vesque ay t fait un cas r^serv^ de cette mati^re , mesme dans les pays ou les peuples sont plus adonn^ k Tivrognerie et ou ce crime cause de plus grands d^sordres; que jamais les ^vesques ne se sont mesl^ de ce qui conceme Ie comm^xse de tontes lea denr^ et marchandises permises ou qui servent k Tusage et ^ la nourriture des hommes; et que, lorsque ce conmierce cause quelque crime de la quality de ceux qui sont all^gu^ , les juges royaux sont establis pour en connoistre et pour punir ceux qui les commettent; mais que jamais il n*y a ancune punifion establie contre ceux qui les ont vendues ou d^bit^.

A r^ard du pays de Canada , cette intei*diction seroil tr^s-dangereuse :

1** Parce que les peuples sont facilement induits k croire que , puisque aucun ^vesque dans tout Ie royaume ne repute k p^h^ Ie commerce de ces sortes de marchandises , il est difficile que Ion establisse en Canada un p^^ qui n'est point r^put^ tel dans tout Ie reste du monde cbrestien , en sorle qu il y auroit quelque risque k courir que les peuples ne s*accoustumassent k n^iger ou m^priser les r^emens, ordres ou injonctions de TEglise; et mesme on dit qu'il y a desjk quelques habitans auxquels on a interdit Tentr^ de T^glise qui demeurcnt en cet estat;

d* Qu'il se trouvera bien quelques exemples des faits all^gu^, mais que, non-seulement il ne s'en trouvera pas une quantity suffisante pour obliger k faire ce cas r^serv^, mais mesme c[ue ceux qui se trouveront auront est^ commis par les sanvages non convertis ;

3* Qae ce commerce est absolument n^cessaire pour attirer les sauvages dans les colonies fran^oises et par ce moyen ieur doDner les premises teintures de la foy ;

Enfin que, si Ieur envie de s'euivrer est si grande^-ils ne manqueront pas, s'ils voyent ce commerce interdit avec les Francois, de porter leurs pelleteries et autres marchandises aux Anglois et HoHandois , qui out des colonies qui ne sout pas assez ^oign^ d*eux pour les divertir d'y aHer cherdier ce qu*ils ont une envie si immod^rtfe d*avoir et qu'ils ne pourront avoir dans les colonies fran^oises; en sorte que cette interdiction, au lieu d'estre avantageuse h Taugmentation de la foy catholique, apostolique et romaine, la diminuera consid^rablement, parce que les Anglois ou HoHandois, ou lesconvertirontpoursuivre leurs h^r^ies , on les laisserontdans Ieur fausse et mauvaise religion.

Sa Majesty veui que ces raisons soyent bien examine par ceux qui seront appel& par ledit conseil souverain pour donner Ieur avis sur cette mati^ \

( A.rcb. de la Mar. Ordre$ du rof pour Im eompagniet du Indet , 1 678 , fol. a5.)

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