I. — DU QUESNE A COLBERT
(LeUre originale.)
A bord da Samt-LouU, ii juillet 1669.
Je me siiis donn4 l^onneur de vous ^crire par tous les courriers depuis le retour de Tarmee en les rades. Je me trouve encore obiig^ de voas dire, voyant la suite de Tordre de dormer tous ies vaisseaux a la r^nre de six, que si le Roy avoit fait reflexion sur Teslat present des afiaires de ia mer et ceque les Anglois et Hollandois qui sent dans ce portdisentde ce d^rmemenii contretemps : «Gomme si nousappr^hendions les Turcs k pr^ent que nous Savons quMls sont en mer etqu'ilsy vont faireplus de ravage qu^auparavant,n Sa Majesty auroit evit^ qu'ils eussent occasion de nous accuser d^inconstance et de ne s^voir pas connoistre quand il est temps d^avoir des vaisseaux en mer. It y en a deux icy de la flotte de Ruyter, Tun de 5o pikes de canon et Tautre de 36, lesqaels ont escorts la flotte des masts. Les Hollandois Tont ainsy bien fait escorter tant pour leurs interests que pour celuy de la France, car si ceux d^ Alger Tavoient rencontr^ ils Tauroient prise comme estant charg^e de foumitures donl ils sont fort nkessiteux et en seroient devenus intraitables.
Ledii Ruyter est avec la flotte hoUandoise devant Malaga en Espagne, attendant des ordres des Estats de ce qu*il aura k faire avec Alger, Tunis et Tripoli. Gomme les capitaines de ses deux vaisseaux m^ont enquis combien de vaisseaux du roy ressortiroient en mer, je n^ay pu^ m^empescher de leur dire six ou sept, et autant apr^ quand ils auront eu cartoe. II y a aussy trois vaisseaux anglois qui se rajustent et,je crois, sont venusicy autant par curiosity que par n^cessit^, poury voir ce que nous armons. Je prends tant d^interest k ce que les estrangers ne voyent pas dans nostre conduite marine de quoy nous m^priser que quand cela arrive je n^ay point de consolation ^ M. le due de Beaufort a bien reconnu loutes ces cboses, et, en partant, a dit aux capitaines destines k di^rmer de licencier d^ le lendemain les matelots et soldats les moins de service el r^rver pour qudques jours T^lite de leurs ^uipages, pour, en cas qu^il vienne dans peu de jours ordre de tenir plus de vaisseaux arm^, cela se pust faire ulilement; ce pendant les six s^apprestent incessamment. Le Smnt-LotUs a eu car^ne et bier il fut redress^. On y travaille sans relascbe A tout rembarquer pour estre des premiers prests, en cas que celuy de M. le commandeur de Neuch^ ne le fust pas asses tost et pour ne pas manger les vivres dans le port dans une saison et occasion pressanle.
Je pense, si Tordre de la cour arrive pour que je parte avec trois ou quatre vaiseaux, aller par avance ou les galores auront leur rendez-vous, ou sans doute nous y ferons quelques progr^. Pour cet effet , si j^en suis cm , nous mettrons nos ^iiipages de toutes gens d^^te cboisis dans le d^rmoment des autres vaisseaux. Que si Sa Majeste avoit ordonnd douze vaiseaux pour tenir arm^. Ton aui'oit conserve lout ce qu*il y avoit des meil leurs officiers et matelots ponanlois , ainsy quejc
' Voir Marine, pike n** &6s. — Dans unc parc« qae (ties estrangers parloient fort mal de
leltre adressk a M. de Terron , le fi oelobre nostre ^conomie en fail de marine.^ ( Arch, de la
i663, Colbert I'engageait k restreindre les de- Mar. Colbert el Seignelay, pi^rr h.) — Voir aussi
penses failes aux ports de la Seudre et de Rr«»l, Marine, piicc n* 9,8 1".
me suis donn^ Thonneur de vous le maoder, lesquels Gousteront au Roy beaucoupd^ai^entquand il faudra lea faire veuir de ^ , c^esUd-dire que pour en ramener cent bona il (aut en faire venir plus de trois cents.
Je vous demande excuse si je vous redisces choses plus d^nne fois. G^est Fint^rest seul du service du roy qui m'y oblige. Que si vous voyiez ces choses de pr^, vous ne souSririei jamais ce deratement de la mani^ qu'il se dispose. J^estime M. le due de Beaufort en quelque fafon heureux de ne pas voir cela. Gomme il est sans exempte port^ pour Thonneur et Tint^rest du service, il auroit d^sesp^re de voir parlir les bons ofBciers et matelots quMl a^ait eslre si n^cessaires pour bien servir , notamment dans le dessein que Sa Majesty tesmoigne d^avoir une arm^e en mer au printemps prochain; et pour cela il faut songer d^avoir d^autres masts que ceux qui sont venus par cette flotte de Hollande. lis sont trop petits et ne peuvent servir que pour les moindres vaisseaux du roy.
J^esp^re, Monsieur,* que vous me direz si vous avei agr^ble que je continue de vous dire mes sentimens sur le service de la marine, ou si je ne vous ^riray pas si souvent pour que mes lettres ne vous soyent importunes. II faut queje le sois encore cette fois par une plainte que je vous fais de n*avoir pas est^ pay^ de mon estat-major du septi^me mois de subsislance qui fut donn^ en par^ tant de la Rochelle, et pr^ntement le conunis du tr^rier dit n*avoir encore de M . Pelissary ' nnl ordre ni estat de payer. Je m'estimerois bien malheureox si vous croyiei qu^il ne me fust pas bien deu, et que vous ne fussiez pas inform^ de ce qu^il a plu au Roy de r^er pour moy on Testat-major. Ty ay employ^ du mien cette campagne une somme considerable dont il semble queje devrois plutost estre rembours^, ayant est^ faite pour le service du roy, que d^estre mendiant aupr^ d*un tr^rier pour le payement d'une chose qui m*est si l^gitimement due. Je suis tout 4 fait honteux de vous soUiciter pour ces interests; si je n*en estois fort pressd, je ne vous en aurois jamais ditun mot et me serois contents de faire plutost parler mes services que la plume.
Pour ce qui est du voyage que nous aliens faire sous la conduite de M. le commandeur de Neuch^, quoyqu'il soit d'humeur de me rendre en toute occasion de mauvais offices, je vous assure, Monsieur, que j^agiray si nettement que, si j'en suis cm, Sa Majesty en aura contentement II se rencontre que des capitaines des quatre vaisseaux demiers arm^ k Toulon, il y en a la plupart de moins d^exp^ence. Le nomm^ d^Aplemont, fils de Dum^, est le seul que j*aurois choisy pour ce service.
M. le due de Beaufort est si ^dair^ sur tontes les choses qu'il vous en pent informer particuli^rement Je suis persuade qu*il estoit tris-exp^ent pour Tint^rest du roy qu^il continuast dialler en mer, et particulik'ement Thyver, k cette fin de voir et connoistre la mer en toutes saisons et en perfection. 11 n^est pas croyable comme il s*y est fait en si peu de temps. 11 ne falloit pas le laisser retoumer en cour lorsqu'il estoit si utile dans le service. 11 est sans doute que Sa Majesty et vous. Monsieur, connoistrez par luy la v^rite d^ou ont proc^e toutes ces mauvaises intelligences qui ont paru au dernier voyage, et que le Roy distinguera ceux qui en seront coupables. Je suis et 8e> ray toujours avec sinc^rit^ et respect. Monsieur, vostre tr^humble et tr^B-ob^'ssant serviteur.
Dd Qcbsri.
(Copi^ surroriginal, eommoniqa^ par M. Cbanvay.)
* Claude Pelissary, d'abord tr^rier gi^n^ral de la marine, depuis i6&8 jasqa*en i663, puis tresorier g^n^ral des gaUres, de i65i a 1677.