DANS SON VOYAGE D'ANGLETERRE ET DE HOLLANDE
( Minote autographe. )
Saint-Quendn et Magny, 9 et 10 joillet 1671.
II faut examiner en Hollande et en Angleterre si les trousseaux, ies monies et les fontes des canons se font comme en France, suivant les m^oires qu'il a pris de M. du Metz.
Quel est Talliage des mati^res;
Quels sont les calibres des canons des deux nations.
Examiner avec soin la question des plus gros calibres de canons de fonte et de fer que Ton pent mettre sur les vaisseaux.
En France, dans TartiUerie de terre. Ton croit qu'un canon de 9 & -fait autant d'effet qu'un de 33 , et au-dessus. Pour la mer. Ton en fond de 36.
En Angleterre, pour la mer. Ton a appris qu'il y en a de &o i 5o livres de balle.
En Danemark, en Hollande, Ton ne s^ait pas s'iis se servent d^aussy gros canons.
Examiner bien si un canon de 36 livres de balle pent faire plus d'effet; s'il est mesme n^cessaire d'en avoir de 36 , et si ceux de qA ne feroient pas autant d'eflfet.
Au nombre des raisons pour et contre les gros canons, il ne faut pas oubtier le furieux poids que les canons de gros calibre causent dans un vaisseau.
Examiner avec soin la distance des sabords, tant en Hollande qu'en Angleterre, et les raisons de leur difference.
Examiner de mesme quelle elevation au-dessus de Feau ces deux nations donnent k leurs batteries basses, les inconv^niens qui arrivent quand elles sont basses, ou quand elles sont un pen plus hautes, et ce qu'elles pratiquent k present sur ce sujel.
Examiner tout ce qui depend de leurs fonderies;
Gombien de canons ils fondent chaque fois;
De quels calibres;
S'ils fondent, la culasse en haut ou en bas;
Et, ce qui est le plus important, il faut bien examiner de quelle sorte ils font leurs ^preuves;
^ On trouvera aux Annexes de la pr^sente marines de Hollande et d'Angleterre, ainsi section deux m^moirea de Seignelay sur les que le journal de son voya|];e en Hollande.
S'ils rejoivenl des canons chambr^s ou non ;
Si, dans les combats qu*ils ont donnas en incr, ils ont eu beaucoup dc canons fendus.
En rechercher les causes, et les remides qu'ils y ont apport^s.
S^avoir combien de coups Ton pent tirer, dans un combat opiniastre, d'un canon de fonle, et combien d'un canon de fer, jusqu'^ ce qu'ils soyent Tun et I'autre assez ^chau£P^s pour ne pouvoir plus mettre de poudre, et quelle diffi^rence il y a de la fonte au fer sur ce point;
Le poids different des canons de fonte et de fer de mesmes calibres.
A regard des canons de fer, s'informer <le tous les lieux ou il s*en fond; des diff^rentes qualit^s dc fer; quels sont plus estim^; examiner la qualit^ du fer de tous; en voir le different grain, pour pouvoir connoistre, a la vue , si le fer est aigre ou non ;
En voir et examiner la forme, et prendre des dessins des figures de tous les canons de fonte et de fer des deux nations, pour pouvoir les confronter toujours avec ceux de France.
Examiner les diff^rens poids des canons de fer pour voir quels sont les plus lagers, estant certain que, s'ils r^sistent ^galement aux ^preuves, le fer des plus lagers doit estre meilleur, plus doux et moins aigre.
Examiner de quelle sorte Tune et I'autre nation fait T^preuve des canons de fer, lorsqu'ils en ach^tent; si, apr^s les ^preuves, il leur arrive des accidens dans leurs vaisseaux, c'est-i-dire , s'il y en a qui cr^vent, et par quelle raison;
De quelle quantity de canons de fer et de fonte ils arment leurs vaisseaux de chaque rang, c'est-Ji-dire combien de canons de fonte et combien de fer ils mettent sur leurs vaisseaux du premier rang, et ainsy de suite.
It faut, s'il se pent, bien examiner la manoeuvre de leurs canons, qui est tr6s-essentielle et tr^importante, d*autant que, comme cW rartillerie qui decide des combats de mer, les Anglois sont en reputation d^estre plus justes et de servir plus promptement leur artillerie, en sorte que, s'ils sont en effet plus assures de leurs coups, et qu'ils en puissent tirer trois, par exemple, contre les autres nations deux, il est certain qu*il faut qu'ils soyent toujours sup^rieurs.
II faut done examiner avec grand soin la manoeuvre du canon des deux nations, pour prendre ce qu'elles peuvent avoir de bon.
Voir combien d'hommes chacune emploie pour servir chacune de leurs batteries, c'est-^-dire combien d'hommes ils mettent dans une batterie basse d'un vaisseau du premier rang;
Les noms et les fonctions de chacun de ces hommes, tous les mouve-
mens qu'ils font pour arrester leurs pieces, combien de coups ilspeuvent tirer en un quart d'heure, demy-heure, et ainsy du reste.
Enfin il faut travailler a s*instruire, en sorte que mon fils puisse establir Fexercice du canon en France, comme celuy du mousquet et de la pique; qu'il consid^re que, comme la marine est nouvelle en France, nous c^ dons assuF^ment h FAngleterre et h la HoUande sur ce point, qui est le plus essentiel et le plus important, et qu'il faut qu'il se mette forlement dans Tesprit d'establir des ^oles de canonniers dans tons les ports et principaux arsenaux de marine. Et quand il connoistra, par la visite qu'il fait des marines de Hollande et d'Angleterre , la quantity de canonniers qu'il faut pour mettre en mer i so vaisseaux de guerre, 3o frigates l^g^res et les autres bastimens que le Roy peut mettre h present en mer, et le peu de canonniers qu'il y a dans le royaume, et I'importance et la n^cessit^ de cette profession dans les combats de mer, toutes ces connoissances I'exciteront fortement k donner son application et k mettre sa g^oire et .^ satisfaction a en augmenter le nombre et h les perfectionner. II s(ait pour cela que les intendans de marine ont est6 toujours sollicit^s et presses d'establir des ^coles de canonniers dans tous les ports, h quoy ils n'ont point encore satisfait , k cause des grands travaux auxquels ils ont est^ appliques pour mettre les establissemens de marine en I'estat qu'ils sont h pr^ent. Ce travail est r^serv^ k mon fils, et il faut qu'il se fasse une affaire d'honneur et se pique d'y r^ussir.
II est n^cessaire qu'il sfache de plus les noms et I'usage de* toutes les parties des canons, des affusts, et de tous les instrumens qui servent k les mettre en batterie et k les ex^cuter ;
Qu'il s(ache raesme les diff^euces qui se pratiquent par ces deux nations, pour prendre toujours ce qu'elles ont de bon et de meilleur que nous;
Qu'il s'informe, avec le mesme soin et la mesme application, de toutes les munitions qui se mettent dans la sainte-barbe des vaisseaux de chaque rang, lorsqu'ils sont mis en mer, afin qu'il connoisse la difference des quantit^s de chaque munition et marchandise de ces deux nations k nous;
Qu'il observe de mesme tout ce qui se pratique pour mettre un vaisseau bruslot k la mer, quelle quantity d'artifices et de quelle qualit^;
Le nombre des grenades qui se mettent dans une sainte-^barbe et leur usage ;
Qu'il s(ache de mesme toutes mani^res de charger les canons, s^avoir : a boulets, k cartouches, k boulets d'une livre dans les canons de gros calibre, pour faire plus d'effet, k boulets a pointes, boulets k chaisnes,
boulets h tranchans, boulets h deux testes, et g^n^ralemeDt tout ce qui se peut pratiquer pour d^sagr^er un vaisseau ennemy.
Si moD fils s'aequitte bien du contenu en ce in^moire et qu'il y suppi^e mesme ce qui y pourra manquer, estant impossible a la penetration d'un homme, quelque grande qu'eilesoit, d'^puiser une matii^re, j'esp^re qu'ii se rendra capable de bien servir le roy dans un point qui est assur^nient le plus important de toute la marine.
II peut encore observer de quelle quality et de quel port de vaisseaux ces deux nations se servent en bruslots, et quelle est leur manoeuvre pour s'en servir utilement dans les combats de mer.
(BibL Imp. Mm. S. F. 3,Oi9 , Colbert et Seignelay, Y, cote 16 , pi^ce 5 .— Coll. des doc. in^. MHUtngm kutonquee, par M. -Cbampoilion-Figeac., IV, bkt,)