‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 98 sur 246 · A M. DE FAYE · texte numérisé non relu

A M. DE FAYE

DIREGTEUR DE LA GOMPAGNIB DES INDES ORIEINTALES'.

Paris, 3i mare 1669.

J'ay re(u les deux lettres que vous avez pris la peine de mMcrire^ la premiere du cap de Bonne-Esp^rance, le 1* Janvier 1667, et la seconde du 3 1 f^vrier de i'ann^e suivante 1668; et j'ay est^ inform^, par les relations que vous avez envoy^es h la compagnie, de ce qui s est pass^ pendant une si longue et si fascbeuse route que celle que vous avez est^ oblig^ de faire. II est certain que le malheur que la flotte a eu de relascher au Br^sil a est^ la cause essentielle de toutes les difficult^s que vous avez rencontres dans la suite, vous avouant que ce que j'ay appris du mauvais estat de I'isle Dauphine, "par le r^cit que vous nous en avez fait, m'a presque au-* tant surpris icy que vous I'avez est^ en le voyant vous-mesme de vos yeux.

Je conviens que ce malheur est tr^s-consid^rable, et qu'il a caus^ k la compagnie de tr^-grandes pertes, non-seulement d'argent, mais d'un temps tr^s-pr^cieux pour porter nostre commerce dans les Indes, et mesme qu'il a donn^ lieu k un grand d^oncert entre toutes les personnes qui composoient cette flotte et qui devoient concourir k I'avantage de ce grand establissement. Mais ce malheur est de la nature de ceux que Ton rencontre dans I'ex^ution des grands desseins et auxquels les esprits fermes et constans comme le vostre, apr^s s'estre engages k unlong voyage, r^sistent par leur vertu en cberchant tons les exp^ens les plus propres et les plus prompts pour les surmonter, estant vray que le service que vous rendez dans une ocasion si importante k la gloire du Roy nostre maistre et k I'avantage de I'Estat , sera particuli^rement consid^r^ de Sa Majesty , laquelle redouble tons les jours sa chaleur et son application pour faire r^ussir cette entreprise, qui est si digne d'elle, dont vous serez plus exactement inform^ par les m^moires que MM. les directeurs vous envoyent de ce qui s'est pass^ depuis quelque temps dans la compagnie.

* Voir pi^e n* 3/1. — * De Faye mourut aux colonies vers 1670.

/i/iO COLONIES.

. J ay bien de la joye que vous ayez trouv^ en la personne de M. Caron tant de secours et d'habilet^. Apres une si iongue experience que la sienne des aflairesdes Indes, et tant d'bonnestet^ que nous avons toujours observees dans son proc^d^, je n'ay jamais dout^ que nous luy dussions une bonne partie du succ^ de Teslablissement de nostre compagnie. Mais j'esp^re que lorsque vous serez dans Faction aux Indes, vous n'y contribuerez pas moins en vostre particulier, et que les difficult^s, qui nous ont paru presque approcbantes du d^espoir, estant adoucies par quelque succ^s, les choses cbangeront bientost de face.

Nous esp^rons aussy recevoir, par vos premiers avis, les instructions de ce qui sera h faire pour affermir vos establissemens. Le plus important de cc point consiste, h mon sens, h bien examiner les commis que vous avez avec vous, pour destiner aux emplois les plus considerables ceux que vous estimerez avoir les meilleures qualit^s de gens de bien et d'intelligence , et surlout que vous demeuriez fixement dans les Indes, k les former et a leur prescrire des regies pour leur conduite le plus longtemps qu'il se pourra, estant constant que toute nostre ressource et nostre plus solide esp^rance de ce grand establissement, qui doit un jour produire tant d'avantages au royaume, depend de cette presence actuelle de M. Caron et de la vostre dans les Indes et dans tous les lieux ou vous estimerez k propos de porter nostre commerce, vous conjurant de vous bien affermir dans la resolution d*y demeurer I'un et Tautre ; k quoy je suis convaincu que vous n'aurez pas grand'peine de vous determiner, apr^s la resolution que vous avez prise d'y aller et la connoissance certaine que vous vous acquerrez sur les lieux que cette mesme resolution d'y demeurer fixement est seule capable de produire les fruits que le Roy et tout le royaume s'attendent de recueillir de vos soins et de vos travaux.

II y a une autre mati^re d'une consequence pareille, laquelle il est bien necessaire que vous examiniez soigneusement avec M. Caron, pour ensuite nous en donner vos avis : c'est I'establissement d'un entrepost d'icy aux Indes, en cas que celuy de Tisle Dauphine, par les raisons que nous ne voyons que trop, ne puisse servir h cet usage, soit parce qu'il est trop recuie, soit parce que les vents y portent trop difficilement , soit parce que le commandement des armes ne s'accorde pas assez avec le commerce. Je dois vous dire sur ce dernier article qu'il ne nous a rien paru dans toutes vos depesches de la maniere dont vous avez vecu avec M. dc Mondevergue et de celle dont il a vecu avec vous, quoyqu'il eust este bon (|uc vous nous en eussiez informes. Et comme vous ne nous en avez rien dit, cette omission ne pouvant estre involontaire , nous en avons tire une

mauvaise consequence. Vous ne devez pourtant estre arrest^ par aucuue consideration h cet ^gard, et c'est en cela principalement que vous devez vous expliquer de vos sentimens avec une bonneste et francbe liberty sur tous ceux qui seront employes de la part du roy , parce que vous devez estre persuade que la premiere intention de Sa Majesty, k laquelie toutes les autres sont relatives, est le bien, i'a vantage et la satisfaction de la compagnie 9 et que, d^ lors que ceux qui auront la mission de Sa Majesty ne se eonformeront pas en cela a ses volont^s, elle s^aura bien le leur faire connoistre d'une mani^re qu'ils seront plus soigneux h I'avenir d'y def^rer, et en mesme temps autoriser MM. les directeurs de telle sorte qu'ils auront lieu den estre fort satisfaits, et eux de se repentir de leur mauvaise conduite.

Ge qui s'est pass^ dans les Indes h I'^gard de Marcara , et ensqite Tarrest qui a este donn^ au conseil souverain de Tisle , qui casse la procedure faite par M. Garon, d^cr^te contre ceux qui I'ont assist^ dans les jugemens qu'il a rendus contre ledit Marcara et le restablit, et Tenvoy du capitaine et de deux gardes de M. de Mondevergue pour faire ex^cuter ledit arrest, nous donnent icy beaucoup de peine ; d'autant que nous voyons clairement que cela va causer entre vous et le sieur Garon une division qui sera peutestre tr^s-pr^judiciable h la compagnie et tr^s-diiBcile k faire cesser. G'est k quoy le Roy desire que vous appliquiez toute vostre industrie et vostre douceur; et mesme Sa Majesty m'ordonne de vous dire qu'elle a peine k se persuader que vous ayez consenty bien volontairement k Tarrest qui a este doune en ladite isle , vu que vous avez trop de connoissance combien il est important de maintenir la subordination qui doit estre entre le sup^rieur et les inferieurs dans un pays si eloign^, pour avoir voulu la detruire entierement par cet arrest, et donner le d^plaisir audit sieur Garon de voir revenir triompber aupr^s de luy celuy qu'il a estim^ son ennemy jusqu'au point d'avoir voulu attenter k sa vie.

Marcara, estant un Persien-armenien qui n'a rien en France, ne devoit jamais estre consider^ dans une affaire de si grande consequence; et Ton ne devoit jamais ajouterfoy k ce qu'il a dit du sieur Garon, vu que sa reputation est fort mauvaise , et qu'il avoit este condamne par le sieur Garon , qui est son superieur legitime.

A regard des soup^ons qu'il semble que Ton vous avoit donnes dudit sieur Garon , vous devez considerer qu*il a este vingt-deux ans au sei'vice de la compagnie des Indes orientales de HoUande , sans qu'il ayt paru <}u'elle ayt jamais fait aucune plainte de luy, qu'il s'est fait Francois et a mis sa famille entre les mains et sous la protection du Roy, et de plus que c est le

hki

seal homme dans la compagnie qui ayt lexp^rience n^cessaire pour faire les establissemens. Toutes ces raisons et one infinite d'auires auroient deu porter le conseil h confirmer les jugemens qu'il afoit rendus, et k cbasser Marcara du service de la compagnie; mais, connne le mal est fait, c*est h vous k y apporter le remade, et quand mesme vons devriez, pour restablir par pr^f^rence k toutes choses Tunion qui est entre vous , r^voquer tout ce qui s'est fait, cbasser Marcara du service de la compagnie, et donner entiere satisfaction au sieur Garon sur tout ce qu il pourra d^irer, Sa Majesty desire que vous le fassiez sans aucune difficult^. Gar quand bien mesme vous trouveriez que la conduite du sieur Garon ne seroit pas bonne , ce qui est tr^s-difficile a croire (et mesme vous devez observer de n'ajouter foy a tout ce qui vous sera dit sur ce sujet , k moins que vous n'en ayex la preuve presque indubitable), vous devez dissimuler, et toutefois en donner avis k la compagnie, jusqu'^ ce que vous ayez acquis Texp^rience n^cessaire pour soutenir tons les establissemens qui serontfaits.Vous devez consid^rer ce point comme le plus important et le plus n^essaire pour le bien de la compagnie.

Sa Majesty fait estat d'envoyer une bonne escadre de ses vaisseaux de guerre dans les Indes, dans la seule pens^e de faire voir un petit ^bantillon de sa puissance aux princes de I'Asie ^

Pour le surplus, je me remets aux lettres et ordres de la compagnie.

Madame vostre femme n'aura pas sans doute manqu^ de vous tenir averty qu'elle est ponctuellement pay^e de la pension qu'il a plu au Roy de vous accorder; et vous devez estre assur^ que, les affaires r^ussissant par vostre bonne conduite, Sa Majesty vous donnera encore d'autres marques de sa bont^.

( Arch, de la Mar. Ordrei du rot paw Im cwnpagm$$ de$ Inde$, 1669, fol. 97.)

' Colbert ^rivait, le 1 1 mai suivant^ k de Terron , intendanl a Rochefort, pour Tin viter a preparer les vaisseaux destines k ce voyage , en recommandant qu ils fussent «de la quality oeceseaire pour bien faire connoistre la grandeur et dignite du Roy dans un pays si eloign(^.» 11 lui prescrivait, en outre, de s^enqu^rir aupr^ des officiers et pilotes revenus des Indes, du tonnage etdu gabarit n^cessaires pour que les vais-

seaux pussent entrer dans les ports et dans les rivieres. II tenninait en disant : til seroit, d^ ^ pr^nt, n^cessaire de travailler k leur armement, que toute rinfanterie fust bien choisie et les armes belles et d^une mesme parure, et enfin que tout fust autant parfait qu^il se pourroit tant en beaut^qu^enbont^...?) {D^. cone, la mar, fol. i3o.)

COLONIES. d&3

Page 1