LOUIS XIV AU DUC DE BE AU FORT
AMIRAL DE FRANCE'
De... 19 may ifiOa.
J'ay esté bien ayse de voir, par toutes les lettres écrites de Majorque, le a 4 avril dernier passé, ce qui s'est passé do plus considérable dans mon armée navale depuis qu'elle est dans la mer Méditerranée et la résolution que vous avez prise de retourner sur les costes d'Afrique jusqu'à la fin de vos vivres.
J'ay donné mes ordres précis au sieur de La Guette * de vous préparer les victuailles nécessaires pour tenir à la mer tous les vaisseaux dont madite armée est composée, jusqu'à ce que la saison de l'automne soit si avancée que le mauvais- temps vous oblige de rendre le bord. Et si mes vaisseaux ont besoin de quelque léger radoub , vous pourrez les envoyer à Toulon pour y travailler et y charger ensuite lesdiles victuailles pour le reste de l'armée, mon intention estant que vous évitiez, autant que vous le pourrez, de ramener toute l'armée dans mes ports.
Outre ces victuailles, j*apj>rends, par les lettres dudit de La Guette, que les quatre vaisseaux que je fais armer pour vous joindre seront prests à faire voile dans le mois prochain. Je luy donne ordre, de plus, de vous donner toutes les assistances dont vous pourrez avoir besoin, et particulièrement de préparer le vaisseau le Tigre pour le changer contre le Terron, comme aussy de vous envoyer le nombre de soldats et matelots dont vous estimez nécessaire d'augmenter les équipages de quelques-uns de mes vaisseaux. Quand ce renfort vous aura joint, quoyque je ne doute point que vous n'entrepreniez tout ce que vous estimerez pouvoir réussir pour le bien et avantage de mon service, je ne laisseray pas de vous dire que ce que je désirerois le plus ce seroit que vous pussiez prendre quelque poste fixe en
1 Celte lettre, la suivante et quelques autres qui se trouvent dans le même volume parmi la correspondance de Colbert , ont sans doute été préparées par lui. — Nous publions plus loin un grand nombre de lettres de Louis XIV, dont nous avons vu, soit les minutes de la main de Colbert, soit des copies portant en marge : - / >c lu main de Monseigneur. r>
1 Le duc de Beau fort était grand maître, chef et surintendant général de la navigation et du commerce depuis l65o.
" Dans sa correspondance , Colbert se sert
des termes d'amiral et de vice-amiral, bien que ces charges eussent été supprimées en iCaC. — Celle d'amiral ne fut rétablie que le 1 a novembre 1 660. , en faveur du comte de Vennandois, ti I - naturel de Louis XIV et de la duchesse de La VaUière.
» Louis Testard de La GueUe , d'abord lieutenant d'artillerie, puis intendant général de la marine du Levant, à Toulon, en 1659. — Il faisait les fonctions d'intendant des vaisseaux et des galères. Révoqué en ifi6A. ft IV de cinquante-cinq ans.
Afrique, soit qu'il fusl fortifié, soil qu'il fust dans une assiette à le pouvoir nto facilement; mais, comme il est difficile de pouvoir entreprendre ce dessein à cause du peu d'infanterie que vous pouvez faire descendre, il faut se réduire à choisir quelque poste désert, soit dans une isle, soit en terre ferme , pour y faire bastir un fort pour y tenir une garnison légère, et y establir une habitation pour le trafic et la marchandise; et, pour cet effet, en cas que vous trouviez quelque endroit propre à cet usage, il sera nécessaire que vous en donniez part au sieur de La Guette et au chevalier de Clerville1 , afin qu'ils puissent travailler à exécuter tout ce que vous estimerez qu'ils devront faire pour ce dessein.
Je ne vous parle point de ce qne vous aurez 5 faire au cas que vous rencontriez des vaisseaux turcs en mer, non plus que de ce qui se peut faire dans les ports d'Alger et autres principales villes de Barbarie , ne doutant point, pour le premier, que vous ne combattiez tout ce que vous rencontrerez, et pour le second, comme c'est une entreprise fort difficile, que vous ne preniez bien vos mesures avant que de la résoudre et de l'exé-
Outre toutes ces entreprises, vous pouvez encore examiner s'il n'y auroit pas lieu de faire quelques descentes dans l'Afrique pour' y faire des esclaves, ce qui non-seulement produiroit un avantage pour le restablissement de la chiourme de mes galères, mais mesme pourroit contribuer à faciliter le rachat de mes sujets qui sont esclaves entre les mains de ces barbares. Comme cette entreprise ne peut pas recevoir beaucoup de difficultés, j'estime que vous devez tenter d'en faire une ou deux pendant cet esté. Kstant résolu d'avoir toujours des forces considérables dans ces mers jusqu'à ce que je les aye nettoyées des corsaires, il est nécessaire que, dans ce voyage, vous examiniez avec grand soin tout ce qui se peut faire, non-seulement
J'ordonne au sieur de La Guette de faire toutes choses possibles pour pouvoir mettre en estât six de mes galères pour vous aller joindre avec les quatre vaisseaux; mais comme je ne suis pas bien assuré que les corps desdites galères soyent en assez bon estât pour faire ce voyage, je luy ordonne de vous faire sçavoir si elles pourront partir avec lesdits vaisseaux ou non; au cas qu'elles le puissent, vous pourrez assurément entreprendre quelque chose de meilleur et de plus grand qu'avec les seuls vaisseaux.
Dans Je dessein que j'ay d'avoir toujours une armée navale dans la mer Méditerranée, je fais travailler incessamment au radoub de tous les vais-
1 Cmniiiissatrf général d«s forlifirnliims depuis 166a. ( Voir II . 635.)
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seaux qui sont eu Ponunt eu intention de les faire passer en Levant dans le mois de novembre ou décembre prochain , et je donneray les ordres nécessaires pour armer un autre nombre de vaisseaux en Levant pour les joindre ensemble et estre en estât de pouvoir tenir la mer dans le temps que ceux qui y sont présentement auront désarmé.
( Arch. de la Nar. Htcunl th dirent* lettre* , fol. i . )