A M. M ATHAREL
INTENDANT DE MARINE A TOULON
Versailles, 5 juillet 1670.
Je fais réponse à vos dépesches des 1 2, 17 et a U du mois passé. Vous trouverez cy-joint un paquet de M. de Louvois contenant les ordres pour faire embarquer les douze compagnies du régiment do Vermandois, qui est à présent près de Toulon 1 ; et comme le nombre de 600 hommes dont il est composé ne suffît pas pour les vaisseaux la Princesse, la Sirène et les sept de l'escadre d'aoust, les capitaines desdits vaisseaux en pourront prendre de ceux des escadres de M. d'Almeras et du chevalier de Valbelle. Mais vous devez observer que l'infanterie de terre ne doit point estre raeslée avec les soldats provenant des équipages des vaisseaux désarmés; c'est-à-dire qu'il faudra fournir, pour mettre sur les deux vaisseaux de l'escadre de Constantinople 2 et sur autant de vaisseaux de l'escadre d'aoust, le nombre de compagnies qu'il sera nécessaire pour en former leur infanterie. A l'égard des vaisseaux qui vous resteront, les capitaines formeront leur infanterie des vaisseaux qui désarment en vertu de l'ordre cy-joint; et vous voyez bien que la raison de cet ordre est que cette infanterie ne peut point estre mesléc sans courre risque de tomber dans des inconvéniens qu'il faut éviter.
1 On a vu, pièce n° iaa, que les coropa- 1 Celle qui reconduisait l'envoyé turc, et
j;ni«du régiment Amiral, ou de Vermandois, portait à Constantinople M. de NoinUîl, le -UH-nt destinées à monter sur les vaisseaux. nouvel ambassadeur. ( Voir 11 , 84,). )
MAHINE
Vous trouverez aussy cy-joints une lettre du Roy à M. le comte de Vivonne sur le mcsme sujet, avec un pouvoir pour commander ladite escadre {l'encadre d'août): deux autres lettres de Sa Majesté, Tune pour monter le vaisseau l'hle-de-France , et l'autre pour ne laisser embarquer aucun volontaire sur lesdits vaisseaux.
Je vous envoyé le règlement fait par le Roy sur le service dudit régiment (de Vermatulois) sur les vaisseaux , dont vous donnerez une copie à M. de Gassier1, que vous ferez afficher au pied du grand mast de chaque vaisseau, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance et qu'il soit exécuté ponctuellement.
A l'égard des cent gardes de la marine qui sont à Toulon , j ay cy-dcvant envoyé à M. d'Infreville le règlement qui a esté fait sur le nombre qui doit estre embarqué sur chaque vaisseau portant pavillon , et j'avois cru que vous en auriez eu connoissance avant son départ de Toulon. Je vous en envoyé une copie avec un ordre de Sa Majesté pour distribuer lesdits cent gardes, sçavoir : les deux tiers sur le vaisseau ï hle-dc-France , et l'autre tiers sur les autres vaisseaux de l'escadre.
Quant à la solde de ladite compagnie, je donne ordre au trésorier d'en remettre le fonds à son commis, en sorte qu'il ayt toujours un mois d'avance , dont j'ordonneray le payement sur les rôles des revues qui me seront envoyés à la fin de chacun mois par le commissaire Saussigny 2.
Le Roy fera aussy un règlement sur la table des capitaines des vaisseaux et celle des officiers d'infanterie dont les vivres doivent estre fournis par le munitionnaire, lequel règlement vous sera envoyé, sinon par ce courrier, au moins par le premier ordinaire.
Le sieur Jacquier doit arriver dans peu à Toulon, estant party de Brest pour s'y rendre. Aussy tost qu'il y sera arrivé, vous devez examiner ensemble avec grand soin tout ce qui sera nécessaire pour bien establir la fourniture des vivres. Pour cet effet, il faut dans le dessein du grand arsenal de marine qui doit estre fait dans l'augmentation de la ville de Toulon, comprendre des magasins pour les vivres, tels qu'il y en ayt suffisamment pour les conserver, et que les équipages soyent toujours bien nourris. Ce pendant, comme ils ne peuvent estre construits sitost, il faut employer l'autorité du roy à luy en faire donner à loyer, dans la ville, à un prix
1 Lieutenant de vaisseau à Toulon en 1 670 , capitaine de port au Havre en iC85, commandant de la citadelle en 1 686, mis en demi-solde en 1690.
• Saussigny, do Bordeaux, lieutenant de
vaisseau à Toulon en 1668, commissaire do gardes de la compagnie de Vennandois de 1670 à 1673, employé à la réception des l*>is de 1 675 à 1 680, époque à laquelle il quitta l< son ire.
raisonnable, et dès à présent faire travailler à des boutes cerclées en fer, <|iii soyent faites d'un bois assez épais pour pouvoir durer éternellement, s'il est possible, et demeurer toujours fixes dans le fond de cale de chacun vaisseau. Si vous n'estes pas en estât d'en fournir pour l'escadre de Conslantinople, cela n'importe pour cette fois; il suffira de les*faire faire avec soin; et si vous n'aviez pas de bois propres pour ces sortes de fuslailles, il faudra en faire venir de toutes parts et y faire travailler avec soin pour les faire telles que je viens de vous l'expliquer.
A l'égard du meslange du bled de Bourgogne avec celuy de Barbarie proposé par le sieur Dulignon ledit sieur Jacquier estant intelligent et habile, il faut luy laisser le soin de faire son biscuit ainsy qu'il l'estimera pour le mieux. Mais vous devez avoir toujours dans l'esprit de ne vous point servir de denrées estrangères sans une nécessité telle qu'on ne la piusse surmonter par aucun autre moyen.
Ouant aux soutes au pain dont on demande que quelques endroits soyent doublés de fer-blanc, ainsy qu'elles le sont sur des vaisseaux anglois et hollandois, examinez la chose avec le sieur Jacquier, les officiers du port et les plus expérimentés des officiers de marine, n'y ayant point de doute que, s'ils estiment que cela soit absolument nécessaire, je donneray l'ordre pour y faire travailler. Et comme Sa Majesté veut rendre sa marine, non-seulement égale à celle des autres nations, mais mcsme plus parfaite, vous pouvez me donner avis de tout ce que vous reconnoistrez tendre à cette perfection, afin que, après en avoir rendu compte à Sa Majesté, je puisse vous faire sçavoir ses intentions. Sur ce fondement, vous devez travailler continuellement a vous acquérir une connoissanec profonde des avantages que la marine peut recevoir des propositions que vous ferez, et pourvu que cela soit, ne doutez pas que Sa Majesté n'en fasse volontiers la dépense.
Je suis extrêmement surpris qu'il n'y ayt point de chanvre dans les magasins pour filer les câbles qui manquent aux vaisseaux de l'escadre d'aoust; et c'est eslre réduit à une telle nécessité que je ne puis vous dire autre chose, sinon qu'il y faut promptement pourvoir par quelque voye que ce soit; mais, si l'on en avoit averty le sieur Dalliez, il auroit pu en fournir seurement toute la quantité qui est nécessaire. Je luy écris d'y envoyer au plus tost de celuy de Dauphiné et d'envoyer aussy à Toulon alternativement les deux maistres forgerons de grosses ancres qu'il fait travailler à
' Dulignon «-tait Toulon, aupri* -le Mallum») , |.> remplaçant H l<> rorrespondaiil du mu- '
Vienne, pour corriger les défauts qu'on a remarqués aux dernières qu'ils ont forgées.
J'ay esté bien ayse d'apprendre que les équipages des vaisseaux la IVmvessc et la Sirène ayent esté formés en si peu de' temps. Je me suis toujours bien attendu que l'enrôlement des matelots réussiroil dans la forme qifil a esté projeté et exécuté; et il n'y a point de doute que, en cultivant cet establissement avec soin, et payant régulièrement la demy-solde et la solde entière, nous n'aurons aucune peine à l'avenir à former les équipages des vaisseaux du roy, et que raesme nous pourrons les faire partir à jour nommé. C'est à quoy vous devez donner une application particulière, en commençant par l'escadre de M. le comte de Vivonne, qu'il est très- important de faire partir au premier jour du mois prochain.
Sur le départ de cette escadre , il auroit esté bon qu'il eust donné des rendez-vous, afin de n'en pas retarder le départ; mais il est nécessaire que vous sçachicz de M. Arnoul combien de vivres ont les galères (du comte de Vivonne), et en quel temps elles doivent revenir; d'autant que s'il n'y a que dix ou douze jours à l'attendre, il faudra qu'elle (l'escadre) l'attende en rade; s'il y a un mois, il faudra qu'elle parte et qu'elle aille le prendre sur la route que les galères doivent faire, afin qu'il n'ayt qu'à s'embarquer sur son vaisseau. Mais s'il n'a pris, comme je le crois, que pour six semaines ou deux mois de vivres en partant de Toulon, il sera sans doute plus à propos de l'attendre. Je me rends néanmoins à la résolution que vous prendrez sur ce sujet de concert avec le sieur Arnoul.
Je presse M. de Nointel de partir, mais je vous avoue que c'est une grande difficulté de faire sortir un homme de Paris.
Vous pourrez envoyer ordre au sieur de La Gibcrtie de faire partir l'envoyé turc de Valence le mesme jour que M. de Nointel y arrivera. Cependant Sa Majesté désire que vous fassiez tenir à la grande rade l'escadre qui les doit porter, et, s'il est possible, que vous preniez soin que cet envoyé arrive à Toulon sur les huit ou neuf heures du matin du mesme jour qu'il devra s'embarquer.
Je parleray aujourd'huy à M. de Centurion, pour faire faire quelque petit voyage aux trois galères de son escadre, qui est à Toulon, estant important qu'elles en soyent éloignées dans le temps que cet envoyé y arrivera
1 Le a3 mai précédent , ColtxTt avaitrwoniuiandéàM. de La GiberUe de faire embarquer l'envoyé lurc le jour môme qu'il arriverait à Toulon ou au plus lard le lendemain.
«L'inlenUon de Sa Majesté, ajoulail-il.
estant qu'il rt'y fasse aucun séjour et qu'il (*!<■ La Gibertie) prenne garde qu'il ne voye, ni M reçoive avis des forçais turcs qui sont sur bi galères . . . » ( Dép. conc. la war. )
Je feray, au premier jour, le fonds de la solde qui est due à l'équipage àuChtval marin, de son dernier armement. Vous devez à présent avoir reçu les ordres de Sa Majesté pour le joindre à l'escadre de Constantinople, avec une copie de Testât de fonds pour son nouvel armement.
Je donne ordre au trésorier de la marine de remettre à son commis, à Toulon, les 3o,ooo livres que vous estimez nécessaires pour continuer le (avement de la demy-solde à la première classe, dont la distribution sera faite sur les ordres du sieur Brodart, que le Roy a chargé du détail de l'enrôlement des matelots de la Provence.
J'écris à M. d'Oppèdc qu'il est nécessaire que vous concertiez ensemble n quel endroit on peut commodément loger les cent gardes de la marine • a attendant qu'on puisse leur bastir des casernes , dans le dessein du grand arsenal de Toulon.
Je suis bien ayse qu'il se rencontre un revenant-bon considérable dans la levée que vous faites des officiers mariniers et matelots de la première classe du département de Toulon. Je ne doute pas que vous ne continuiez à bien mesnager les deniers du roy. H est de l'intérest de Sa Majesté d'eslablir pour l'avenir que la demy-solde leur sera payée jusqu'au jour que les vaisseaux mettront à la voile, et la solde entière depuis ce jour-là jusqu'à celuy qu'ils rendront le bord.
A l'égard des officiers de marine sans brevet qui se rencontrent à Toulon, Sa Majesté n'en veut pas davantage que le nombre qu'elle a retenu, dont les appointemens seront payés régulièrement tous les mois, sur les rôles des revues que vous m'en enverrez, et non autrement.
Pressez toujours l'achèvement des vaisseaux qui sont à l'eau et sur les obantiers, et ne manquez pas de m'envoyer, à la fin de chaque mois, un mémoire contenant les ouvrages faits à chacun, le nombre d'ouvriers qui y travaillent actuellement tant en charpentiers, forgerons, que gens de journée, ce qui reste à faire, et en combien de temps on peut l'achever. Et comme nous devons continuellement estudicr les moyens de perfectionner nos constructions, Sa Majesté a résolu aujourd'huy le règlement que vous trouverez cy-joint, sur tout ce qu'elle veut estre observé à l'avenir dans la construction de ses vaisseaux , à l'exécution duquel règlement il est nécessaire que vous teniez la main.
Vous devez penser dès à présent à disposer l'armement de l'escadre du mois d'avril de l'année prochaine, d'autant qu'il est important de faire faire un voyage aux vaisseaux neufs à mesure qu'ils seront achevés, pour b*s bien connoislre, et afin de remédier aux défauts qu'on pourra y remarquer, et les mettre dans une bonne assiette.
Le Roy veut que cette escadre soit composée du Royal- l^ouis , du Dauphin Royal, du Pari» et du Scejitre, de deux vaisseaux du troisième rang, quatre du quatrième, et trois ou quatre du cinquième , avec un magasin , trois bruslots et deux frégates légères ou tartanes.
Sur ce projet, il est nécessaire de faire promptemenl achever les vaisseaux qui ne le sont pas encore et radouber les autres, en sorte qu'il n'y ayt rien à faire cet hyver et qu'il ne reste plus qu'à leur donner carène, quinze jours devant qu'ils mettent à la voile.
(Arch. do la Mar. l^pécke* concernant la marine, 1670, fol. 3oi.)