‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 364 sur 486 · AU SIEUR DESCLOUZEAUX · texte numérisé non relu

AU SIEUR DESCLOUZEAUX

COMMISSAIRE DE MARINE AU HAVRE

(Copie portant : De h mm, de Colbert.)

Paris, 7 février 1G78.

Comme il n'y a presque pas lieu de douter que l'Angleterre ne se joigne aux ennemis du roy, Sa Majesté m'a ordonné, avant son départ1, de faire examiner avec une grande application, par tous ceux qui ont l'honneur de la servir dans sa marine, tout ce qui se pourra faire pour tirer dans Testât présent des choses tous les avantages de la déclaration de i;uerre 2.

Comme il est impossible qu'elle ne soit avantageuse au royaume et dommageable aux Anglois, puisque, par ia guerre qui estoit entre toutes les puissances de l'Europe à leur exception, ils estoient les maistres de tout le commerce, et que les Anglois, Ecossois, Irlandois joints ensemble ont assurément vingt fois plus de vaisseaux que les sujets du roy, il doit estre certain qu'ils sont en estât de recevoir des pertes plus considérables que les François, à proportion du plus grand nombre des vaisseaux qu'ils ont, pourvu que les sujets de Sa Majesté arment en course et fassent bien leur devoir.

Aussytost que celte déclaration sera faite, Sa Majesté a résolu de fermer tous les ports de son royaume et d'empescher universellement toute sorte de commerce, afin de porter uniquement les esprits de tous ceux qui ont quelque intérest au commerce maritime, ensemble tous les officiers et matelots, d'armer en course et se mettre en mer pour faire une guerre qui ne leur peut estre que très-avantageuse. Et pour connoistre d'autant mieux ce qui se peut faire et pouvoir donner ses ordres pour les arméniens qu'elle voudra mettre en mer, Sa Majesté veut que, aussytost que vous aurez reçu ce billet, vous vous informiez soigneusement de tous les marchands, officiers de marine, mariniers et matelots qui ont fait quelques voyages ou qui ont eu commerce dans les trois royaumes d'Angleterre, Ecosse et Irlande, et de chacun d'eux en particulier;

De tout le commerce qui se fait en chacun de ces trois royaumes, nonseulement pour le dehors, mais mesme de l'un à l'autre;

1 Louis XIV était parti, le jour même, de nièce avec le prince d'Orange, Charles II avait

Saint-Germain pour Metz avec la Reine, ma- du faire alliance avec la Hollande, qui avait

dame de Monlespan et toute la cour. déjà pour elle l'Allemagne, l'Espagne el le

1 Le i o janvier, par suite du mariage de sa Danemark.

Quels sont les ports qui sont les plus fréquentés, quelles rades sont les meilleures ;

Le nom des villes où se fait le plus grand commerce, en quel temps et en quelles saisons de l'année le commerce se fait;

De quelle sorte de marchandises le commerce se fait en chacune de ces villes;

S'il y a des foires ou non;

En quel temps et en quels jours, et combien de vaisseaux il se charge pour l'ordinaire en chacune de ces foires, ou en chacune de ces villes.

Il faut de plus s'informer s'il y a, pour l'ordinaire, des vaisseaux de guerre, ou garde-costes, ou d'escorte et des convois; enfin, Sa Majesté veut estre informée de tout ce qui se peut faire pour empescher la communication de l'Irlande à l'Angleterre et l'Ecosse, et de l'un des ports de ces deux royaumes à l'autre, d'autant qu'elle veut, ou par le moyen des arméniens de son royaume ou par celuy d'un bon nombre de petites escadres qu'elle mettra en mer, troubler et interrompre le commerce de l'Angleterre, Ecosse et Irlande dans toutes les parties et dans tout le tour de ces isles.

Il n'est pas nécessaire que vous rendiez public le dessein de Sa Majesté; mais il faut que, sans perdre un seul moment de temps, vous y travailliez avec soin et application, et que vous m'en envoyiez aussylost les mémoires; mais vous devez bien prendre garde de les faire fort exactement, et d'examiner sur la carte mesme tout ce qui vous sera dit par ceux que vous interrogerez sur ce sujet. . .

(Arch. de la Mar. Dépêche, concernant la marine, .678, fol 64.)

ris, 7 février 1678.

Le Roy m'ordonne de faire sçavoir, par ce billet écrit et signé de ma main, à M. le chevalier de Château-Renault, chef d'escadre de ses armée* navales, commandant l'escadre de six vaisseaux de guerre que Sa Majesté envoyé en Sicile avec les vaisseaux de charge qui portent 1 9,000 setiersde bleds, mesure de Paris :

1 cette lettre , on lit sur le ma- ordre de ne l'ouvrir que quand il serai! au uV «Cette lettre a été écrite par Monsei- troit.» gneur; le chevalier de CliAtcau-Renault a eu

i9 Que Sa Majesté a donné des ordres à M. le mareschal de La Feuillade1, son vice-roy en Sicile, d'abandonner Messine2 et toutes les places occupées par ses armes en Sicile, d'embarquer toutes ses troupes et de les ramener à Toulon3;

a0 Que les six vaisseaux et bastimens de charge que ledit chevalier de Château -Renault commande sont absolument nécessaires pour cet embarquement.

Sa Majesté veut qu'il fasse toute la diligence qu'il sera possible pour s'y rendre4; mais comme le retardement de sa navigation pourroit eslre tel que le mareschal de La Feuillade seroit parly auparavant, elle veut qu'il envoyé quelque bastimeut léger pour prendre langue et estre informé de Testât auquel sera la ville de Messine ; et mesme , en cas que sa navigation le porte jusqu'à Malte, il pourra sçavoir en cette isle, avec certitude, si ledit mareschal sera encore en Sicile ou non , pour prendre son party et s'en venir à Toulon, en cas que Messine soit abandonnée.

Sa Majesté luy ordonne de brusler ce billet aussytost qu'il l'aura lu, et de prendre garde que ce qu'il contient demeure dans un secret impénétrable.

( Arth. do la Mor. Dépêches concernant la marine , 1678. fol. 78. )

1 François d'Aubtisson, duc de La Feuillado, était entré au service en 1 65 1 ; lieutenant général en i664 , colonel des gardes françaises en 1672, maréchal de France en i675, vice-roi de Sicile et commandant des galères en février 1678, en remplacement du duc de Vivonne; gouverneur du Dauphiné en 1681. Mort subitement le 19 septembre

1 La jonction probable des Anglais, alors devant Alger, aux flottes de Hollande et d'Espagne, rendant l'occupation de Messine Iresdangereuse, Louis XIV y avait envoyé le duc de La Feuillade, sous le prétexte de remplacer Vivonne, mais en réalité pour ramener les troupes.

1 Les troupes, embarquées le i3 mars, furent en partie dirigées sur le Roussillon , pour seconder les opérations du duc de Navailles.

' Malgré des ordres si pressants, le 16, Château- Renault n'avait pas levé l'ancre et il

recevaitdu ministre ce billet , où l'ironie se mêle au mécontentement :

«Enfin le Roy s'est lassé de vostre retardement, et vous pouvex assex facilement vous persuader du déplaisir qu'il a donné à Sa Majesté, puisque vons estiex destiné pour une occasion très- nécessaire et très-importante au bien de son service ; mais puisque les vents vous ont refusé, dans le mesme temps que les raesmes vents et pour la mesme roule ont esté si favorables aux Hollandois que tous leurs vaisseaux marchands sont sortis avec vent favorable pour l'Irlande, les Isles, les costes d Afrique, l'Espagne et la Méditerranée, il faut se consoler. . . » (Dép. conc. la mar. fol. 10A.)

Goibert ne se borna pas à ces reproches, il alla jusqu'à lui enjoindre de désarmer ( Lettre du 6 mars, Dép. conc. la mar. fol. i3o); mais il eut contre-ordre , et c'est en allant rejoindre la floUe dans la Méditerranée qu'il rencontra Evertsen. (Voir page 89, note.)

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