A M. ARNOUL FILS
INTENDANT DE MARINE A TOULON
Saint-Germain, 3 février 1679.
Pour réponse à la lettre du 1 7 de ce mois que vous m avez écrite au sujet du vaisseau qui doit estre basty devant le Roy, je vous diray que j'y ay vu la suite de l'esprit qui vous fait agir dans toutes les affaires qui regardent vostre employ, c'est-à-dire que vous cherchez toujours des raisons de ne rien faire, et que vous commencez à vous préparer de mauvaises excuses lorsque vous n'avez pas exécuté les ordres que je vous donne. Pour entrer dans un plue grand détail , la moitié de vostre lettre tend à tne prouver qu'il sera fort aysé au sieur Brodart de construire une galère dans le temps qu'il luy a esté ordonné, et vous vous estendez beaucoup sur la facilité de cette construction pour tomber ensuite sur l'impossibilité que vous trouvez à l'exécution des ordres qui vous ont esté donnés. Mais ce qui m'a le plus surpris a esté le soin que vous avez pris de mettre fortement dans l'esprit des charpentiers qu'il est impossible de bastir ce vaisseau dans le temps qui vous a esté demandé. Vous ne pouviez pas y mieux réussir qu'en les obligeant, comme vous avez fait, de vous donner un certificat, signé d'eux, comme quoy ce vaisseau ne peut estre basty en quinze jours. Je vous avoue que cette conduite me paroisl si extraordinaire qu'il est impossible de se parer et de prévoir des fautes aussy grossières.
Si vous aviez fait comme les autres inlendans, vous auriez un peu plus examiné la matière, et n'auriez pas tellement appliqué vostre esprit à chercher les difficultés qu'il ne vous en fust resté un peu pour trouver moyen de les surmonter. Je conviens avec vous que les membres d'un vaisseau sont plus gros que ceux d'une galère, qu'ils ne peuvent estre transportés par des hommes et qu'il faut qu'ils soyent mis en place par des palans; mais je suis persuadé que, en disposant par avance le long du vaisseau le nombre de chèvres et autres instrumens propres à enlever des fardeaux, on peut réparer la difficulté qu'il y a de lever ces membres à cause de leur pesanteur. Pour vous donner mesme plus de facilité dans la construction de ce vaisseau vous pourriez faire cheviller, et joindre ensemble toutes les pièces dont les membres sont composés. Par exemple, une varangue estant composée de la première pièce qui pose sur la quille, et de ses allonges, vous pourriez joindre la varangue et les allonges ensemble, en sorte qu'elle pust estre posée tout d'un coup, et vous voyez bien que, par ce moyen, vous abrégeriez beaucoup de temps. Mais je vous répète encore que vous n'y
parviendrez pas si vous ne vous élevez l'esprit au-dessus des charpentiers et des ouvriers, qui croyent toujours tout impossible lorsqu'ils n'ont point accoustumé de faire quelque chose.
A l'égard de la grande difficulté que vous apportez sur la proposition que je vous ay faite de faire faire des épreuves et une espèce d'exercice aux charpentiers en montant plusieurs fois ce vaisseau , je vous diray premièrement qu'aucun des intendans à qui j'en ay écrit n'a trouvé la chose difficile, et que, dans les ports de Rochefort et de Brest l, les ordres que j'ay donnés sur ce sujet seront ponctuellement exécutés. Et à l'égard de ce que vous écrivez, que pour faire soutenir les membres lorsque l'on montera ce vaisseau il faudra nécessairement les clouer, et que lorsqu'ils seront cloués il sera impossible de les démonter, j'ay examiné icy avec tout ce qu'il y a d'officiers si la difficulté que vous trouvez avoit quelque fondement, et il n'y en a aucun qui ne soit persuadé comme moy qu'il n'est point du tout nécessaire de clouer ces membres pour les soutenir dans ces épreuves, et qu'au lieu de cela il est fort possible de percer tous les trous avec des tarières, et de mettre la quantité de chevilles de bois précisément nécessaire pour soutenir ces membres, qui pourront ensuite estre démontés en repoussant ces chevilles. Et comme il n'est question de la diligence que pour monter ce vaisseau, et que l'on aura tout le temps nécessaire pour le démonter, la difficulté de repousser ces chevilles ne peut pas estre un erapeschement. Ainsy le Roy veut que vous fassiez cette épreuve, suivant l'ordre qui vous en a esté donné, et que vous me fassiez sçavoir auparavant combien de charpentiers, calfats et autres ouvriers seront nécessaires pour monter ce vaisseau avec toute la diligence qui vous a esté recommandée, et combien il en coustera pour chaque épreuve, parce que, comme Sa Majesté n'ira peut-estre pas en Provence cette année, il faudra en faire deux ou trois, estant certain que ce que vous croyez à présent impossible deviendra facile, sinon à la première épreuve, au moins à la deuxième ou troisième; et ainsy c'est à vous à exécuter ponctuellement les ordres qui vous sont donnés sur ce sujet, et à me faire sçavoir promptement ce que vous aurez fait en exécution.
Je vous av desjà fait sçavoir que le Roy consenloil que vous fissiez construire la forme dont vous avez écrit; et, s'il estoit nécessaire de faire bastir la halle pour placer toutes les pièces de bois, Sa Majesté y pourra consentir; mais ce n'est pas un travail pressé à présent, puisque vous avez toute l'année pour le faire.
• Voir pièc4?s n" 5i a , 5af> <-t noies, m. - 9
Vous trouverez cy-jointc la déposition d'un canonnier du vaisseau l'Aimable, qui prétend que le chevalier de Coëllogon 1 a fait enlever du Salvador 8 pièces de canon de fonte, lors de t'abandonnement de Messine. Examinez soigneusement s'il y a quelque chose de véritable à ce qui est contenu dans cette déposition, et ne manquez pas de me faire sçavoir ce que vous en apprendrez.
(Arch. de la Mar. Dépêche* concernant la marin*, 1679. fol. 67.)