AU DUC DE CHAULNES
GOUVERNEUR DE BRETAGjNE, A RENNES.
Saint-Germain, 5)3 décembre 1678.
Je dois réponse à quatre de vos lettres, dont la dernière est du *jo de ce mois. Je commenceray par les trois premières, et à l'égard de la dernière j'y feray réponse par une autre lettre, apràs en avoir rendu compte au Roy aujourd'huy en son Conseil et reçu ses ordres.
Sa Majesté n'avoit pas moins attendu, et du crédit que vous avez dans la province et de vostre adresse, qiie le changement que vous avez produit dans les six ou huit premiers jours de vostre arrivée. Il est vray que Sa Majesté estoit surprise de voir tant de mauvaises dispositions dans les esprits avec si peu de fondement véritable et légitime, n'y ayant presque rien, dans tous les édits, qui soit en aucune façon contraire aux privilèges de la province et aux grâces que Sa Majesté veut bien luy conserver'-*. Elle m'ordonne de vous dire que le point le plus important de son service est que vous vous appliquiez à bien connoistrc les principes et les sources d'où cette mauvaise disposition peut estre provenue, d'autant que les causes légitimes manquant, il faut de nécessité que quelques particuliers mal
' On avait élc souvent obli(r(> do scvir contre des soldais qui faisaient la contrebande da 8ei.( Voir pièce n" 3/1.) - ^ Voir pièces n**' hChj ol «70.
"m^ ^aÀt
intentionnés aycnt répandu cette mauvaise disposition , à quoy il est absolument nécessaire de remédier.
Sa Majesté m'ordonne d'ajouter à ce que je viens de vous dire qu*il n'y a aucune province dans le royaume qu'elle ayt si bien traitée que la Bretagne, avec tant de distinction et avec tant d'application de toute sorte de moyens poiir la conserver et pour maintenir et augmenter le grand commerce qu'elle fait en Kspagne, qui luy attire une abondance qui la distingue sans ('onq)araison de toutes les provinces du royaume. Cependant , de toutes celles qui sont régies par les Estais, quoy que Sa Majesté y fasse exécuter tous les édits avec beaucoup de circonstances qui leur sont plus à charge qu'en Bretagne , elle n'en re(;oit néanmoins que des remercîemens sans aucun murmure et sans aucune instance, au contraire avec un abandonnement entier et une soumission presque incroyable h toutes ses volontés. Néanmoins, dans la province de Bretagne, les raesmes causes produisent des effets tout contraires, et pour fondement de ces grandes plaintes et de la mauvaise disposition qui est en effet dans les esprits, on n'allègue que des in)aginations, à sçavoir :
La (Ihambre royale, laquelle paroist faire le plus de peine. Cependant elle a esté establie pour la réforniation des eaux et forests, et pour la recherche des usurpateurs des titres de noblesse; et la province en ce tempslà s'est trouvée bien traitée, et avec raison, d'autant que ces recherches ont esté faites partout par les maistres des requestes, intendans des provinces.
Iii»s francs-liefs et nouveaux acquesLs ont esté recherchés, non-seulement d«»puis que le duché est uny à la Couronne ', mais mesme du temps des ducs.
Le |)apit»r terrier? Il n'y a pas un sim|)le gentilhomme dans le royaume qui m» choisisse tel notaire ou tel autre officier de justice que bon luy semble pour le faire.
U*s justices usurpées? Y a-t-il rien de si légitime?
Les usurpateurs condanmés (|ui ont repris le titre de gentilhomme? Cettt» reiherohe iù\st pas moins bien fondée que la première; et ainsy de toutes h's aulivs.
Prrmelte/-mov do vous dire, avec la liberté que je dois, ou que vous ne déiMMiM'iv pas, ou que vous voulez dissimuler les véritables sources de relie maux aise disposititm qui vient d\\sprits ([ui ont répandu de toutes parts h'ur \enin. Je ne puis pas m'empescher de vous dire que je lé con-
• In llii»l«|;in' «ix.iil I*!»' ivnnio dolinitivomnit à In France on i582.
nois, et que si vous ne travaillez à couper ce mai par la racine, très-assurément il vous donnera de la peine, en ce que la province se mettra hors d'estat de satisfaire le Roy, et le crédit que vous y devez avoir recevra peutestre des altérations auxquelles vous ne vous attendez pas.
Je vous ay fait le commencement de ce discours en exécution des ordres du roy; la suite est de moy, ayant cru que je pouvois prendre la liberté de vous découvrir mes sentimens sur ce qui me paroist de Testât de la province que j'estime très-important et pour le service du roy et pour vous. Je suis persuadé que , pour peu que vous vouliez faire réflexion sur ce que je viens de vous dire, vous connoistrez facilement ce que je veux dire, et mesme (jue c'est la vérité.
Sa Majesté a approuvé la résolution que vous avez prise de chasser deux gentilshommes qui s'estoient le plus emportés, et elle a esté bien ayse d'apprendre, par vostre lettre du i6, qu'enfin les Estais avoient passé le don gratuit à â, 600,000 livres par une seule délibération.
Quoyqu'elle trouve bon que vous donniez part de ce qui se passe en Bretagne à MM. les ambassadeurs plénipotentiaires à Cologne, elle n'estime pas toutefois que vous deviez écrire sur ce sujet à M. de Lisola ^ uVstant pas à propos, dans les conjonctures présentes, de tesmoigner aucune affectation.
Pour les édils , je; crois que Sa Majesté pourra estre portée à consentir quelque tempérament; mais je ne crois pas qu'elle consente jamais que le papier terrier puisse estre sursis, ni les usurpateurs de justices laissés en jouissance. Mais je vous écriray plus amplement sur cette matière par une autre lettre séparée, après avoir sçu les intentions de Sa Majesté^.
' Le baron François de Lisoia , piibliciste el diplomate côlèhre vers !c milieu du xvii* siècle, ne à Salins en 161 3. Il était entré, en 1689, au service d(* Tempereur Ferdinand lit , quMl représi'nta en Espagne et ensuite en Portugal. Mort en 1676. — Il s'était rendu odieux à Lonis XIV par divers libelles ayant pour objet de s^opposer à la réalisation de ses desseins, notamment par Le Bouclier d'Etal et dejmtke contre le det$ein manife»tement découvert de la mtnutrchie univenelle»
* Colbert écrivit' en effet le même jour ù M. de Cbaulncs :
(t J*ajoulc ces lignes à la lettre que je vous ay écrite ce matin pour vuus dire qu'ayant lu au Roy vostre leltiv, celle de M. Boucbonit el le
mémoire qu'il m'a envoyé avec toutes les pièces qui y esloient jointes, Sa Majesté a enfin pris la résolution que vous verrez par les réponses que j'ay mises en apostille de ce mémoire. Comme la province sera satisfaite sur le principal point de ses désirs, qui est la révocation de la Cbambre, et qu'à l'égard des autres Sa Majesté luy accorde presque tout ce qui est contenu audit mémoire , je ne doute pas que vous n'ayez de quoy bien faire connoistre aux dépu • tés des Estats la bonté que le Roy a pour cette province, et leur donner une meilleure disposition ([ue celle qu'ils ont eue jusqu'à présent. Vous \ errez que Sa Majesté demande 9,700,000 livres outre les 9,600,000 de don gratuit. Mais, CD mesmo temps, elle m^ordonne de
A l'égard des iiommes que les Estais pouiTonl consentir pour celte révocation, je vous diray en secret, avec condition expresse que vous ne le déclarerez à qui que ce soit, que M. l'évesque de Rennes * in écrit que les Estais pourront donner un million de livres outre les :j, 600,000 et les i,5oo,ooodu traité, en sorte que ce scroit en tout 5, 100, 000 livres; et Sa Majesté est persuadée que, en tenant un peu ferme, vous enr pourrez tirer jusqu'à 1,300,000 payables dans les mesmes termes que le don gratuit 2.
Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle est très-satisfaite du soin, du zèle et de l'application que M. Boucherai a fait paroistre en cette occasion, comme il a fait en toutes les autres pour tout ce qui regarde le bien de son service, dont je crois qu'il est bien persuadé que Sa Majesté n'a jamais douté. Il est vray que Sa Majesté a cru estre obUgée de luy faire écrire au sens qu'elle m'a ordonné pour luy fournir des raisons contre les mauvais discours de la province.
Sa Majesté est aussy très-satisfaite du service que luy ont rendu en
vous dire que, ne doutant pas que vous ne fassiez tous vos efforts pour porter les Estats à luy accorder cette somme , elle vous laisse toutefois la liberté de vous rclasrlier jusqu'à 3,500,000 livres, c'est-à-dire un million de livres, outre les i,5oo,ooo contenues au traité fait avt'c les députés dos Estats. t ( CoiTeip. de M. Colbert, foi. /iSf).)
Voici enfin les instructions que Colborl adressait par le même courrier au pix?8ident d'Argou^es :
<»J'ay rendu compte au Roy de vos senlimeus portés par voslre lettre du ao de ce mois, concernant les affaires de Breta^^nc et particulièrement sur le sujet de^ justices usurpées. Quoyque Sa Majesté ayt fort souhaiti* pouvoir finir cette affaire en peu de temps par le moyen de la Chambre royale , quand mosuje Sa Majesté n'en auroit pas tire un aussy grand avantage queceluy que vous dites, néanmoins, après avoir bien examiné Testât général de ces affaires et le bien de la province, elle a mieux aimé condescendre aux instances que l'assemblée des Estats luy a faites par toutes sortes de voyes et luy accorder la révocation de la meilleure parlie des affaires qui se traitent à présent dans ladite Chambre , à condition d'augmenter considérablement les sommes du don gratuit et celles contenues nu traité qui a est*! fait icy par
les députés desdits Estats. . . ^ (Correêp. de M, Golbert JolUSS.)
^ Charles-François de I^a Vieuville, évoque de Rennes depuis iCfio. Mort à Paris le 99 janvier 1676. — Fils du surintendant des finances.
' Les Etats de la pro>ince prirent un moyen terme. — Colbert, dans sa première dépêche, demandait, au nom du roi, outre les 3,6ou,ooo livres du don gratuit, 3,5oo,ooo livres ; dans la seconde , il pres&nt M. de Chaiilnes de réclamer 9,700,000 livres. Les Étals accordèrent 9,600,000 livres comme pour le don gratuit. On lit dans la Corretpondance de M^' de 5«'i^' (lettre du 1" janvier 1676 à M"'* de Grignan) : «On a révoqué tous les cdits qui nous étrangloicnl dans notre province. Le jour où M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de Vive le Roi! qui fit pleurer tous les Etats. Chacun s'embrassoit, on étoithorsde soi; on or« donna un Te Deum , des feux de joie et des remerciemens publics à M. de Chaulnes. Mais savez-\ous ce que nous donnons au Roi pour témoigner notre reconnoisaance? â,6oo,ooo livres et autant de don gratuit. C'est justement 5,soo,ooo livres. Que dites-vous de cette p^ tite somme? Vous pouvez juger par la de h grâce qu'on nous a faite de nous ôter les f^ils. r>
cette occasion MM. de Lavardin S de Coëllogon'^, de La Coste^, et les évesques de Rennes, de Saial-Malo^ et les autres.
(Bibl. des Inv. Ms. Cmregpondance de M, Colbert, 1673, fol. ASa.)