A M. DE SÈVE
INTENDANT A BORDEAUX
Paris, aSmay 1^76.
Vous aurez à présent reçu les ordres du roy par le courrier que M. de Château neuf vous a envoyé par ordre de Sa Majesté sur tout ce qui est h faire en Guyenne, en cas que les ennemis y fassent descente, et particulièrement à Bayonne ' ; en sorte qu'il ne vous reste à présent qu'à tenir la main que tout ce qui regarde les ouvrages à faire pour la réparation des fortifications de cette ville soit bien fait, et avec économie, jusqu'à la concurrence des ââ,ooo livres que j'y ay envoyées, n'ayant reçu aucun ordre de Sa Majesté d'y en envoyer davantage.
Je n'ay encore reçu aucune nouvelle que la flotte de Hollande soit entrée dans la Manche, quoyque j'aye écrit à M. le duc de Charost '^ par ordre de Sa Majesté de m'envoyer un courrier exprès aussytost qu'elle paroistroil entre Calais et Douvres. Je ne manqueray pas de vous donner les mcsmes avis que je rccevray de luy.
Sur ce qui concerne les mauvaises dispositions que vous trouvez dans les esprits des Bordelois, vous devez bien observer qu'il ne faut jamais que vous souiïriez de mauvaises confidences de ceux qui, se disant bien intentionnés, ne laissent pas bien souvent de dire leurs mauvais sentimens • par forme d'avis ronimc venant d'autruy, n'y ayant rien qui contribue tant à exciter les esprits des peuples que les terreurs et les imaginations qui sortent de la bouche de ces sortes de gens. Tout ce qui vous approche
' Voir \)Wco. n" ?i)o. — - Voir I. I , Ho 1 .
avec CCS mauvais avis, de quelque qualité qu'il soit, doit se retirer d*auprès de vous plein d'une assurance, éloignée de toute crainte, que la vertu et la force de nostre maistredoit produire et soutenir ^ Nous somnaes nés sous le plus grand roy qui ayt jamais porté sceptre; et à l'heure que vous parlerez, pendant cet esté, il sera perpétuellement à la teste de son armée faisant des actions qui étonneront toute la postérité. Si, dans ce temps, une ville comme Bordeaux faisoit connoistre le moindre mouvement de sédition, elle porteroit très-assurément le souvenir de 'sa mauvaise volonté plus longtemps qu'elle n'a fait sous le règne de Henri II ^.
En vous écrivant cecy, je reçois du Roy la nouvelle qu'il est maistre des deux villes et de la citadelle de Besançon^, après avoir fait attaquer ladite citadelle, que son assiette rend presque imprenable, par son régiment des gardes et ses mousquetaires, qui ont monté en plein jour l'espée à la main sur un rocher de six toises de haut, escarpé à droite ligne, ont forcé deux relranchemens et tué un grand nombre des ennemis, ce qui leur a donné une si grande épouvante qu'ils se sont rendus.
Jugez vous-mesme si, après ces coups de maistre, nous devons craindre la mauvaise volonté de quelques canailles de Bordeaux.
(Bibi. des Inv. Ms. Correspondance de M. Colbert, 167/i, page 61 9.)
* Colbert écrivait \e même jour au premier préndent dn parlement de Bordeaux :
«Je vous diray seulement deux mots, en réponse de la lettre que vous avez pris la peine de m^écrire le 1 9 de ce mois, et ces deux mots seront que vous ne devez rien craindre et que, en la place où vous estes, il faut que tous ceux qui vous approchent soyent pleins et se remplissent eux-mesmes par vous d*une assurance que la vertu de nostre maistre doit soutenir ; et quelque mauvaise volonté et emportement qui vous paroissent dans les esprits de celte ville, il est difficile de croire qu^aucun ose les rendre publics. Mais si cette mesme vertu de nostre maistre, qui paroist si vive et si éclatante dans toutes ses actions, ne les en empeschoit pas, je vous pois assurer qu'ils porteroient un exemple éternel de Tobéissapce et du respect que les peuples et loua ceux qui en font partie, de quelque qualité qu'ils soyent, doivent a un roy comme le noatre. Ponr tout le reste dn contenu on vostrc
lettre , soyez persuadé , s^ vous plaist , que le Roy fera justice telle quHl la doit et qu'il a acconstumé de la faire en toutes choses, et que ce qui luy peut estre dit de la mauvaise disposition des esprits n'est pas capable de le faire départir de cetterègle...n(CorrMp. <2#ill.Cotter(,p. 617.) — Voir aussi pièce n** 997.
' L'insurrection de i5/i8, contre les gabelles, avait été générale dans le sud-ouest. Montmorency, entré à Bordeaux par une brèche faite exprès , remplit la ville de terreur et de supplices. — Les menaces du ministre n'empêchèrent pas que l'année suivante (1675) des troubles très-graves n'éclatassent en Guyenne, à l'occasion du contrôle de l'étain cl de la gabelle. Malheureusement, nous n'avons pu retrouver la correspondance de Colbert sur ceo désordres.
' La ville haute et la ville basse de Besançon se rendirent lo 1 5 mai, et la citadelle fut priso le a«.
AUX INTENDANTS
Sceaux ,^39 nuy 1674.
Le Roy cherchant tous les moyens de soulager les peuples autant ({ue Testât présent de ses affaires et la guerre qu'il est obligé de soutenir le peuvent permettre, Sa Majesté a fait expédier Tarrest que vous trouverei cy-joint pour surseoir l'exécution des édits concernant la création des jaiH geurs et courtiers de boissons et liqueurs ^ doublement du droit de marque de l'or et de l'argent fabriqués ^ et marque sur l'estain ^, exemption des tatllea aux juges royaux^, restablissemcnt des adjoints aux séquestres, et imposition sur tout le papier et parcheminé
Comme elle désire que le bien et l'avantage qu'elle accorde par ce moyen à ses sujets soyent incessamment connus, elle m'a ordonné de vous l'envoyer et de vous dire de le rendre public.
( Bibl. des Inv. Ma. Cofre&pondance de M. Cottmi , 1 67^ , pagie 116.)
' Le droit de jauge et courtage était compris dans la ferme des aides. Les ofliciers chargés de la perception, plusieurs fois supprimés, avaieut été rétablis par édit de février 1676, sous le titre de jaugeurê de futaUkê et cour- 'tien de vin^ cidre ^ eau-de-vie, bière, huiles et autree hoiêMons et Uqueun. Les droits de courtage étaient de dix sous par muid, mesure de Pans, pour les boissons et liqueurs; ceux de jauge étaient réglés à cinq sous par muid. Ces ofliciers et les droits qui leur étaient attribués furent déûnitivcmcnt supprimés en septembre 1679. (Encycl. méthod. Finances.) — Diaprés Furbonnais , celte imposition extraordinaire rapporta 3, 600,000 livres. La surséance dont parie Colbert ne fut pas de longue durée. On trouvera plus loin des renseignements sur les nombreux soulèvements auxquels donna lieu , dans diverses pn)vinces, la perception du droit de jauge et de courtage. (Voir pièces n** 3i o , 3i& à 333 et notes.)
* I^ droit de marque sur l'argent avait été porté à vingt sous par once , et celui de In marque d'or à trente sous. L\klit relatif au doublement du droit ne reçut d'exécution qu'en 1675. (Forbonnais, Rech. sur les fin, lll, 117.)
^ \a déclaration du roy pour In marfjur do
la vaisselle d'élain est du 9 février 1676. Sans doute, l'application en fut suspendue jusqu'à la dernière extrémité. Le nouvel impôt était basé sur les abus auxquels donnait lieu la fabrication des ouvrages d'étain. Le droit dressai ou de marque était fixé à un sou par livre d'étain ; plus tard il fut réuni à la ferme du tabac. (Voir pièce n*" 3it et note.)
* Voir pièce n* 365.
^ Le 8 juin suivant, une circulaire spëriale renouvelait aux intendants Tordre de surseoir ù l'imposition du papier; mais dès le i*' de ce mois, Colbert avait écrit à l'intendant d'Auvergne :
tr Vous aurez vu par l'arrest que je vous ay envoyé que le Roy a bien examiné les raisons sur l'imposition du papier, en sorte que Sa Majesté a estimé à propos de la surseoir jusqu'à ce qu'elle puisse connoistrc si ses ennemis pourront estrc portés à la paix par les glorieox succès qu'il plaist à Dieu de donnera ses armes. Ainsy, vous pourrez sans difficulté donner mainlevée de toutes les saisies qui ont esté faites du papier dans toute l'cstendue de la province d'Auvergne, et exciter les papetiers et maislres des moulins de se restablir au mesme estât qu'ils estoient auparavant. Comme cette