XXXIII. — LOUIS XIV A COLBERT
( Lettre autographe. )
Metz, Q^ février 1678.
Je suis irès-ayse que les reutes produisent toujours quelque argent. C'est une grande ressource dans les temps comme celuy-cy. Vous avez bien fait de m'en envoyer un mémoire. Continuez à le faire de temps en temps.
Je Yois, par le prompt payement du million, que vous faites à Tordioaire et plus qu'il nest possible. Je vous en sçais le [gréj que vos services méritent pour leurs conséquences et par l'envie que je vois que vous avez de me plaire ^
Vostre fils m'a rendu compte des afl'aires de marine. Tout va très-bien, à la réserve de ce qui regarde le cbevalier de Château-Renault.
J'ay signé les ordonnances que vous m'avez envoyées, et, à l'avenir, je les signeray quand on me les présentera, sans perdre de temps.
Je vous renvoyé le billet où sont trois articles que je désire que vous fassiez payer.
Vostre fils vous a mandé, à ce qu'il m'a dit. Testât où j'ay trouvé les fortifications de celle place. J'en suis très-content, et dans peu je pourray estre, en ce qui la regarde, tout à fait en repos.
Je veiTay encore Verdun et Stcnay avant que de prendre de parly. Les lettres d'Angleterre ne m'empesclieront pas de poursuivre le dessein que j'ay projeté.
Je pars demain pour Verdun et je ne m'arresteray plus que je ne sois où je veux aller.
Mandez-moy des nouvelles de Versailles et de Testai où sont les estangs, et surlotil s'il y a de Teau sur les soupapes.
(Cubinet de M. le duc de Luynes . Mss. n" ç)3 ,rarton a. )
\XX1V. — A LOIIS XIV.
(Minute autographe.)
Je su|)plic Vostre Majesté de lire ce peu de lignes avec un peu de réflexion. J'avoue h Vostre Majesté que la dernière fois qu'elle voulut bien me parler de Testai de s(;s linances, le respecl, Tenvi(» sans bornes que j'ay toujours eue de
* On peut conclure do colfo lolln' et dix «J'«>y vn les arrestés de février et les il«»-
passa(;e ci-après cxirnit d'nnc lelirc é^jalement penses dn mois de mai*», el pailoiit je connois
adress(>e à Colberl, le 10 mars de la même vostre exaclitnde el vosire soin. année, que Louis XIV conlinuail à s'occuper «Vous sravez ce (pie je pense sur vous; c'esl
dfi SOS finances et qu'il entrait dans les moindres pourquoy je n'en parlerav plus. . . rt ( M^uip
détails : sonire que la lettre.)
FINANCES. ccLv
liiy plaire el de la servir h son gré, sans peine et sans aucun embarras, et encore plus son éloquence naturelle, qui vient facilement a bout de persuader c(» qu'il Iny plaist, m'oslèrent le moyen d'insister et d'appuyer un peu sur Testai de ses finances; mais, après avoir fait une sérieuse réflexion sur tout ce que Vostre "Majesté me fit l'honneur de me dire, voyant qu'il n'y a qu'un changement de destination de dépense, je croirois prévariquer à mon devoir et manquer à la fidélité que je Iny dois si je ne luy remeltois encore fidèlement devant les yeux et en peu de mots ce mesme estât, afin qu'il luy plaise, y faisant la réflexion qu'elle estimera nécessaire, prendre la résolution qu'elle croira plus avantageuse à son service.
Après les huit à neuf années de guerre et une dépense de 1 1 o à 120 millions par chacune année, Vostre Majesté n'avoit consommé que 22 millions sur les années suivantes.
En 1680, la dépense excède la recette de 20 millions, et Vostre Majesté devra encore, en reste des vivres !x millions, estapes un million , chambre aux deniers, argenterie, menues œuvres, bastimens, fortifications, gratifications et toutes autres dépenses , 12 à i3 millions.
Je conviens que l'on peut retarder une bonne partie de ces payemens; mais il est certain que ce retardement ne peut aller qu'à un an ou deux au plus : ce sont 54 ou 55 millions consommés sur 1681.
Les revenus de Vostre Majesté, à cause de toutes les remises qu'elle a faites à ses peuples, montent à 65 et 66 millions de livres. Je les mets à 70 millions, et, en ostant 6 ou 7 millions de dettes dont on peut reUirder les payemens, il ne restera, des revenus de 1681, pour les dépenses, que 22 ou 23 millions.
En sorte qu'il faut faire estât de tirer sur 1682 dès le mois de mars ou d'avril prochain.
Le crédit de Vostre Majesté a esté estably et soutenu au denier 20 pour plus de 20 millions de livres.
L'excès des emprunts l'a réduit à présent au denier 10; en sorte quil faut déduire encore 8 à 9 millions de livres pour faire avancer 1682 en 1681, et il est à craindre que, si cela continue, il ne soit peut-estre nécessaire de reslablir les 1 5 pour cent.
J'ay toujours caché avec grand soin et ay toujours au contraire aflecté de faire paroistre une très-grande abondance, pour maintenir le crédit, et c'est ce qui nous a fait trouver i5 à 16 millions de livres par la caisse des emprunts.
Celte caisse est fondée sur les obligations de tous les fermiers dont les payemens estoient de quartier en quartier, de sorte qu'à la fin de ce mois on peut leur demander le payement entier.
Le crédit diminué au denier 10 commence à laire connoistre que Tabondance n'est pas telle que je Tay voulu persuader; il faut emprunter encore» û millions de livres pour le mois de septembre.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, que ce forcement de crédit ne
(XLvi ANNEXES.
porto à relirer le tout ou une bonne jiartie de la caisse des emprunts. En ce cas, Vostre Majesté n'y pouvant pas pourvoir, et ces payeniens excédant les forces des particuliers, Vostre Majesté verroit une banqueroute presque universelle, dont les suites donneroient beaucoup de peines et diminueroienl considérablement les revenus de Vostre Majesté.
Je sçais bien, Sire, que voilà le mal expliqué, mais qu'il faut y chercher des remèdes; mais auparavant je ne sçais si Vostre Majesté n estimeroit pas à propos que ce mal et Testât que je viens d'expliquer fust rendu constant à des commissaires quil plairoit à Vostre Majesté de nommer, ou en son conseil royal en sa présence. Peut-estre que ces messieurs trouveroient des expédieds ou feroient quelques propositions dont Texécution pourroit remédier au mal et satisfaire Vostre Majesté.
Pour moy, Siro , tout ce que Ton peut penser sur cette matière ne peut aboutir qu'à augmenter la recette et diminuer la dépense.
Pour l'augmentation de la recette, je ne puis m'empescher de dire à Vostre Majesté qu il y a à craindre que je n'aille trop loin, et que les prodigieuses augmentations des fermes ne soyent fort à charge aux peuples. C'est la seule chose qui soit commise à mes soins, Vostre Majesté ayant réglé les tailles.
Il n y a plus d'affaires extraordinaires et Vostre Majesté a disposé de ce qui pouvoit produire quelque chose dans les pays conquis.
Le crédit a produit jusqu'à présent plus de ko millions de livres d'argent effectif, et difficilement peut-il aller plus avant. L'on ne prend plus de rentes et l'on en prendroit encore moins si le pied en estoit baissé.
A l'figard de la dépense, quoyque cela ne me regarde en rien, je supplie seulement Vostre Majesté de me permettre de luy dire qu'en guerre et en paix elle n'a jamais consulté ses finances pour résoudre ses dépenses, ce qui est si extraordinaire qu'assurément il n'y en a point d'exemple.
Et si elle vouloil bien se faire représenter et comparer les temps et les années passées, depuis vingt ans que j'ay l'honneur de la servir, elle trouveroit que, quoyque les recettes ayent beaucoup augmenté, les dépenses ont excédé de beaucoup les recettes, et peut-estre que cela convieroit Vostre Majesté à modérer et retrancher les excessives, et mettre par ce moyen un peu plus de proportion entre les receltes et les dépenses.
Je sçais bien, Sire, que le personnage que je fais en cela n'est pas agréable, mais, dans le service de Vostre Majesté, les fonctions sont différentes; les unes n'ont jamais que des agrémens dont les dépenses sont les fondemens; celle dont Vostre Majesté m'honore a ce malheur qu'il est difficile qu'elle puisse rien produire d'agréable, puisque les propositions de dépenses n'ont point de bornes; mais il faut se consoler en travaillant toujours à bien faire.
Je supplie encore une fois Vostre Majesté de faire une sérieuse réflexion sur tout ce que je viens de luv représenter.
(Cabinet de M. le »liic de Luynes. \hs. if g3, carton 9. )