‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 56 sur 411 · II. — MÉMOIRE SUR LE COMMERCE · texte numérisé non relu

II. — MÉMOIRE SUR LE COMMERCE

( Minute autographe. ) PRBM1KR CONSEIL DE COMMERCE TENU PAR LEROY, DIMANCHE 3 AOUST l66/!l.

Sire, puisqu'il plaist à Vostre Majesté donner quelques heures de son application au restablissement ou plutost à l'establissemeni du commerce de son royaume, comme c'est une chose qui ne regarde purement que le bien de ses sujets, qui ne peut produire à Yostre Majesté aucun avantage qu eu l'espérance de Tavenir et qu'après avoir causé l'abondance et les richesses parmy ses peuples, et qui au contraire causera à Vostre Majesté non-seulement le dégoust d'eatendre souvent parler d'une matière assez désagréable de soy, mais mesme la diminution présente de ses revenus; il est certain, Sire, qu'en sacriiiant par Vostre Majesté ces deux choses si considérables et si chères en un roy, l^une, le temps qu'elle pourroit employer ou en ses divertissemens ou en autres afTaires plus agréables, et l'autre, ses revenus, elle multipliera à l'infiny par ces marques sans exemple de son amour pour ses peuples la vénération et le respect dans leurs esprits et l'admiration parmy les estrangers.

J'estime, Sire, qu'il ne sera pas hors de propos d'examiner succinctement

S 11 est bon que Vostre Majesté s'applique à cette nature d'affaires, pour ensuite passer à l'examen de Testât auquel est le commerce de son royaume, ou plutost auquel il estoit lorsqu'elle a commencé de prendre elle-mesme le soin de ®^^ ^flaires, puisque par divers ordres qu'elle a donnés .depuis ce temps elle a ^jè donné un grand mouvement à son restablissement. Il est certain , Sire , que , dans toutes les histoires anciennes et modernes, il se trouve point que les grands et puissans Estats comme celuy de Vostre ^"^jcslé se soyent jamais appliqués au commerce.

1-^8 peosées n'en ont esté produites dans les esprits des hommes que par la '^^^^^«sité.

A,vant le xiv*" siècle, l'on ne connoissoit point ce nom dans l'Océan et par- *^^^Jilièrcment dans les mers Atlantique, du Levant et du Sud.

seule Méditerranée avoit jouy de cet avantage, et les plus anciennes villes

l'on trouve dans l'histoire avoir commencé a s'enrichir et à se rendre puis-

î8 par ce moyen ont esté les Phocéens, les Sidoniens et lesTyriens.

auparavant l'an ii8o, les Vénitiens et les Marseillois avoient fait tout le

commerce, et toutes ces précieuses marchandises des Indes, les poivres,

sucres, les soyes et l'or et l'argent mesmes venoient,par les caravanes des

^**^^des Indes et de la Perse, dans les villes d'Egypte, où elles estoient prises

les Vénitiens, et ensuite quelque part par les Marseillois, et apportées et

dtées dans l'Europe; c'est ce qui a fait la puissance de la ville de Venise,

estoit alors le magasin général de toutes ces marchandises pour l'Europe.

Par succession de temps et par l'application et l'industrie dos ha bi tans

ccLuv ANNEXES.

d'Auvers, ils establirenl le magasin de toutes les parties du Nord dans leur ville, où ils apportoienl toutes les marchandises quils alloient prendre à Venise, et ensuite, sous la bannière de France, commencèrent à aller eux-mesmes en Egypte et dans les autres Eschelles du Levant prendre les marchandises de la première main.

Tel estoit le grand commerce de l'Europe lorsque dans le xv* siècle, ^iviron le milieu, les Portugais se résolurent de tenter le passage du cap de Bonne- Espérance ; auquel ayant réussy, leur roy commença d'establir des coloniessur les costes d'Afrique de deçà, au royaume de Congo, en Guinée et Angola; il se rendit maistre des isles Canaries et du Cap-Vert, et, ayant passé le détroit, il establit les peuplades et colonies de Mozambique, Mélinde, qui le rendirent maistre de toutes les costes d'Afrique deçà et delà; et ensuite poussant ses conquestes plus avant, il establit ses colonies et en mosme temps sa domination, et avança dans le sein (golfe) Persique, à (fc lieu est laissé en blanc), à l'embouchure de la mer Rouge; ensuite il poussa ses establissemens dans l'empire du Mogol, à Diu; ensuite il conquit dans le royaume de Bedjapour,surla coste de Coromandel (Malabar), le fameux poste de Goa, dont il fit la ville capitale de toute la domination portugaise dans le Levant.

Et ensuite ils étendirent leurs colonies et en mesme temps leur domination dans le golfe de Bengale, sur la coste de Coromandel.

Cet establissement et ces conquestes se faisoient avec assez de facilité parce que les puissans rois comme celuy de Perse, le Grand Mogol et autres, voyant venir dans leurs Estats des estrangers qui enlevoient leurs denrées et marchandises avec beaucoup plus de facilité et en plus grand nombre que par les caravanes, les reçurent bénignement, leur firent des grâces, traitèrent avec eux et leur permirent de s'establir dans leurs Estats à des conditions si avantageuses qu'ils ne reconnoissoient autre souverain que leur roy.

Jusque-là, les Portugais dans leurs navigations avoient suivy les costes et n'avoient osé hasarder la navigation au travers de ces grandes mers qui sont depuis le cap de Bonne-Espérance jusque dans la Chine; mais lorsque, dans leur première navigation, ils eurent découvert les isles Moluques dans lesquelles ils trouvèrent une prodigieuse abondance d'épiceries excellentes ^ et entre autres le clou de girofle et la muscade, ils crurent avoir trouvé toutes les richesses du nouveau monde.

A l'exemple des Portugais, les Castillans avoient aussy commencé diverses navigations et avoient estably plusieurs colonies.

Les Indes occidentales avoient aussy esté découvertes par ces deux nations.

En Horhî que, pour éviter les contestations qui pouvoient naistre entre elles, le pape Alexandre VI, qu'elles choisirent pour leur arbitre, tira cette fameuse ligne au travers du globe terrestre et adjugea au roy de Caslille tout ce qui l'Htoit h droite, c'est-à-dire tout l'Occident, et à celuy de Portugal tout ce qui ehtoil à gauche, c'est-à-dire tout l'Orient; et cette fameuse division donna lieu

INDUSTRIE, COMMERCE. cclw

il Magellan ^ de produire la plus hardie et la plus extraordinaire pensée qui soit jamais tombée dans Tesprit d'un homme.

Jusqu'à luy Ton navoit jamais cru qu il y eust des antipodes; dans nostre veligion, cestoit mesme une espèce d'hérésie de le croire.

Il avoit servy le roy de Portugal dans la découverte des Moluqucs, qui estoient ^lors ce qu'il y avoit de plus riche dans toutes les Indes; il cstoit mal satisfait ^a Portugal, qui ne l'avoit pas récompensé à proportion d'un service si grand ^tsi considérable. Ces isles appartenoient à ce roy parce qu'elles se trouvoient il la main gauche de la ligne marquée par Alexandre VI. Cet homme se met ^ans Tesprit de faire le tour du monde , d'aller conquérir et découvrir des isles 3)ar la droite, en fait la proposition au roy de Castille, qui luy donne cinq vaisseaux pour ce fameux dessein. Il part, costoye toute l'Amérique méridionale, <ntrc dans un golfe qu'il trouve, persiste et demeure trois mois entiers, nonobstant toutes les oppositions des vents, des rochers; et enfin, après avoir perdu deux vaisseaux, perce jusque dans la grande mer du Sud, qui n'avoit jamais «sté naviguée auparavant luy, aborde aux isles Moluques (Philippines), en conquiert une , donne l'assaut à la forteresse de la seconde , où il est tué. Ensuite, l'un de ces cinq vaisseaux revint au bout de trois ans, après avoir fait Je tour du monde tout entier. Il est bon de dire en cet endroit que Colomb, Florentin^, qui découvrit l'Amérique pour le roy de Castille, vint en France en faire la proposition au roy Louis XII, où ayant esté traité de fou, il se retira vers le roy de Castille, qui luy donna des vaisseaux pour ces voyages.

Ce grand commerce de toutes les Indes orientales et occidentales estoit en cet estât lorsque la couronne de Portugal a esté jointe à celle de Castille, en 1678, parla mort du roy don Sébastien ^ en Afrique, en la bataille d'Alcazar- Kébir, en laquelle trois rois* moururent l'espée à la main. Lors de cette union, il y avoit desjà quarante ans que les Hollandois s'estoient soustraits de l'obéissance du roy Catholique et qu'ils avoient pris le commerce pour maxime fondamentale de leur Estât et pour le seul moyen de leur conservation causée par la situation de leur pays, l'induslrie et la parcimonie de leurs habilans.

Ils trouvèrent les affaires de l'Europe heureusement disposées pour ce dessein : les Espagnols avoient la monarchie universelle dans l'esprit et ne regardoientque l'Europe, et les François estoient plongés dans les guerres civiles et de la religion, et avoient assez d'affaires à se conserver au dedans, sans penser a ce qui se passoit au dehors.

* Ferdinand Magellan , célèbre pour avoir * La bataille d'Alcazar-Kébir fut livrée le découvert le passage qui porte son nom. Mort h août 1578, par Sobasiien et Muley-Hamed , en i5ai aux Philippines, et non aux Mo- contre Muley Abd cl-Mélek, qui avait enlevé luques. le Maroc à Ilanied. L'armée portugaise fut

* Colomb était Génois, comme tout le taillée en pièces. Sébastien fut tué, Hamed se monde sait. noya dans un marais, et sou frère mourut

^ Sébastien , né en 1 556 , roi en 1 557, mort dVpuisemeut à la fm du combat. eu 1578.

ccLXYi ANNEXES.

Les Hoilaadois estoient presque partout supérieurs aux Espa{rnoIs sur la mer, mais particulièrement ils n auroieut pu passer à la rive de leur pays pour porter les marchandises des Indes dans le Nord, où il s'en fait le plus grand débit.

La ville d'Anvers estoit demeurée sous l'obéissance du roy d'Espagne, et par conséquent les Hollandois, supérieurs en mer, en avoient interrompu et presque entièrement ruiné le commerce. La ville d'Amsterdam en avoit profité et s'estoit fort accrue, quand les Hollandois voyant que, par l'union de la couronne de Portugal à celle de Gastille, ils ne pouvoient plus avoir avec facilité les marchandises des Indes, ils jetèrent les premiers fondemens, en 1698, de cette fameuse compagnie des Indes orientales qui s'est tellement accrue depuis ce temps qu'elle est sans comparaison plus puissante dans les Indes que les Estats en général, leurs souverains, ne le sont dans l'Europe, qu'elle déclare et fait la guerre aux plus grands roys de ce pays-là, et dont les effets se sont trouvés monter à 800 millions parle dernier inventaire qui en a esté fait

Les Anglois, à l'imitation des Hollandois, ont composé une compagnie pour les mesmes Indes, en sorte qu'à présent, dans ces pays, les deux nations qui font profession de la religion catholique, apostolique et romaine, y sont entièrement abattues, et les deux nations qui y sont puissantes sont hérétiques.

Après avoir représenté succinctement Testât de ce grand commerce qui est le seul considérable, le surplus du commerce consiste :

Aux Indes occidentales, d'où il vient des sucres, des teintures, du tabac et du coton , dans lesquelles Indes les François occupent diverses isles et dont les Hollandois font tout le trafic;

Le commerce du Levant, qui subsiste encore un peu par Marseille, et qui est presque entièrement ruiné par la mauvaise conduite des consuls de la Nation qui sont establis en conséquence des Capitulations faites avec les Grands Seigneurs dans les Eschelles du Levant;

Le commerce de la mer Baltique et du Nord , dont les Hollandois sont en une pleine et paisible possession;

El le commerce du dedans du royaume, qui consiste en la liberté de la communication entre tous les sujets du roy, au restablissemcnt des manufactures et au transport de nos denrées et marchandises de port en port.

Il ne reste plus qu'à examiner s'il est avantageux ou non de s'appliquer à ce rcstablissement et à l'cstablissement nouveau de tout ce qui n'a point encore esté entrepris dans ce royaume.

Les raisons contraires sont :

Les puissans Estats ne se sont jamais appliqués au commerce; la république et les empereurs romains, les rois d'Asie, de France, d'Espagne; en sorte que celle application est le caractère des Estais foibles;

L'abondance et la fertilité delà France, qui retient et empeschc rindustric et mesme la parcimonie;

INDUSTRIE, COMMERCE. cclxvii

Qu U faut toujours presque le douWe d'hommes et de vivres pour naviguer un vaisseau françois qu'un hoUandois; que cette espargne leur causera toujours du gain, lorsque les François se ruineront;

Leur prodigieuse puissance et leur application à cette matière , dont ils font f-oujoars la principale de leur Estât, leur fournira facilement des moyens pour K^iner tous ceux qui se voudront mesler, soit en achetant en Europe et dans les Indes toutes les marchandises qui y peuvent servir et les donnant à perte , xnesme considérable, pour ruiner les commcnccmens;

Que, quand bien mesme cela réussiroit, attirant presque la ruine entière des HoUandois, puisque la moitié de leurs vaisseaux subsistent du commerce de France, il ne peut estre avantageux au Roy de ruiner une république fondée -par ses secours et sa protection et celle des rois ses prédécesseurs;

Que ce restablissement de commerce tendant à leur ruine pourroit les oblij[er à se lier avec les couronnes jalouses ou ennemies de la grandeur du Roy;

Et enfin , qu'à Tégard mesme de la puissance par mer, il est presque égal aa Roy de l'avoir par soy-mesme ou par son alliance avec une république «omme celle-là, dont Sa Majesté peut entièrement disposer.

Les raisons pour entreprendre le restablissement et mesme les establissemens nouveaux de commerce sont, que les raisons de l'abondance du pays, qui empesche l'industrie et la parcimonie, sont grandes etparoissent fort diiliciles à sunnonter.

Les choses faciles ne produisent point ou peu de gloire et d'avantages; les ^fficiles, au contraire. Si, à la puissance naturelle de la France, le Roy y peut joindre celle que l'art et l'industrie du commerce peut produire, pour peu de jrëflexions que l'on fasse sur la puissance des villes et des Estats qui ont eu seulement en partage cet art et cette industrie, l'on jugera facilement que la grandeur et la puissance du Roy augmenteront prodigieusement.

Cette différence pour la dépense de la navigation pourra estre compensée par la facilité et protection que les vaisseaux françois trouveront dans les ports du royaume, parce que les vaisseaux hoUajidois vont et viennent dans leurs pays et y payent leurs droits. La différence de 5o sols par tonneau que le Roy a si glorieusement establie fera que les François regagneront facilement et au delà ce qu'ils consommeront davantage en hommes et en vivres.

Quant à la ruine des HoUandois, ces sortes de choses ne vont jamais aux extrémités. La France n'a pas présentement 200 vaisseaux raisonnables dans ses ports; les HoUandois en a voient, en i658, 16,000. U est seulement question que l'application et la protection tout entière du Roy augmente les vaisseaux de ses sujets en 8 ou 10 années de temps, peut-estre jusqu'à 2,000. Les HoUandois perdront peut-estrc de ce nombre jusqu'à 12 ou i,5oo; les autres nations le surplus. Ainsy U n'est pas question de leur ruine, mais seulement d'une diminution si peu considérable de leurs vaisseaux.

La puissance du Roy par terre est supérieure à toutes celles de l'Europe , par mer est inférieure. C'est le seul moyen de la rendre égale partout.

ccLxviu ANNEXES.

Les Hollandois connoistront bien clairement et bien facilement qu'il y a toujours à gagner pour leur commerce et pour leur Estât avec Talliance de France , et tout à perdre avec les autres. Les diflGcultës qui seront apportées par la compagnie des Indes orientales de Hollande, pour l'achat des marchandises dans les Indes et la vente dans l'Europe, ne peuvent estre surmontées que par la puissance, la protection du Roy et mesme l'assistance de ses finances, au cas qu'il en soit besoin. Et, pour dernière raison, en maintenant les traités faits avec les Hollandois, il semble que Sa Majesté soit obligée de préférer le bien de ses sujets à celuy de ses alliés.

Après avoir discuté les raisons pour et contre l'application du Roy au restablissement du commerce, il convient de voir en détail Testât auquel il csioit réduit lorsque Sa Majesté a commencé à prendre soin de ses affaires.

Pour le commerce du dedans et de port en port :

Les manufactures de draps et serges et autres étoffes de cette qualité, les papeteries, les quincailleries, les soyeries, les toiles, les savonneries, et généralement toutes les autres manufactures estoient et sont encore presque entièrement ruinées.

Les Hollandois les ont toutes empeschées et nous apportent ces mesmes manufactures pour tirer de nous en échange les denrées nécessaires à leur consommation et à leur trafic, au lieu que si ces manufactures estoient bien reslablies, non-seulement nous en aurions pour nostrc usage, en sorte qu'ils seroient obligés de nous apporter de l'argent comptant qu'ils retiennent chez eux, mais mesme nous en aurions pour envoyer au dehors qui nous produiroient pareillement des retours en argent, ce qui est en un mot le seul but du comnuMTe, et le seul moyen d'augmenter la grandeur et la puissance de cet Estât.

A l'égard du commerce par mer, soit de port en port, soit dans les pays estrangers, il est certain que, mesme pour le premier, n'y ayant au plus dans Ions h\s porLs du royaume que q à 3oo vaisseaux appartenant aux sujets d(i roy, les Hollandois tirent tous les ans du royaume, par le calcul exact qui vu a (»slé fait, U millions de livres pour ce transport, pour lesquels ils enlevant (le nos denrées; ces denrées leur estant absolument nécessaires, si nous avions nombre suffisant de vaisseaux pour faire ce transport de port en pori , ils seroient obligés de nous apporter cette mesme somme en argent coniplanl.

Ia'h raisons du mauvais estât du commerce au dedans sont :

LrM (leMen des villes et communautés, qui empeschent la communication, qui l'hl l(î principe <le tout commerce des sujets du roy, de province en province et i\v villn en vilh* ;

LcM rliinnios (jue ces dettes ont produites dans les villes, qui ont consommé leh hahihins;

Lu (|nnntilé des péages establis partout sur les terres et sur les rivières; la mine den rlieniins publics;

INDUSTRIE, COMMERCE. cclxix

L'horrible multiplicité des ofliciers;

L'excès des impositions sur toutes les denrées ;

Les tarifs des cinq grosses fermes excessifs et mal faits;

Les pirateries qui ont causé la perte d'une infinité de vaisseaux;

Et, en un mot, l'inapplication du roy et de son conseil, qui a causé celle de tous les officiers subalternes qui ont entre leurs mains l'autorité de la police , pour la conservation et augmentation de toutes les manufactures.

Pour le commerce du dehors :

Il est certain qu'à la réserve de quelques vaisseaux marseillois qui vont en Levant, il ne s'en fait aucun dans le royaume, jusque-là mesme que, dans les isles habitées par les François dans l'Amérique , il y a i5o vaisseaux holiandois qui en font tout le trafic, qui y portent des vivres qui croissent en Allemagne et des marchandises manufacturées chez eux, en rapportent les sucres, tabacs, drogues pour les teintures, qu'ils reportent chez eux, où ils payent les droits d'entrée, les font manufacturer, payent ensuite les droits de sortie et nous les rapportent; et les marchandises de cette qualité montent tous les ans à deux millions de livres, pour lesquels ils remportent tout de mesme de nos marchandises nécessaires; au lieu que, si nous faisions nous-mesmes ce commerce de nos isles, ils seroient obligés de nous apporter ces deux millions en argent comptant.

Après avoir dit succinctement Testât du commerce au dedans et au dehors, il ne sera peut-estre pas hors de propos de dire en peu de mots en quoy consistent les avantages du commerce.

Je crois que l'on demeurera facilement d'accord de ce principe , qu'il n'y a que Tabondance d'argent dans un Estât qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance.

Sur ce principe, il est certain qu'il sort tous les ans hors du royaume, en denrées de son cru nécessaires pour la consommation des pays estrangers (ces denrées sont vins, eaux-de-vie , vinaigre , fer, fruits, papiers, toiles, quincailleries, soyeries, merceries), pour is à 18 millions de livres. Ce sont là les mines de nostre royaume, à la conservation desquelles il faut soigneusement travailler ^

Les Hollandois et autres estrangers font une guerre perpétuelle à ces mines, et ont si bien fait jusqu'à présent qu'au lieu que cette somme devroit entrer dans le royaume en argent comptant et y produire par conséquent une prodigieuse abondance, ils nous en apportent en diverses marchandises, ou de leurs manufactures, ou qu'ils tirent des pays estrangers, pour les deux tiers

* Golbert, à la fin d'un état des imporlations Bas dVstamc 81 6,855*

faisant concurrence à Tindustric française, en Draperies 5,9ao,ooo

résume comme il suit la valeur pour Tannée Soyeries i o,5oo,ooo

Pescheries 3,061,517*10' ^' ^-^ '

Toiles 1,1 69,/i56 1 o ( Cabinet de M. le duc de Luynes, Mss. n* 98 ,

Basdesoye i9a,a/i3 carlon/i.)

ccLxx ANNEXES.

de celte somme, en sorte qu'il n'entre tous les ans dans le royaume, en comptant, que 4, 5 à 6 millions de livres.

Les moyens dont ils se servent sont :

En fret de vaisseaux, de port en port 3 millions.

En marchandises des isles des François n

En draperies belles, dont ils ont excite nostre ciiriosité, marchandises des Indes , épiceries , sucreries , etc 3

En denrées du Nord et marchandises pour la navigation .... 1 5

De plus, ils nous tirent toujours quelques-unes de nos manufactures, comme papeteries, savonneries, draperies, soyeries, lesquelles font partie des i8 millions de livres cy-dessus de sortie, et nous rapporteroient du comptant si elles sortoient pour les pays estrangers; au lieu que, non-seulement ils nous privent de cet avantage, mais mesme nous les apportent au lieu d'argent, en échange de nos denrées nécessaires ^.

Leur industrie et nostre peu d'intelligence a passé si avant que, par le moyen des facteurs et des commissionnaires de leur nation qu'ils ont eu pouvoir d'establir dans tous les ports du royaume, s'estant rendus maistres de tout le commerce par la navigation , ils ont mis le prix à toutes les marchandises qu'ils achètent et à celles qu'ils vendent.

Sur cette supposition , il est facile de conclure qu'autant que nous pourrons retrancher les gains que les Hollandois font sur les sujets du roy et la consommation des marchandises qu'ils nous apportent, autant augmenteronsnous l'argent comptant qui doit entrer dans le royaume par le moyen de nos denrées nécessaires, et autant augmenterons-nous la puissance, la grandeur et l'abondance de l'Estat.

Nous pouvons tirer la mesme conséquence à l'égard des marchandises d'en- Irepost, c'est-à-dire, celles que nous pourrions aller prendre dans les Indes orientales et occidenlalos pour porter dans le Nord, d'où nous rapporterions par nous-mcsmes les marchandises nécessaires au bastiment des vaisseaux, en quoy consiste l'autre partie de la grandeur et de la puissance de l'Estat.

Outre les avantages que produira l'entrée d'une plus grande quantité d'argent comptant dans le royaume, il est certain que, par les manufactures, un million de peuples qui languissent dans la fainéantise gagneront leur vie;

Qu'un nombre aussy considérable gagnera sa vie dans la navigation et sur les ports de mer;

Que la multiplication presque à l'inGny des vaisseaux multipliera de mesme la grandeur et la puissance de l'Estat.

Voilà, à mon sens, les fins auxquelles doivent tendre l'application du Roy, sa bonté et son amour pour ses peuples.

Pour y parvenir, les moyens proposés sont:

Fain; connoistre à tous les peuples par un arrest du conseil. Sa Ma-

' Tout <o. passade est fort obscur; il a vie collationné avec ic plus (jrand soin.

INDUSTRIE, COMMERCE. cclxxi

jestiî y cslanl, avec des lettres circulaires, la résolution que Sa Majesté a prise ^ ;

Que tous ceux qui ont l'honneur dd la servir parlent et publient les avantages que les sujets du roy en recevront;

Recevoir tous les marchands qui viendront à la cour avec des marques particulières de protection et de bonne volonté ;

Les assister en toutes choses qui concerneront leur commerce , les entendre quelquefois dans le conseil de Sa Majesté quand ils viendront pour affaires importantes;

Les convier tous de députer quelques-uns d'entre eux pour estre toujours à la suite du Roy;

Donner ordre au grand mareschal des logis de leur marquer toujours à la suite du Roy un logis bon nés te;

Au défaut de députés, establir quelqu'un qui ayt pouvoir de tenir correspon-* dance avec eux, recevoir toutes leurs dépesches, leurs plaintes, et faire toutes les sollicitations pour eux et leur adresser tout ce qui sera résolu pour leur bien et avantage^;

Renouveler tous les règlemens de police au dedans du royaume pour le restablissement de toutes les manufactures ;

Examiner tous les tarifs des droits d'entrée et de sortie, décharger les marchandises à manufacturer et manufacturées, décharger les manufacturiers et les diminuer de is ou i,5oo,ooo livres tous les ans^;

Employer tous les ans une somme considérable pour le restablissement des manufactures et pour le bien du commerce, suivant les résolutions qui seront prises dans le conseil * ;

Idem à la navigation, donner des gratifications à tous ceux qui achèteront ou bastirontdes vaisseaux neufs ou qui feront des voyages de long cours;

• A partir de ce paragraphe jusqu'à celui décharger entièrement les marchandises du finissant par ces mots, «leur bien et avantage, "f dehors qui, ayant payé Ton trée, sortent pour le mémoire est sur deux colonnes, et le mot le dehors, et soulager les droits de sortie des Bon se trouve écrit en marge de chaque para- marchandises manufacturées au dedans du graphe, de récriture de Colhcrt, trùs-proha- royaume.

blement sous la dictée de Loub XIV. «Dans tous les pays eslrangers, il ne se lève

* Voir, au sujet de la réalisation de ces qu'un et demy pour cent au plus pour tous diverses mesures, Industrie, pièce n° 16, droits de sortie. Réduire tous les droite en un page ^36. seul...'?

' Cette phrase est fort obscure; elle est Ënfm, on lit encore dans un autre mémoire

transcrite textuellement. — Colbert dildansun de la môme année : «Examin<^les conditions

autre mémoire: «Il faut soulager notablement sous lesquelles on peut establir les entreposts

toutes les marchandises manufacturières du dans les ports et villes maritimes du royaume,

royaume. 7) c'est-à-dire décharger de tous droits d'entrée

Un mémoire de 1 66 /î porte en outre ce qui et de sortie les marchandises qui viendront par

suit : «Tout le commerce consiste à déchar- les pays estnmgers , ou bien ne leur faire pyer

ger les entrées des marchandises qui servent que le quart des droits.-» (Cabinet do M. le

aux manufactures du dedans du royaume; duc de Luynes, Mss. n** ()3, carton /j.)

charger celles qui entrent manufacturées ; * En marge : Un tnillion.

ccLxxii ANNEXES.

Réparer les chemins publics et continuer à osier tous les péages des rivières;

Reprendre tout de nouveau le travail de Tacquittenient des dettes des communautés;

Travailler incessamment à rendre navigables les rivières du dedans du royaume qui ne le sont point;

Examiner soigneusement la communication des mers par la Guyenne et la Bourgogne;

Appuyer fortement les compagnies des Indes orientales et occidentales;

Exciter tout le monde à y entrer;

Faire rapporter en présence du Roy toutes les instances où les marchands auront intérest;

Faire une dépesche générale à toutes les compagnies honoraires du royaume, par présidons et procureurs généraux, pour leur donner part de la résolution •que le Roy a prise et leur ordonner, de la part de Sa Majesté, de prendre soin particulier de tout ce qui les concernera;

Idem à tous les gouverneurs des provinces et villes, à tous les maires et échevins pour leur en donner part, avec ordre d'assembler les marchands pour en faire lecture en leur présence.

Outre cela ^ il faudra en chacun conseil examiner une nature de commerce en particulier, sçavoir :

Le commerce du Levant et les désordres causés par les consuls , pour y apporter les remèdes convenables;

Tout ce qui concerne la compagnie des Indes orientales et occidentales;

Pour le commerce du Nord, Archangel, Moscou et mer Baltique, et Norwége;

Les péages du dedans du royaume;

L'acquittement des dettes des communautés;

Les chemins publics;

Les navigations des rivières et mers ;

Les manufactures ;

La visite des ports de mer, et les difficultés.

(Cabinet de M. ic duc de Luynes , Mss. n" 98, carton 4.)

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