S'EN ALLANT AU CANADA
ParÎB, 1*' may 1669.
La première cbose que le sieur Gaudais doit considérer, c'est que devant revenir avec les mesmes vaisseaux sur lesquels il passera en Canada, et qui, vraysemblablement , n'y demeureront pas plus d'un mois ou six semaines depuis le jour du débarquement jusqu'à celuy qu'ils mettront è la voile pour revenir en France, il est nécessaire qu'il ayt une application particulière et continueUe pour tirer dans cet espace de temps les éclaircissemens sur toutes les matières contenues en la présente instruction.
' Voir U, hdmkie „piéce d* 37. qualité de oommiaBaire, pour prendre poeses-
* Gandais avait été envoyé une première sion de toute la Nouvelle-France au nom du fois an Canada , en 1 663, avec M . de Mézy , en roi.
Premièrement 5 il faut qu'il prenne une information exacte de la situation du pays , à combien de degrés il est du pôle, de la longueur des jours et des nuits, de leur plus grande différence, des bonnes ou mauvaises qualités de Tair, de la régularité ou irrégularité des saisons et comment ce pays est exposé.
Après ces premières connoissances , il sera à propos de s'éclaircir soigneusement de la fertilité de la terre , à quoy elle est propre ; quels bleds, semences ou légumes y viennent plus aysément; la quantité de terres labourables qu'il y a , celles que Ton y pourroit défricher dans un certain temps, et quelle culture Ton pourroit leur donner. Et, comme l'establissement que le Roy prétend faire audit pays dépend en quelque façon de celuy qui a esté fait par la compagnie quis'estoit formée pour cela, parla la permission du feu Roy, il sera bon de faire une description des trois habitations de Québec, Montréal et des TroisRivières , du nombre de familles qui les composent^ et combien il peut y avoir d'âmes, tant de l'un que de l'autre sexe; à quoy particulièrement les habitans s'appliquent; en quoy consiste leur commerce , les moyens qu'ils ont de subsister et d'élever leurs enfans.
Le sieur Gaudais estant informé que la principale chose qu'il faut examiner pour la manutention des colonies dudit pays et pour leur augmentation est de défricher la plus grande quantité de terres qu'il se pourra, et de faire en sorte que tous les habitans françois soyent unis dans leurs demeures et qu'ils ne soyent pas éloignés les uns des autres d'une grande distance, parce que non-seulement ils ne peuvent s'assister pour toutes les choses qui regardent la culture de leurs terres, mais mesme sont exposés aux insultes des sauvages et particulièrement des Iroquois, lesquels, par le moyen de cette séparation , peuvent venir presque à couvert dans les . bois jusqu'aux habitations desdits François, les surprennent facilement, et, parce qu'ils ne peuvent estre secourus, les massacrent et désertent ainsy les habitations qui sont éparses qui çà , qui là ; il n'y a rien de si grande conséquence que de travailler à réunir lesdits habitans en des corps de paroisses ou bourgades, et à les obliger à défricher leurs terres de proche en proche , afin de s'entre-secourir au besoin.
Et, quoy que ce moyen soit le plus certain , il trouvera assurément , estant sur les lieux, que le peu de soin et de connoissance que la compagnie qui a cy-devant possédé le pays en a eu , et l'avidité de ceux qui ont voulu s'y
' Eni666,ilyavait,à]aNouve]ie-France, lation totale éuit de ii,3i9 âmes. Il y avait 3,(iiA habitante, dont 1,366 hommes capables 11,176 arpents de terres cultivées et 9,1 36 de porter les armes. L'annëe suivante, la popu- bétes à cornes.
habituer, lesquels ont toujours demaudé des concessions de terres de grande estendue dans lesquelles ils ise sont establis, ont donné lieu à cette séparation d'habitations , qui se trouvent fort éloignées les unes des autres. Non-seulement les particuliers qui ont obtenu ces concessions n*ont pas esté en estât d'en faire les défrichemens, mais mesme ont donné grande facilité aux Iroquois à leur couper la gorge, les massacrer et déserter presque toutes lesdites habitations; et c'est ce qui a obligé le Roy de rendre l'arrest dont la copie est mise entre les mains du sieur Gaudais , ensemble de faire écrire à l'évesque de Pétrée de remettre entre ses mains l'original dudit arrest pour le faire publier et afficher partout aussytost après son arrivée.
Comme il se voit clairement, par les raisons cy-dessus expliquées, qu'il est impossible de se pouvoir jamais assurer de ce pays et d'y faire des habitations considérables, que l'on n'oblige tous ceux qui ont eu des concessions de les abandonner et de s'unir en des bourgades et paroisses les plus nombreuses qu'il se pourra, pour défricher toutes les terres qui se trouveront aux environs de proche en proche, lesquelles, en ce cas, il faudroit de nouveau partager et en donner à chacune bourgade ou paroisse selon le nombre de familles dont elle seroit composée , il taschera de persuader cette vérité par toutes sortes de moyens à l'évesque , au gouverneur et aux principaux du pays , afin qu'ils concourent unanimement à faire réussir ce dessein, lequel il leur fera connoistre estre non-seulement d'une nécessité absolue pour leur conservation , mais mesme que Sa Majesté le fera exécuter par une révocation générale de toutes les concessions ^ • .
Il rapportera, s'il se peut, un rôle de tous les habitans, tant hommes, femmes, garçons, filles, que petits enfans.
Il s'informera soigneusement de toute l'estendue du pays qui est occupé par les François, de chacune habitation en particulier, du nombre des familles et des personnes dont elles sont composées, et des lieux de leur situation, dont il faudra dresser une forme de carte autant exacte qu'il se pourra.
Il fera mention du nombre d'arpens de terre qui seront labourés et enclavés en chacune habitation, et de quelle qualité sont celles non défrichées qui se trouvent entre les susdites habitations.
Il s'informera aussy de la quantité de bled que le pays peut produire , année commune , s'il en produit une plus grande quantité qu'il n'en faut pour la subsistance des habitans, et s'il y a quelque sorte d'espérance que
1 Noos avons aupprimë id plusieurs para- peu près identiques quelques points de i'insgraphes qui reproduisent dans des termes à truction de M. Talon. (Voir pièee n* 3.)
cela pourra s'augmenter ou non , estant d'une extrême oonsécpience pour les peuples de cultiver la terre en sorte qu'elle fournisse plus de bled qu'il n'est nécessaire pour leur nourriture , afin de n'estre pas exposés à l'avenir à la mesme peine où ils ont esté jusqu'à présent de ne pouvoir nourrir les personnes qui y passeront chaque année , si en mesme temps on n'y porte des farines pour leur subsistance.
Le sieur Gaudais observera s'il manque audit pays de femmes et de filles , afin d'y en envoyer le nombre nécessaire l'année prochaine.
Le principal préjudice que les habitans reçoivent venant des Iroquois^ lesquels à tous momens attaquent les François au dépourvu et les massacrent cruellement, sans qu'il y ayt d'autres moyens de remédier à leurs surprises qu'en les allant attaquer dans leurs foyers et les exterminer chez eux, le Roy a résolu, en cas qu'on l'estime nécessaire, d'envoyer, l'année prochaine , des troupes réglées au Canada pour entreprendre cette guerre et mettre ses sujets de ces quartiers-là à couvert une fois pour toutes des violences et des inhumanités de ces peuples barbares. C'est le sujet pour lequel il faudra que le sieur Gaudais examine avec grand soin et avec grande application le nombre d'hommes qu'il sera à propos d'y faire passer, les munitions de guerre et de bouche qu'il sera besoin d'avoir, et les assistances que le pays pourra fournir de luy-^mesme; à quoy à l'avance il sera bon de le disposer, afin que, quand les troupes de Sa Majesté arriveront sur les lieux , elles trouvent les choses prestes pour agir avec vigueur et ne perdre point de temps dans l'attente des préparatifs nécessaires pour cette guerre.
Estant constant que la difficulté du défrichement des terres et la facilité que les Iroquois ont de venir attaquer les habitations des François proviennent de la quantité de bois qui se trouvent audit pays, il seroit bon d'examiner si l'on n'en pourroit pas brusier une bonne partie pendant l'hyver, en y mettant le feu du costé du vent , ce qui se rencontre bien souvent très-facile à faire dans les forests du royaume; et peut-estre, si ce moyen est praticable comme il le paroist, il sera aysé, en découvrant un grand pays, de défricher des terres et d'empescher les ravages et les surprises des Iroquois.
Le Roy désire que le sieur Gaudais examine et voye Testât de toutes les dépenses auxquelles le pays est obligé, comme appointemens des gouverneurs, solde des officiers et soldats, subsistance de l'évesque, des prestres et des Jésuites, et autres dépenses communes; et les fonds dont ledit pays jouit pour y satisfaire.
Il prendra connoissance de toutes les dettes du pays; de quelle qua-
liié elles sont, quand, par qui, pour quelle cause et en vertu de quels titres elles ont esté contractées.
Et d'autant que le principal revenu dont la compagnie jouissoit consistoit en Tachât et traite des pelleteries quelle avoit seule, et qu'elle a cédés aux habitans par un traité particulier, à la réserve d'un millier de castors pour chacun an, et que cette cession s'est trouvée fort domma*geable audit pays , en ce que les habitans ont appliqué la meilleure partie de leurs soins à ce trafic au lieu de les appliquer entièrement» comme ils faisoient autrefois, au défrichement et culture des terres; etmesme que l'achat des pelleteries estant libre à tous les habitans, et ne se faisant que des mains des sauvages, ils les ont enchéries à l'envy les uns des autres , en sorte que tout l'avantage est passé aux sauvages et toute la perte aux François, le Roy veut que le sieur Gaudais s'informe parti-^ culièrement des moyens de retenir au profit de Sa Majesté ladite traite, en faisant connoistre aux habitans que c'est leur bien , et qu'elle n'en-^ tend tirer aucune utilité duditpays, au contraire , qu'elle veut y employer une somme considérable tous les ans pour le maintenir, l'entretenir et le peupler.
Il observera tout ce qui se peut et doit faire pour l'establissement des droits de souveraineté et de seigneurie directe et foncière dans toute l'estendue du pays, sans toutefois fouler les habitans, que Sa Majesté veut soulager en toutes choses.
Il s'informera si l'on pourroit ouvrir en ce pays- là quelque mine de Ter, ainsy qu'on l'a rapporté icy, et quelle utilité il en reviendroit, soit au Roy, en faisant entreprendre ce travail, soit aux particuliers auxquels Sa Majesté en donneroit la permission; mais ce qu'il faut vérifier encore plus clairement, est s'il est vray qu'il se trouve audit pays une prodigieuse quantité d'arbres d'une hauteur extraordinaire dont on pourroit faire des masts pour les navires du plus grand port que le Roy ayt à la mer, et qu'il s'y en rencontre d'autres propres pour toutes les parties d'un navire , en sorte qu'il sera facile d'en construire audit pays à peu de frais , en cas que l'on y ayt de bons charpentiers et des gens entendus au choix des arbres ^
Sur ce qu'il a esté remontré au Roy que jusqu'à présent la propriété dndit pays ayant appartenu à la compagnie de ses sujets, laquelle, depuis, a remis ses Ndroits entre les mains de Sa Majesté , il n'y avoit point de
' Diaprés les ordres de Golbert,rintendant un conlre-maitre et cinq charpentiers, ainsi deRochefort conclut un marche à cet effet avec qu*avec neuf foi^rons et deux compagnons;
ààS COLONIES.
justice réglée en celte colonie, en sorte que l'autorité n'en estoit point reconnue universellement et que, par le défaut de caractère de ceux qui estoient préposés pour la rendre , les jugemens qui intervenoient demeuroient le plus souvent sans exécution, Sa Majesté résolut, il y a quelque temps, d'y créer un conseil souverain ^ lequel seroit composé du gouverneur, de l'évesque et de cinq autres personnes, dont les expéditions ont esté délivrées icy audit évesque. C'est pourquoy il sera bien important que le sieur Gaudais , pendant le séjour qu'il fera sur les lieux , remarque avec soin de quelle manière l'establissement de ce conseil se fera, le choix des sujets qui sera fait pour en remplir les charges, l'approbation qui y sera donnée par les habitans, et si les plus gens de bien d'entre eux estimeront que par le moyen dudit conseil l'on pourra les assurer contre, les entreprises des meschans , punir ces derniers selon la sévérité des lois, et généralement establir une bonne justice et la maintenir parmy eux.
Pour ce qui est de la religion, l'évesque de Pétrée estant venu icy pour rendre compte au Roy de ce qui se pouvoit pratiquer pour estendre la foy parmy les sauvages de ces contrées-là , pour bien policer cette nouvelle ég^se et pour cultiver les bonnes dispositions que les François ont de se conformer entièrement aux maximes du christianisme, il seroit superflu que le sieur Gaudais s'appliquast à cette matière, parce qu'elle est particulièrement du fait dudit évesque, auquel Sa Majesté a donné et donnen cy-après toute l'assistance dont il aura besoin pour la conduite de son troupeau et pour l'avancement de ses pieux desseins.
Au surplus, comme le sieur Gaudais verra plus clairement sur les lieux toutes les choses qui méritent d'estre observées, tant pour l'avantage du service du roy que pour celuy des sujets de Sa Majesté en ce pays^là, elle se remet à son activité et à sa vigilance pour l'en éclaircir, à sa prudence et à son discernement pour ne point faire d'observations qu'elles ne luy paroissent importantes, et à son zèle et à son exactitude pour n'en omettre aucune de celles qu'il croira devoir estre utiles.
( Arcb. de la Mar. Ordre» du roi pour îeë compagmêt des !nd$» , 1 669, fol. 90.)
en le fëlicilant de ce marché par sa lettre du garde qu'ils sVmpioyent bien et utilement.*
6 juin, le ministre ajoutait : {Dep, eonc. la mar. fol. 169.)
^ Il faudra augmenter ce nombre tous les * LV'dit de création de ce conseil est de
ans et y envoyer un commissaire ou un autre mars 1669. offider de marine habile qui puissso prendre