‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 121 sur 258 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

POUR LES DIRECTEURS DE LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES ENVOYÉS EN AMÉRIQUE.

Saint-Germain, a 6 février 1670.

1" Avant leur départ, ils doivent voir tous les papiers, mémoires et comptes de tout ce qui s'est passé dans les Indes depuis l'estabiissement de la compagnie et entretenir tous ceux qui y ont esté, pour estre parfaitement informés de tous les désordres passés, et estre, par ce moyen, plus en estât d'y apporter les remèdes convenables.

ù*" Aussytost qu'ils seront arrivés, il faut qu'ils fassent rendre compte à tous les commis establis en chacune des isles, entendent toutes les plaintes des habitans, examinent à fond leur conduite, pour les destituer et les faire punir mesme, en cas qu'ils ayent manqué. Pour cela, il est nécessaire qu'ils mènent avec eux trois ou quatre bons commis pour establir en la place de ceux qu'ils destitueront.

3*" Ils doivent observer et former toute leur conduite et tous les establissemens qu'ils feront sur ce que, cette affaire estant de pur commerce, il est impossible qu'elle puisse réussir si elle n'est conduite sur trois principes et trois maximes qui doivent estre invariables, sçavoir : la liberté, la fidélité ou la bonne foj^, et se contenter de peu de gain sur chaque nature de marchandises pour l'augmenter sur la quantité et le grand débit.

A l'égard de la liberté, quoyqu'il soytbien difficile de la bien establir si la compagnie s'approprioit tout le «commerce, il est certain néanmoins que Ion peut trouver quelque expédient pour satisfaire les peuples sur ce point, qui est très-important, et qui peut seul augmenter les colonies des isles et la culture des terres.

Ce qui s'est pratiqué jusqu'à présent de taxer et de mettre le prix , par Taotorité du gouverneur et du conseil, à toutes les marchandises dont les vaisseaux ont esté chargés et à toutes les denrées des isles, est contraire à cette liberté et n'a jamais esté introduit que pour éviter un plus grand mal par un moindre. Mais comme tout ce qui est contraire à cette liberté qui est l'âme du commerce, et qui seule le peut augmenter, retardera l'avancement des colonies, il faut trouver des expédions pour establir cette liberté.

Pendant tout le temps que la compagnie donnera des permissions aux François, il suffira seulement de laisser la liberté, à tous ceux qui y enverront des marchandises, de les vendre à telles personnes et en telles formes qu'ils voudront, et les obliger seulement à les vendre en un mois de temps du jour de leur arrivée dans l'une des isles, sous peine d'estre saisies et vendues à l'encan public.

Mais, lorsque la compagnie ne donnera plus de permissions et qu'elle aura retenu tout le commerce, le seul expédient que l'on peut prendre est qu'elle agisse de bonne foy, qu'elle establisse des magasins dans chacune des isles, où elle tiendra toujours en abondance toutes les sortes de marchandises qui s'y peuvent consommer, et que, sçachant à peu près ce qui s'y en débite pour l'ordinaire , elle vende les marchandises à un encan public, au- plus offrant, afin de donner lieu, par ce moyen, à beaucoup d'hstbitans de faire quelque petit commerce par la revente des mesmes marchandises aux autres habitans.

A l'égard des sucres et autres denrées du cru des isles, les marchandises se vendant à l'encan, le prix s'en réglera par ce moyen; mais si les espèces d'argent que l'on y apporte faisoient cesser cet échange et <[ue les marchandises s'achetassent en deniers comptans, il seroit nécessaire de chercher les moyens d'establir quelque liberté dans leur vente ou au moins <fen régler le prix, en sorte que les habitans et les compagnies y trouvassent un gain honneste.

Le grand profit et avantage de la compagnie consiste uniquement à voir augmenter considérablement le nombre des habitans dans toutes les isles, d'autant que cette augmentation entraisne après soy l'augmentation de la consommation des marchandises de l'ancienne France et celle de la culture de la terre , qui tire aussy après soy celle des denrées qu'elle

produit; et ces deux doivent produire la richesse et les avantages delà compagnie*.

Pour obliger les François à y passer et à augmenter ces colonies, il faut nécessairement que la compagnie travaille à mettre à leur ayse les habitans qui y sont desjà , et à leur donner des moyens de vivre avec quelque peu de commodité et d'abondance, afin que, tous ceux qui ont quelque correspondance avec eux en estant informés , plusieurs se trouvent conviés d'y passer pour jouir de ces mesmes avantages.

Pour parvenir à cette fin, il faut de nécessité que la compagnie puisse donner ses marchandises à bon marché et qu'il paroisse beaucoup de Liberté dans ce commerce.

Pour donner les marchandises à bon marché, il faut nécessairement que la compagnie establisse en France deux ports de mer pour y faire les chargemens et déchargemens de ses vaisseaux, comme la Rochelle et le Havre, ou Honfleur, ou Dieppe;

Que dans ces lieux elle ayt toujours des magasins bien fourais de toutes les marchandises qui se peuvent consommer dans les isles;

Qu'elle fasse travailler au-dedans du royaume, dans les lieux où ces mesmes marchandises seront meilleures et à meilleur prix ;

Qu'à l'égard de celles qui ne sont point fabriquées dans le royaume, elle travaille à en establir les manufactures;

Que dans ces lieux il y ayt pareillement une bonne provision de tout ce qui est nécessaire pour le radoub de ses vaisseaux , avec bon nombre de charpentiers et autres ouvriers qui travaillent perpétuelLement pour la compagnie, soit au bastiment de vaisseaux neu&, soit au radoub de ceux qui retourneront des isles;

Que les directeurs de Paris, et en particulier celuy qui aura le soin de diacun establissement, s'appliquent uniquement à faire décharger promptement les vaisseaux qui retourneront, les faire radouber et remettre en estât, et les faire recharger et repartir avec toute la diligence possible, i quoy ils n'auront point de difficulté si une fois les magasins sont bien fournis et les ateliers de la marine bien establis.

U est nécessaire de s'appliquer d'autant plus à ce qui est dit cy-dessus qu'en cette diligence seule consiste le bon mesnage et l'économie de toutes les dépenses de la compagnie , et le seul moyen de pouvoir diminuer le prix des marchandises dans les isles, et par conséquent de les pouvoir donner à meilleur prix aux habitans et en augmenter le nombre.

U est nécessaire que le mesme ordre pour les magasins, chargemens, déchargemens et partance des vaisseaux s'observe dans les isles.

L'encan public des marchandises se devra faire seulement en échange des sucres, petuns et autres marchandises du cru, et non en argent, afin d'establir la liberté autant qu'il se pourra.

La principale vente des marchandises à l'encan se devra faire dans les temps des récoltes, afin que les marchands puissent plus facilement fournir les échanges, sauf à en faire d'autres de temps en temps, lorsque la nécessité le requerra.

Il sera nécessaire que la compagnie tienne en France, en chacun port de ses establissemens, des livres fidèles de toutes les marchandises, ensemble de la dépense, de l'achat, construction et radoub de ses vaisseaux, et qu'elle en envoyé des extraits au directeur qui sera dans les isles, afin qu'il soit informé du véritable prix de toutes choses. Ce directeur fera tenir pareillement des livres fidèles dans les isles , d'oii il sera envoyé les extraits et les balances aux directeurs généraux dans les teihps qu'ils le désireront.

Le mesme directeur qui sera dans les isles examinera soigneusement la quantité et qualité des marchandises qui y ont esté débitées et consommées pendant les cinq et six dernières années, pour en faire une commune, et donnera l'ordre pour en envoyer la quantité nécessaire, en sorte qu'il n'y en ayt ni trop grande abondance, ni nécessité dans les isles.

Il est surtout nécessaire de maintenir les habitans en paix , empescher toutes sortes de procès, de chicanes et de disputes entre eux, en prenant toutefois les précautions nécessaires pour les rendre obéissans aux ordres du Toy et de la compagnie.

Il faat d'abord travailler à bien liquider, arrester, finir tous les comptes et désordres passés, pour establir une nouvelle conduite, dont on connois- Ira les avantages par l'application que le sieur Pélissier y donnera ^

Le Roy désire que ledit sieur Pélissier demeure un an entier dans les isles et qu'il n'en revienne point sans son ordre exprès ou qu'un autre di«* recteur no soit arrivé sur les lieux.

Il sera nécessaire qu'il fasse faire un rôle général de tous les habitans des isles lors de son arrivée, et qu'il travaille, par tous les moyens cy-des- SU8 dits, à en augmenter le nombre, en sorte que, par le nouveau rôle

* La compagnie des Indes occidentales en- «eVous içavex mieux tout ce qui est à faire

voyait alors en Amérique MM. Pélissier et Du pour rendre utile le voyage des sieurs Pélissier

, qui avaient été choisis par les action- et Du Ruau que je ne vous le puis dire; sur^

peur surveiller ieurs intérêts. tout diriges tous vos conseils sur la maxime

Le aS du mois suivant, en donnant avis à que la liberté est Fàme du commerce et quMl GaIbBrtéa Terroo de kor d^rt pour les fles , ne peut subsister sans elle. . .1» {Ordreê du roi, ie ministre terminait par ces mofs : fol. 96. )

qu'il en fera faire, lorsqu'il sera prest à en revenir, il y ayt une augnieotation considérable, et qu'il sçache que c'est en cela seul que consiste b satisfaction du Roy et l'avantage de la compagnie.

Il prendra les mesmes soins pour la colonie de Gayenne que pour cdles des isles.

( Areb. de la Mar. (Mb<«f liK rot |KNM* 2m eotttpa^mof dst InAt, 1670, GoL 7^

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