XIII. — AU MÊME
Verssailles, a3 aousl 1690.
lie Roy n a jamais esté plus surpris que lorsqu'il a vu , par la lettre de M. Des-
cXouzeaux du ig, que vous estiez, avec toute Tarmée navale, dans la rade de
ftexthaume, en mesme temps que j'ay reçu la lettre par laquelle vous me
créeriez à cette belle expédition , sous le prétexte des malades qui sont sur les
vaisseaux.
Uaffaire de Plymouth manquée sans vous estre donné le loisir de la tenter,
vostre impatience de revenir à Brest, nonobstant les ordres précis et réitérés
qoe vous aviez reçus du Roy, me font clairement connoistre que rien ne peut
vous obliger à rester en mer quand une fois Timpatience du retour vous a saisy.
Mais ce que Sa Majesté m'ordonne de vous écrire en cette occasion vous fera
eoonoistre combien mal à propos vous avez pris une si estrange résolution; et,
pour vous rexpliquer, je vous diray que Sa Majesté n'a rien plus à cœur que
de retirer ses troupes d'Irlande, que c'est en vue de ce service important qu'elle
a dëtacbé M. le oiarquis de Nesmond par les ordres du 1 3 de ce mois que
vous devez luy avoir remis, que Sa Majesté est informée de la diligence que
les ennetnh ont faite pour rassembler un grand nombre de leurs vaisseaux, et
ui INTRODUCTION (ANNEXES).
qu elle a un juste sujet de craindre qu'ils ne soyent assez prompiement en mer pour venir avec quarante-cinq ou cinquante vaisseaux entre lirlande et Brest, y attendre MM. d'Amfreville et de Nesmond, et réparer par l'avantage qu'Us remporteroient sur eux tout ce qu'ils ont perdu dans le combat de la Manche.
Pour empescher cet inconvénient, qui ne peut estre plus grand, il n'y a de party à prendre que de tenir l'armée navale ensemble pour s'opposer au passage de la flotte des ennemis, s*ils tentoient de venir vers les Sorlingues. C'est pour cet effet que Sa Majesté vous a ordonné par sa lettre du 19 de ce mois^ de demeurer en mer jusqu'au 8 du prochain , et c'est contre cet ordre si positif que, suivant les mouvemens de vostre impatience, vous venez pour désarmer à Brest I Cette conduite auroit pu obliger Sa Majesté de donner le commandement de son armée navale à un autre, mais elle veut bien vous donner le temps de réparer une faute aussy grande, et elle m'ordonne de vous expliquer qu'elle veut, aussytost que vous aurez reçu cette lettre, que vous mettiez à la voile pour demeurer dans les parages que vous estimerez convenables pour vous opposer au passage de l'armée navale ennemie, si elle vouloit aller en Irlande, et pour protéger les vaisseaux que MM. d'Amfreville et de Nesmond doivent ramener avec les troupes.
Mais, en cas que deux jours après que vous aurez reçu celte lettre vous ne soyez pas en estât de retourner à la mer, Sa Majesté veut que vous remettiez h M. le comte d'Estrées la lettre que Sa Majesté luy écrit pour luy donner le commandement de l'armée navale.
Ainsy c'est à vous à prendre vostre party. Sa Majesté voulant absolument que son armée navale se remette sur-le-champ en mer et qu'elle y demeure jusqu'à nouvel ordre. Et comme il pourroit se faire qu'il y ayt quelques vaisseaux hors d'estat de pouvoir ressortir, ou que le grand nombre de matelots malades vous pourroit obliger d'en désarmer quelques-uns pour rendre les
* Voici cette lettre : « La saison estant à pré- chement de cette dernière escadre. Aiosy Sa sent trop avancée pour pouvoir espérer quel- Majesté a résolu de vous faire tenir la mer jusque succès de Tescadre de M. de Belingues^, qu^au 8 du mois de septembre prochain, se réje luy écris de vous aller rejoindre. 11 a oitlrc servant à vous faire sçavoir par des ordres de ranger la coste d'Angleterre depuis Torbay nouveaux les résolutions qu'elle prendra, entre jusqu'au cap Lézard, et il faut que vous dé- cy et ce temps, sur ce qui regarde son armée tachiez quelque petite frégate pour aller au- navale. Elle attend avec beaucoup d'impatience devant de luy et luy faire sçavoir l'endroit où des nouvelles de ce que vous avez fait à Ply- À pourra vous trouver. Gomme cette escadre mouth et elle veut que, après cette entreprise remplacera à peu de choses près celle que faite ou manquée, vous vous rendiez à i'enlrëe vous avez eu ordre d'envoyer en Irlande sous le de la Manche et que vous croisiez entre Ouescommandcmcnt de M. de Nesmond **, vous sant et les Sorlingues jusqu'au 7 ou 8 septemserez aussy fort que vous estiez avant le déta- bre. . . » (Dép, de la mar, de Ponant, fol. ao3.)
* Le a6 juillet, de Relingues avait reçu ordre d'aller avec huit vaisseaux au-devant des bâtiments hollandais qui revenaient des Indes, pour s*en emparer. Il devait en même temps passer devant Yarmouth et délrtiirc tous les ouvrages que les Hollandais pourraient y avoir construits pour se livrer k la péche< (Dt'p. de la mar. de Ponant, fol. t 'lo.j
•• U* i3 août, dix vaisseaux avaient été détachés do l'escadre pour allor embarquer Iw Iroiipes et les Irlandais qui vondraienf passer en Franco, {Dép. de h mar. de Ponant, fol. ip3.)
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. lvh
équipages des- autres complets, Sa Majesté vous permet de faire sur cela ce que vous jugerez de plus convenable, estimant qu'il suffira que vous soyez à rentrée de la Manche avec quarante-trois vaisseaux de guerre , qui se pourront joindre, en cas de besoin, avec les quinze de M. d'Amfreville et former une flotte plus que suffisante pour s'opposer aux ennemis ^
(Arch. de la Mar. Dépêchée d$ la tnar, de PmnU, 1690, foi. 999.)
' L'ÎDtérdt de cette correapondance Biarrote là. Après avoir assuré le retour de Texpédition d^lrknde, Tounrille rentra à Brest Seignelay mourut à Versailles deux mois el demi après.
Deux grands rois, Charles V et Henri IV, et deux grands ministres, Richelieu et Colbert, ont doté la France de ses principales possessions d'outre-mer. C'est une des plus heureuses inspirations de Charles V d'avoir deviné les sources de travail et de richesse que les comptoirs de la côte d'Afrique devaient ouvrir au royaume. Les guerres civiles duxvi® siècle paralysèrent ses successeurs; et quand Henri IV eut solidement affermi son pouvoir, il dut lutter, pour étendre le domaine colonial, contre les vues souvent étroites de Sully. La grande impulsion ne fut donnée que trente ans après, par le cardinal de Richelieu. On savait jusqu'à présent dans leur ensemble ses tentatives de colonisation fréquemment renouvelées et obstinément poursuivies. Un de ses récents historiens a dégagé de sa vie politique les actes qui se rattachent à cet ordre d'idées, les a groupés, et la part qu'ils y occupent n'est pas la moins intéressante. Lorsque Richelieu porta son attention sur les colonies, les armateurs de l'Angleterre et de la Hollande surtout commençaient à recueillir le fruit de leurs expéditions lointaines. Convaincu que , pour se mesurer avec des concurrents aussi riches qu'expérimentés, les Français avaient besoin de recourir à l'association , il provoqua la formation de compagnies puissantes, sans lesquelles, disait-il, crnos marchands, avec leurs vaisseaux, petits, mal équipés, n'auroient pas les reins assez forts, n Honneurs accordés au commerce de la mer, concession de territoij*es immenses, autorisation d'embarquer de force et de retenir six ans, moyennant la nourriture et le vêtement, les gens valides qui autrement cr passeroient leur vie dans la giieuserie et l'oisiveté ; ?? voilà quelques-uns des moyens mis en usage pour fortifier les colonies. Le Canada ou Nouvelle-France était aloi's le but principal des projets de colonisation. Plusieurs compagnies, successivement formées pour l'exploiter, échouèrent pourtant coup sur coup. Des privilèges excessifs et nuisibles, l'obligalion de vendre les pollelerics h la compagnie pour un prixdéter-
rainé, celle de professer la religion catholique, furent, indépendamment de la faiblesse relative des capitaux et des erreurs inhérentes aux débuts d'établissements placés si loin de la mère-patrie, la cause de ces insuccès. Heureusement, si les compagnies tombaient l'une après l'autre, la Nouvelle -France, que d'honnêtes paysans de Bretagne et de Normandie peuplaient en partie, voyait croître le nombre de ses habitants. Un essai tenté aux Antilles, en 1626, avorta misérablement. Pouvait-il réussir avec un capital de 45,000 livres, alors que les Anglais et les Hollandais, forts de leurs bénéfices antérieurs, s'imposaient tous les sacrifices pour abattre cette rivalité naissante?. Des privilèges nouveaux, insolites, n'empêchèrent pas d'autres ruines. Une compagnie, organisée en i635, avait pris possession de la plus belle portion des Iles : la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue. Les flibustiers et les boucaniers entravèrent ses opérations. Les premières institutions à la Guyane française eurent lieu vers la même époque. C'est encore le temps où les marchands de Rouen étaient exclusivement autorisés à commercer avec l'Orénoque et l'Amazone. Sept ans après, des Français débarquaient à Surinam, presque aussitôt abandonné pour ses marécages. Enfin, des essais nombreux de comptoirs et de colonies sur divers points de l'Afrique et dans l'île de Madagascar prouvent que l'habile adversaire de la puissance autrichienne en Europe portait au progrès de l'influence française dans le nouveau monde un intérêt qu'aucune déception ne rebutait *.
Absorbé par les turbulences de la Fronde et par les grandes négociations diplomatiques qui ont illustré son nom, le cardinal Mazarin eut le tort de n'accorder qu'une attention distraite au
négociants pour rechercher avec eux les moyens de se passer des manufactares étrangères et de les naturaliser en France. Il avait projeté, ajoute -t-on, d'établir, dans les principales villes du royaume, des comptoirs et des entrepAtft où Ton eût trouvé les divers produits des régions les plus éloignées. {Essai sur la marine et sur le commerce; p. 89 et suiv. in-S",
* L'AdminisIratian en France sous le ministire du cardinal de Richelieu, par M. CailJet ; a* édition , t. H , p. 87 et suiv. — On sait d autre part que le cardinal recevait avec bonté toutes les propositions relatives au commerce, excitait les principaux marchands h voyager dans les pays étrangers pour connaître ce que les arts et rindustrie y produisaient de curieux ou de nouveau, mandait h Paris do riches
commerce intérieur et extérieur. Fouquet, cependant, avait eu quelques idées grandioses dont ses amis Font beaucoup loué; mais elles restèrent en germe, et ses dilapidations Gnancières n'auraient pas permis d'y donner suite. 11 faut arriver au moment oii Louis XIV prit la direction des affaires, sous l'inspiration habilement voilée de Colbert, pour rencontrer les vrais commencements de rétablissement colonial de la France et du système qui a présidé à ses développements.
À f époque où l'ancien intendant de Mazarin fut nommé ministre, une seule compagnie, celle de la terre ferme d'Amérique, existait encore, mais de nom seulement. Un édit du â8 mai 166/1 la réorganisa,, sous le titre de compagnie des Indes occidentales, avec faculté exclusive de faire le commerce à Gayenne et sur tout le continent, depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, au Canada, dans l'Acadie, à Terre-Neuve et autres îles et terres fermes, depuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, sans compter toute la côte d'Afrique, du Cap- Vert au cap de Bonne- Espérance. La nouvelle compagnie continuant une société déjà ancienne qui comptait de nombreux intéressés et possédait un certain nombre de navires, Colbert se flattait que, grâce à l'étendue des pays sur lesquels s'étendait son monopole, elle serait bientôt en mesure de faire une concurrence heureuse aux Anglais et aux Hollandais.
La compagnie des Indes orientales était plus difficile à organiser, car déjà trois essais avaient manqué. On procéda d'autorité. Des listes de souscription, où le Roi s'inscrivit pour 3 millions et le chancelier Séguier pour 5 0,0 00 livres, furent ouvertes et présentées aux membres des parlements, aux grands fonctionnaires de Paris et des provinces, aux échevins et syndics des villes importantes. On avait préalablement répandu à profusion des brochures où les avantages naturels de l'île de Madagascar, choisie pour siège principal de la compagnie, étaient fort exagérés. Malgré cf^ invitations, plus ou moins directes, la magistrature se montra
Lxii INTRODUCTION.
peu eaipressée, et, dans beaucoup de villes, elle refusa absolument de souscrire, cr Le parlement de Bordeaux, écrivit l'intendant à Colbert, allègue l'exemple du parlement de Toulouse, qui n'a point signé, celuy des cours des aydes de Bordeaux et de Montauban, qui n'ont point signé non plus, et du parlement mesme de Paris, dont peu d'officiers ont signé. ?» Il est certain que, dans la capitale, malgré la pression de la cour et de Colbert, alors toutpuissant, les souscriptions avaient été faibles, et d'Ormesson constate que, quelques membres de la Chambre de justice s'étant fait prier, le chancelier les regarda de travers. Bien plus, un conseiller ayant signé pour 1,000 livres seulement, «r Colbert, ajoute-t-il, s'en moqua, et dit que cela ne se faisoit pas pour la considération de l'argent, de sorte qu'il mit 3, 000 livres, mais avec peine. -n Quoi qu'il en soit, le fonds social fixé d'abord à 6 mêlions, ayant été trouvé insuffisant, fut élevé à i5 millions et divisé en actions de 1,000 livres, payables par tiers. Les 3 millions du Roi ne portaient pas intérêt, et ils devaient, le cas échéant, supporter les pertes pendant les dix premières années. La compagnie était autorisée à naviguer et à négocier seule, pendant cinquante ans, du cap de Bonne-Espérance aux Indes et mers orientales, et dans toutes les mers du Sud. L'édit de concession lui donnait à perpétuité, avec les droits de propriété, justice, seigneurie et souveraineté absolue, toutes les terres qu'elle pourrait découvrir ou conquérir. Entre autres avantages, l'État s'engageait à lui payer 5o livres par tc)nneau pour les marchandises expédiées de France, et moitié pour celles en retour. Pour toutes charges, elle devait établir des églises à Madagascar et dans tous les lieux de sa domination, y attacher à ses frais un nombre suffisant d'ecclésiastiques, et instituer des tribunaux où la justice serait rendue gratuitement au nom du. roi, en se conformant aux lois du royaume et à la Coutume de Paris.
L'excès des faveurs, monopoles et privilèges que contenaient les édits de concession fut peut-être ce qui nuisit le plus au succès. Admirateur passionné de Richelieu, Colbert l'avait copié jusque dans ses fautes. Que des compagnies fortement soutenues fussent nécessaires pour contre-balancer dans le nouveau monde la puissance des compagnies rivales, cola se conçoit; mais, étnit-il indispensable
COLONIES. mil
(l'organiser les colonies sur le plan de la métropole, d'y tarifer les salaires, parfois même les marchandises, d'en interdire le commerce aai particuliers non autorisés, et d'en défendre le séjour aux hérétiques? Des règlements particuliers firent encore plus. On prohiba le mariage avec les indigènes non converties; le blasphémateur en récidive fut puni de six heures de carcan, et le duelliste, mort ou vif, fut pendu , ses biens confisqués au profit de la compagnie.
On se figure le résultat de ces prescriptions. Les mécomptes ne se firent pas attendre, maison ies attribua d'abord aux difficultés naturelles des commencements. La compagnie des Indes orientales étant celle qui avait nécessité le plus de sacrifices, et devant lutter contre la plus prospère des compagnies hollandaises, c'est de ce côté que Golbert dirigea les principaux efforts. Ses instructions portaient qu'il fallait, avant toutes choses, respecter les propriétés et les femmes des naturels, les traiter eux-mêmes avec douceur, en se gardant bien de les réduire à l'état d'esclaves, quelques griefs que l'on eût, et, si Ton était obhgé de leur faire la guerre, ne pas les attaquer isolément, ni sans la permission du gouverneur. Malheureusement celui-ci, sur lequel on s'était fait complètement illusion , n'avait aucune des qualités nécessaires pour fonder, si loin de la France, une société nouvelle avec les éléments mis à sa dispo^ sition. Cinq ans après l'édil de concession, le 8 mars 1669, Golbert, énuméraut les fautes qui avaient compromis la colonisation, les trouvait «r grandes, considérables, et allant à la ruine entière de la compagnie; mais ce qu'il y a de plus fascheùx, ajoutaitil , c'est que l'on a peine à démesler les coupables d'avec les innocens.7) Suivant lui, la longueur de la traversée, le gaspillage des vivres et, par suite, l'arrivée à Madagascar de 1,800 hommes malades et manquant de tout, avaient été funestes, mais d'autres circonstances, purement volontaires, avaient aggravé le mal : telles étaient les augmentations arbitraires des gages des officiers, les expéditions contre les naturels avec partage du butin entre les coureurs des bois, le gouverneur et la compagnie. La conclusion était que le marqais de Mondevergue avait exercé son autorité d'une manière tyrannique en réduisant les directeurs au silence, et commis, par avarice, des violences inexcusables. De son côté, le gou-
Lxiv INTRODUCTION.
verneur cherchait à se justifier en rejetant l'insuccès de la colonie sur le sieur Garon, ancien agent de la compagnie de Hollande, qu'il avait quittée au bout de vingt-deux ans pour s'offrir à Colbert, qui, heureux d'utiliser son expérience, lui confia la direction du service dans les Indes orientales. A l'entendre, Garon n'était pas seulement vénal et infidèle, il dédaignait tous les avis, même ceux du Gonseil souverain. Malgré ce manque de probité, plutôt soupçonné que prouvé, Golbert soutenait Garon et le piquait d'honneur par des éloges peut-être excessifs, cr Toutes ces difficultés, lui disait-il, sont inséparables des commencemens des grands desseins; et c'est principalement dans ces occasions que les hommes de vostre poids font mieux paroistre leur fermeté et leur constance, d
Quelles ne devaient pas être, avec de tels instruments et à de semblables distances, qui s'accroissaient de la rareté des expéditions, les difficultés de l'administration coloniale? Pour les atténuer, Golbert recommandait surtout aux gouverneurs, chefs d'escadre, intendants et directeurs, la tolérance , l'union , la concorde, (rll faut, disait-il, pour conduire une entreprise d'un si grand poids, beaucoup de sagesse, de modération et de patience; et, pour faire en sorte que ces bonnes qualités passent dans les esprits de tous ceux qui sont et seront à l'avenir dans les Indes, il est nécessaire de les establir fortement dans l'esprit de tous les directeurs de Paris , et mesme de souffrir beaucoup de fautes et de mauvaise conduite dans ces commencemens... Outre ces bonnes qualités, il faut employer tous les moyens possibles pour maintenir l'union et la véritable subordination dans tous les sujets qui serviront à ce grand commerce, d'autant que, sans ces deux points, toutes les autres bonnes qualités sont inutiles. t Une autre fois, le 6 septembre 1678, il écrivait à un des directeurs : crLe plus sage est celuy qui préfère la satisfaction du Roy et le succès de l'affaire à tout ce qui peut estre de ses intérests ou ressentimens particuliers. . . El, quoyque je ne doute pas que vostre expérience et le souvenir de tout ce que nous avons dit sur ce sujet ne vous ayt fait prendre la résolution de compatir aux défauts des autres pour vous remettre tous dans une parfaite union, je ne laisse pas de vous conjurer encore de le faire si vous ne l'avez pas fait, ou d'augmenter vostre douceur, vostre
COLONIES. Lxv
honnesteté et vostre patience, pour faire cesser une fois pour toutes ces divisions, qui ne font autre chose que de priver le Roy et le public, dont vous avez en main la satisfaction et les avantages, de la force de vos esprits, pour en employer la plus grande partie à ces petites dissensions, t)
De nombreuses lettres, des instructions multipliées et importantes, écrites de la main du ministre, attestent l'intérêt qu'il portait aux progrès des colonies. La compagnie des Indes orientales lui tenait surtout à cœur. crC'estoit, écrivait-il, la plus grande et difficile entreprise que le Roy eust formée depuis qu'il avoit commencé à gouverner luy-mesme, et celle dont le succès seroitle plus glorieux et le plus avantageux à son royaume, r La correspondance qui s'y rattache est particulièrement active de i66/i à 1672. A partir de ce moment, les lettres deviennent moins fréquentes, moins animées, et l'on y voit souvent exprimé le regret de ne pouvoir envoyer l'argent, les vaisseaux et les hommes que la situation réclamerait; mais la guerre et les dépenses qu'elle entraîne s'y opposent. Une instruction du U décembre 1669 constate la division des chefs, les querelles et les jalousies privées, cause incessante de désordres, et recommande à un nouveau gouverneur d'agir de concert avec les directeurs, alors même qu'ils seraient dans l'erreur. Veut-on avoir une idée des misères que les premiers colons avaient endurées? «Si les François, disait Colbert, ne peuvent se garantir de la faim que par la guerre, il faut la faire, estant préférable de mourir les armes à la main que de faim et de misère, d II fallait aussi s'agrandir de Sumatra, dont la situation, préférable à relie de Batavia, faciliterait à la compagnie le commerce des épiceries, celui de l'Inde, de la Chine et du Japon. Enfin, le ministre prêchait de nouveau la concorde, la modération, la patience, l'oubli des ressentiments personnels; il signalait l'importance exceptionnelle de l'île Sainte*Hélène et d'une station quelconque le plus près possible du cap de Bonne-Espérance, indiquait les points où il fallait chercher à s'étendre, traçait la conduite à suivre avec les gens du pays. Comprenant d'ailleurs qu'on n'obtiendrait rien d'agents dont Tanoibition n'aurait pas en perspective des avantages con- «dérables, il prévenait le gouverneur que ceux dont le Roi serait
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satisfait pouvaient compter, après quelques années de service, sur d'excellents commandements en France. Quant au Hollandais Caron , nonobstant les plaintes formées contre lui, il le comblait de biens, dotait sa fille, pensionnait sa femme, et ne lui demandait, pour tant de faveurs, que de ne pas songer à revenir cr jusqu'à ce que le grand ouvrage qu'il avoit eu l'honneur de commencer fust mis à sa perfection. 7)
Si jamais compagnie se trouva placée dans des conditions où tout semblait présager le succès, c'est assurément celle des Indes occidentales, telle que Tavail reconstituée Colbert. Monopolisant le commerce dans la plus grande partie des Antilles et dans les établissements d'Afrique, propriétaire absolue et souveraine de tout le pays où s'exerçait son privilège, gratifiée de primes considérables pour tout ce qu'elle exportait ou importait, on devait croire qu'elle dépasserait les espérances de ses fondateurs. C'est le contraire qui eut lieu, et de nouveaux déboires ne tardèrent pas à s'ajouter aux anciens. Une cause générale, la prétention de plier les colonies aux lois et règlements du royaume, contribua sans doute, comme cela était arrivé pour la compagnie des Indes orientales, à l'insuccès des opérations. 11 faut en ajouter une autre, l'interdiction formelle de commercer avec les étrangers, interdiction commune aux deux compagnies, mais qui, si l'on en juge par le nombre et l'instance des prescriptions, dut jouer un plus grand rôle aux îles d'^Amérique.
Qu'une pareille défense fût de nature à favoriser les intérêts de la compagnie concessionnaire, c'est ce qui n'était pas même révoqué en doute. Aussi le gouvernement, qui, dès 1670, cédant aux réclamations des armateurs, avait accordé à quelques-uns la permission de commercer avec les îles, maintint expressément l'interdiction à l'égard des étrangers, et elle a été, pendant près de deux siècles, la pierre fondamentale du système colonial. Seul, le gouverneur des îles d'Amérique, dont Colbert estimait pourtant les services, contraria sur ce point ses idées. Subordonnant l'intérêt de la compagnie à celui des colonies, il pensa et osa dire que leur prospérité était attachée à la liberté que revendiquaient les étrangers. Rien ne s'éloignait plus des vues du secrétaire d'Etat de la marine
COLONIES. Lxvii
c|tte la participation de ces derniers au commerce des Antilles. \u98i écrivit-il tr que M. de Baas connivoit trop avec les estrangers, elqu il leur pardonnoit trop facilement, -n H persévéra donc dans son système, cpii était d'ailleurs celui de toutes les grandes puissances, cl, trouvant sans doute que les gouverneurs n'exécutaient pas ses ordres assez sévèrement, il leur enjoignit cent fois, dans les termes les plus forts, d'empêcher, à tout prix, les étrangers d'aborder aux Ses, avec ordre de s'emparer de leurs navires, de les faire condamner, et, s'il s'en trouvait qui cherchassent à débarquer des marchandises de force ou par ruse, de les détruire impitoyablement; injonctions malheureuses qui ne sauvèrent même pas la compagnie occidentale, dont les actions allaient sans cesse en déclinant. Engagé dans cette voie, et croyant n'avoir jamais fait assez, on De s'arrêta plus. Sur l'ordre de la métropole, l'administration locale fixa le prix des objets de consommation. Au mois de septembre 1668, Coibert ordonna au gouverneur de tarifer marchandises et vivres indistinctement, ceux de France comme ceux des îles, et de maintenir l'échange primitif, denrées contre denrées, «sans souffrir que le trafic des habitans se fist avec de l'argent. ?) A la vérité, il se ravisa bientôt, et cr considérant, disait-il, combien cet usage estoit contraire au commerce, t) il permit les ventes de gré à gré^ Un aotre problème, celui de la circulation des monnaies, se présenta; il prétendit le résoudre en défendant que le numéraire envoyé dans les iles en sortit. La compagnie avait imaginé de mettre en régie la perception de l'impôt et des droits de souveraineté qui lui étaient attribués. 11 l'en dissuada par le motif qu'elle n'y trouverait pas son compte, et que, dans la métropole, les régies étaient préjudiciables au roi. Suivant lui, les principaux habitants devaient affermer les droits de capitation et de pesage, afin que les bénéfices restassent dans le pays. D'autres prescriptions, qu'il faut noter, contrastent heureusement avec les précédentes. Tantôt il recommande aux gouverneurs de tolérer les Juifs, de ne pas se montrer trop rigoureux dans l'application des peines, de faciliter le commerce par tous les moyens, d'engager les négociants à se contenter d'un gain
' Hùloire de Tadminigiration en France, par M. Daresie de La Chavanne , t. II, p. 970.
Lxviii INTRODUCTION.
modeste et à vendre leurs marchandises à Tencan etpromptenient, alin de les renouveler plus souvent; tantôt il leur reproche de trop intervenir dans les affaires, leur enjoint de retirer les concessions de terres non défrichées, montre que le peuplement des îles ne dépend pas du roi, mais du public, et invite avant toutes choses les colons à fuir la procédure et les gens de robe, peste et fléau des affaires.
Cependant on n'était encore qu'en 1672, et déjà la compagnie des Indes occidentales était ruinée. Le 29 septembre, Colbert écrivit aux directeurs que les marchandises n ayant pas suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions volontaires y par opposition aux actions provenant des amendes de la Chambre de justice, le Roi cédait à la compagnie un droit de cinquante sous par tonneau perçu à Rouen sur les sucres et les cires. En résumé, elle perdit en dix ans plus de trois millions et demi. Au moment de la liquidation, le Roi lui donna encore i,3oo,ooo livres, moyennant quoi il rentra en possession des droits de souveraineté aliénés et devint propriétaire de tous les établissements fondés. Voilà où l'avaient menée l'interdiction du commerce aux étrangers, la fixation des prix , le troc des denrées et la défense de laisser sortir de la colonie l'argent monnayé.
Quant à la compagnie des Indes orientales, Colbert écrivait, le aS octobre 1671, (t qu'il estoit très-fasché d'apprendre que la vente de ses marchandises ne se fist pas bien; qu'il falloit avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette compagnie; mais qu'on devoit néanmoins s'armer de fermeté et de constance pouila soutenir, jusqu à ce que son commerce devinst plus avantageux, m Or, ce commerce ne donna quelques bénéfices qu'environ un siècle après, et sa prospérité, achetée par tant de sacrifices, fut, on le sait, de bien courte durée.
On a vu que la Nouvelle-France et l'Acadie figuraient dans l'édit de concession des Indes occidentales; mais la compagnie , à laquelle les Antilles offraient un vaste champ d'opérations, ne fit jamais
COLONIES. Lxix
deflforts sérieux pour s'étendre dans l'Amérique septentrionale. Grâce à cette circonstance , la colonisation , c'est-à-dire l'objet le plus important, y réussit mieux que partout ailleurs. D'après une lettre de Golbert à l'intendant du Canada, ce qui en avait le plus conlrarié le développement, c'était l'étendue excessive des lots, et, par suite, Visolement des colons, incapables de s'entre-secourir. Pour remédier à cet état de choses, le Roi avait rendu un édit portant quon ne pourrait plus défricher que de proche en proche, avec défense de laisser, entre deux exploitations, des terres inoccupées; mais redit était éludé, et Colbert en rappelait souvent les dispositions. Ses instructions aux gouverneurs et aux intendants du Canada embrassent tous les sujets. Dans un moment oi^ l'esprit de réglementation envahissait tout, on juge si les recommandations devaient abonder. Il y en a sur les mariages, à l'occasion des filles expédiées avec ordre de les établir en quinze joure; sur les industries locales qu'il faut développer, telles que mines de fer, de charbon, fonderies de canons, fabriques de goudron et de potasse; sur l'édacation des petits Iroquois, les défrichements, les routes à ouvrir entre le Canada et l'Acadie , les avantages de la liberté du commerce à l'intérieur, etc. Le mouvement des affaires amenait parfois des explications intéressantes. Le comte de Frontenac, gouverneur et lieutenant général, avait cru devoir, à son arrivée au Canada, diviser les habitants en trois ordres pour leur faire prêter serment de fidélité. Son projet n'eut pas l'approbation du ministre, qui lui fit, sous la date du i3 juin 1678, la curieuse confidence qu'on va lire : «r II est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre, dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là , les formes qui se pratiquent icy, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les estats généraux de leur royaume, pour peut-estre anéantir insensiblement cette forme ancienne , vous ne devez aussy donner que très- rarement, et, pour mieux dire, jamais, cette forme au corps des habitans dudit pays, il faudra mesme, avec un peu de temps, et lorsque la colonie sera plus forte qu'elle ne l'est, supprimer insensiblement le syndic qui présente des requestes au nom de tous les habitans, estant bon que chacun parle pour soy et personne pour tous, v
ixi INTRODUCTION.
L'introduction de la Coutume de Paris dans les colonies devait amener fatalement de graves embarras. Ils ne manquèrent pas de se faire sentir, car, en 1678, le ministre recommandait à un nouvel intendant du Canada de rechercher tr s'il n estoit pas nécesaire d'y apporter quelque changement, eu égard aux mœurs, usages et bien des habitans. ^ C'était en effet la vraie direction; mais que de temps pour la trouver, que de difficultés pour la faire accepter 1 Une des tendances des gouverneurs et des intendants était de trancher la plupart des litiges par voie administrative et d'autorité. Colbert leur enjoignait au contraire d'intervenir le moins possible dans les questions contentieuses et de laisser faire les juges. Fallait-il, malgré les réclamations de l'évêque de Pétrée, des Jésuites, des Récollets, permettre la venté des spiritueux? Les marchands, on le conçoit, étaient pour l'affirmative, et Colbert partageait leur. avis. Cependant la question, après avoir été longtemps débattue au Canada et à Paris, fut enfin résolue dans le sens de l'interdiction par un arrêt du conseil, très-moral sans doute, mais qui avait l'inconvénient de déplacer ce trafic au profit des Anglais et des Hollandais, et qui ne fut d'ailleurs jamais exécuté. D'accord sur la vente de l'eau-de-vie , l'évêque, les Jésuites, les Récollets étaient sans cesse en lutte d'influence, et Colbert avait fort à faire, soit pour maintenir la balance entre eux, soit pour les empêcher de faire la loi aux intendants, «r Sur le sujet de la trop grande autorité que l'évesque de Pétrée et les Jésuites, ou pour mieux dire ces derniers sous le nom du premier, se donnent, écrivait-il le i5 mai 1669 au gouverneur, lorsque le pays augmentera en habitans, assurément l'autorité royale surmontera l'ecclésiastique et reprendra la véritable estendue qu'elle doit avoir. En attendant, vous pouvez toujours empescher adroitement, sans qu'il paroisse ni rupture entre vous, ni partialité de vostre part, les trop grandes entreprises qu'ils pourroient faire. ti S'opposer aux empiétemens de la puissance ecclésiastique, maintenir les Jésuites par les Récollets, telles sont les recommandations qui reviennent le plus souvent dans la correspondance de Colbert. Les extraits suivants d'un projet de mémoire pour l'intendant du Canada précisent ses idées sur ce point important.
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ff A l'égard du spirituel , les avis de ce pays-là portent que l'évesque de Pétrée et les Jésuites y establissent trop forlement leur autorité paria crainte des excommunications et par une trop grande sévérité de vie qu'ils veulent maintenir. — Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur sévérité. Les considérer comme gens d'une piété exemplaire, et que jamais ils ne s'aperçoivent qu'on blasme leur conduite, car l'intendant deviendroit dans ce cas presque inutile au service du roy.
«Les Jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des François, et ne point donner d'éducation à leurs enfans, sous prétexte de maintenir plus purement parmy eux la religion. — C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher à combattre en attirant les sauvages par commerce, mariages et éducation de leurs enfans.
crLes Jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les rendent paresseux à la chasse en les enivrant. — Les commerçans disent qu'au contraire le désir d'en avoir les rend plus vigilans à se procurer par la chasse les moyens d'en acheter.
(c Empescher, autant qu'il se pourra , la trop grande quantité des prestres, religieux et religieuses ; il suflBt qu'il y en ayt le nombre nécessaire pour le besoin des âmes et l'administration des sacremens. . . n
En résumé , le succès de la colonisation du Canada paraissait à Colbert attaché aux quatre points suivants :
Exécuter soigneusement les arrêts relatifs aux terres non défrichées, afin d'en pouvoir distribuer, aux nouveaux arrivants, le plus près possible des forts ou des centres d'agglomération ;
Etablir une bonne police ;
Veiller à ce que la justice , confiée à des juges locaux , fût éclairée , impartiale et prompte ;
Multiplier les mariages; et, sous ce rapport, il est juste de dire que la plupart de ses lettres annonçaient le départ de filles expé* diées de la métropole.
Ces instructions finirent par porter leurs fruits, mais lentement
et dans une mesure fort modeste. Des paysans bretons et normands
avaient émigré, au Canada, dès le début de la colonisation, avec
ieors familles. Depuis, notamment en i665 et 1669, on y avait
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l'ait passer des régiments, dont les officiers et les soldats devaient s'y fixer. Enfin, si quelques colons parlaient de revenir en France, le gouverneur avait ordre de s'y opposer, même par force, à la dernière extrémité. En 1671, Colbert se félicitait avec l'intendant Talon de ce que la colonie se soutenait et fournissait même en partie à la consommation des Antilles. Trois ans après, la population européenne s'élevait à 6,706 hommes, femmes ou enfants; elle dépassait 10,000 en 1681.
Quelque inférieurs qu'ils soient aux prodigieux accroissements des grandes colonies modernes, ces chiffres, si disproportionnés avec les efforts et les dépenses, ne paraissaient pas alors décourageants, et rien ne ralentissait le zèle du ministre. Malheureusement ses inspirations partaient souvent d'une idée fausse. Enclin par caractère à porter la réglementation jusqu'à l'abus, il était encore poussé dans cette voie, tantôt par les gouverneurs et les intendants, tantôt par l'autorité ecclésiastique. Pour empêcher l'excès de la production , il avait voulu restreindre la culture de la vigne en France; au Canada, il interdit celle du tabac par le motif qu'elle convenait mieux aux Antilles, et que la pêche, le commerce et les manufaotures en souffriraient. L'ne autre fois, tant les principes étaient vacillants, incertains, il invoque la liberté de l'industrie dans une circonstance où on lui aurait volontiers pardonné d'en tenir moins compte. 11 s'agit des cabarets que l'évêque de Québec rendait responsables de l'ivrognerie et de la débauche, et dont il aurait voulu subordonner l'ouverture à la permission de l'intendant. Or Colbert s'y refusa, «parce qu'il doit estre, dit-il, libre à un chacun de prendre tel métier qu'il luy plaist. n
Tolérant avec les flibustiers et les boucaniers, dont les exploits ont pendant si longtemps troublé le commerce du nouveau monde, sachant même au besoin les utiliser, il considérait les coureurs des bois comme la plaie de la Nouvelle-France. Au nombre de sept à huit cents, rebelles à toute discipline, vivant du produit de leur chasse au milieu de forêts primitives, s'aventurant chez les sauvages pour leur acheter les pelleteries à meilleur marché, ces étranges colons causaient le désespoir des gouverneurs. Le trji avril 1675, Louis XIV donnait l'ordre de les poursuivre ot rh» les punir
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sévèrement. Il voulait en même temps qu'on établît des iieux et des jours de marchés publics où les Indiens apporteraient leurs marchandises. Le désordre continuant et s'aggravant, Colbert imagina de permettre, tous les ans, à vingt-cinq Français d'aller commercer chez eux. Il sentait d'ailleurs qu'on ne parviendrait jamais à les attirer dans les marchés, tant que les gouverneurs continueraient d'en exiger des présents et ne les protégeraient pas efficacement contre les injustices et les vexations dont ils avaient été victimes jusqu'alors.
La Martinique et la Guadeloupe, Cayenne et la Guyane donnaient lieu également à quelques communications instructives. Longtemps mal administrée, la Martinique languissait; Colbert estimait pourtant (1662) que sa situation, sa fertilité et la commodité de ses rades devaient en faire l'entrepôt naturel et la place d'armes de toutes les colonies françaises. Trois années après, une révolte occasionnée par les exigences de la compagnie, qui taxait avec une exagération ridicule les objets qu'elle avait seule le droit d'apporter de France, éclata dans l'île; l'ordre fut rétabli et la colonie atteignit un degré de prospérité relative. Un certain nombre de Juifs s'y étaient fixés ainsi que dans les autres Antilles, et leur activité, leur esprit des affaires faisaient merveilles. Le succès les protégea; une entière liberté de conscience leur fut laissée, à condition que lexercice du culte ne causerait pas de scandale. Par malheur, à chaque instant, les défauts et les vices des colons remettaient tout en question. Que de fois Colbert déplore, mais en vain, leur inquiétude et leur légèreté naturelle! Le gouverneur de la Martinique était entouré d'hommes violents et débauchés; il le lui reproche vivement, en ajoutant quo tr non-seulement la discipline militaire n'y est plus observée, ni la justice administrée, mais que le commerce y est entièrement abattu.^ Les officiers de marine s'attiraient de leur côté de sévères réprimandes en s'obstinant, malgré les défenses formelles qui leur étaient faites ainsi qu'aux fonctionnaires de tout ordre , à trafiquer pour leur compte. Quant aux gouverneurs, aux intendants et aux directeurs des compagnies privilégiées^ des observations multipliées témoignent de leurs défauts. Les uns n'avaient ni probité ni moralité; d'autres ne connaissaient pas ietur métier et ne prenaier)! pas la peine de l'apprendre.
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Ceux-ci, sur lesquels ie roi et le ministre avaient pourtant fondé de grandes espérances, étaient devenus des voleurs, et il avait fallu les rappeler et les arrêter. L'un d'eux, le marquis de Mondevergue, gouverneur de l'île Daupliine, mourut en prison, peu après avoir touché le sol français. Un autre, celui de la Guadeloupe, était en proie à une jalousie incurable , voyant des ennemis dans tout le monde, et fatiguant Colbert, qui le déclarait impropre au gouvernement de la colonie. En 167^, celui du Canada excédait ses pouvoirs et tranchait du souverain, en instituant des juges de sa propre autorité. Les directeurs nommés par le roi s'exposaient aussi à des blâmes fréquents. Plusieurs fois même, à leur égard, le fait suit la menace, et Colbert suspend le payement de leurs appointements, soit pour cause de négligence, soit parce qu'ils ont dépassé les crédits.
Parmi les maximes qui le dirigeaient, quelques-unes sont formulées par lui avec une précision singulière, dont on a déjà pu juger; nous groupons ici les plus importantes, pour résumer en quelque sorte la théorie du système colonial, au moment de sa fondation. On aime à entendre les hommes d'Etat, les ministres célèbres, exposer leur opinion sur ce qui fut la préoccupation constante de leur esprit. C'est ce qui donne un si grand intérêt aux Economies royales de Sully, et au Testament politique du cardinal de Richelieu. Colbert, par malheur, n'a pas eu le temps d'écrire le sien, mais sa correspondance et ses nombreux mémoires en tiennent lieu sur bien des points.
— «La maxime d'exclure les estrangers veut que tout vaisseau estranger ou françois chargé de marchandises prises en pays estranger, mesme dans les isles voisines, abordant ou naviguant aux environs des isles, soit confisqué, et la confiscation partagée suivant l'ordonnance du roy; et en cas que les différentes circonstances donnent lieu à quelques doutes, il faut toujours les expliquer contre les estrangers et ne pas balancer à tout conGsquer, sauf aux maistres ou propriétaires de vaisseaux à se venir plaindre au roy.
— « La maxime de la liberté aux François veut que tout vaisseau françois porteur d'une permission du roy soit reçu dans toutes les isles et y ayt une entière liberté de trafiquer, vendre et débiter ses marchandises à tel prix que bon luy semblera. Comme aussy la mesme liberté doit cstrc donnée
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aoi habîtans des isles de vendre leurs sucres; et tous les doutes qui viendront sur ce point, il faut les expliquer en faveur de cette mesme liberté, pounu qu'ils ne puissent estre accusés d'estre chargés de marchandises prises dans les pays estrangers, ou d'en venir.
— «Il ne faut point s'étonner des inconvéniens qui arriveront de ces deux maximes au commencement de leur exécution, estant impossible quun changement de cette nature ne cause d'abord quelque nécessité dans toutes les isles ; mais il faut soutenir avec force ces premières difficultés et estre bien persuadé que l'abondance succédera.
— «La police est une autre base de toutes les colonies; c'est par elle <]ue la chose publique est bien administrée, que tous les désordres et les mésintelligences qui sont si directement opposés au progrès de tous les nouveaux establissemens viennent à cesser; et c'est elle enfin qui doit estre considérée comme une source féconde d'où dérive l'abondance, par le bon usage du travail et de l'application des hommes.
— « 11 faut éviter le trop de procédure que les gens de robe employent souvent pour rendre la justice , et empescher aussy que les gouverneurs s'en medent beaucoup; d'autant qu'il est bien difficile, voire mesme impossible que, lorsqu'ils sont les maistres de la justice, elle ne dégénère en vexation; et c'est à quoy il importe beaucoup de remédier en tenant le milieu entre ces deux extrémités.
— «11 faut que les directeurs prennent garde à ne point se laisser aller à Tenvie que la nature donne trop facilement de blasmer ce que les autres ont fait , pour relever d'autant plus ce que l'on peut ensuite faire de mieux ; fl faut que la nouveauté et la difficulté de ces establissemens servent d'excase pour tout ce qui peut avoir esté mal fait, et il n'y a que l'infidélité et une volonté fixe de mal faire pour profiter induement qui ne doivent point estre excusées.
— «Dans tous les commandemens , il est nécessaire de soufi*rir quelquefois les défauts des hommes, de les dissimuler, de prendre garde qu'ils De nuisent pas au service que l'on veut tirer d'eux et de se servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon pour le succès des actions dans . lesquelles ils doivent agir. Les rois mesmes ne pourroient pas se faire obéir par tous leurs sujets par force et avec contrainte, beaucoup moins ceux qui commandent sous leurs ordres; ainsy leur maxime est de connoistre les îébuis des hommes, de les souffrir en les dissimulant et de relever seu- Jeoieot les fautes un peu considérables.
^JjC commerce estant un effet de la pure volonté des hommes, aus-
^\iosique l'on nieltroil quelque restriction au débit des pelleteries, les mar-
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chands seroient dégoustés de le continuer; en un mot, il importe de laisser à un chacun la liberté entière de vendre ou acheter à tel prix qu'il estimera à propos.
— « La nécessité dans les isles produira infailliblement des effets contraires, vu que les marchands françois qui en auront avis y porteront les vivres, denrées et marchandises dont les habitans auront besoin, et que, comme la nécessité fera qu'ils auront la liberté de choisir les meilleurs sucres , ceux des habitans des isles qui auront les meilleurs les débiteront mieux et plus facilement. Cela excitera tous les autres à mieux travailler qu'ils n'ont fait jusqu'à présent , et c'est le seul moyen de rendre les isles plus abondantes. A l'égard de l'argent qui a esté porté en espèces aux isles, il seroit à souhaiter pour la facilité du commerce qu'il y demeurast , afin que les habitans s'en pussent servir dans leurs besoins; mais Sa Majesté, connoissant par une longue expérience que la liberté est l'âme du commerce, veut que les marchands l'ayent tout entière de faire ce qu'ils voudront, afin qu'elle les convie à y porter toutes les denrées et marchandises dont ils croiront avoir un débit plus prompt et plus assuré.
— «Le commerce estant un effet de la pure volonté des hommes, il faut nécessairement le laisser libre , s'il n'y a une nécessité indispensable de le restreindre dans les mains d'une compagnie ou de quelques particuliers.
— «On a toujours fait une expérience certaine que la fainéantise des premières années de la vie est la véritable source de tous les désordres qui la traversent, au lieu que l'application produit un effet contraire parmy ceux qui évitent l'oisiveté dans ces premiers temps.
— «Ceux qui ont le commandement des armées et des peuples, écrivait enfin Colbert au gouverneur du Canada , se laissent facilement flatter et persuader qu'ils doivent prendre soin de toutes choses et entreprendre d'avoir connoissance de tout ce qui concerne la justice, la police, les finances. Sa Majesté m'ordonne de vous dire que, sur ces trois points, vous ne devez faire autre chose qu'ayder et appuyer l'intendant de vostre autorité, w
A quoi avaient abouti tant de soins et tant d'efforts? D abord , aucune dés compagnies n'avait réussi. Après quelques années d'expériences et d'essais infructueux, les premières avaient fait place à crauliTs, foiiHpos ronmio elles sur le privili'^ge et que le privil^f^o
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ne sauva pas. Quant à la colonisation, plus vivace au Canada et à ia Martinique que dans les autres possessions, elle ne prospérait fldlepart. Un régime moins exclusif eût produit assurément des, r^ultats meilleurs; mais, ni l'Espagne, ni la Hollande, ni l'Angleterre, dont les établissements étaient bien plus solides, ne donnaient l'exemple, et il ne pouvait venir à l'idée de Louis XIV et de ses ministres que là était le remède à la situation qu'ils déploraient. Nous n avons pas à raconter les prodiges qu'opéraient alors quelques hommes poussés par le génie des découvertes et cherchant, au prix des plus grands périls, à développer l'influence française dans le nouveau monde; notre objet est de constater les principes d'après lesquels se dirigeait le gouvernement et les causes générales qui rainaient les projets en apparence les mieux combinés. Comment ne pas nommer cependant le plus illustre de ces pionniers, Cavelier de La Sale, qui , de 1 678 à 1 683, dans les dernières années du ministère de Colbert, avait parcouru la Nouvelle-France dans tous les sens, descendu le Mississipi jusqu'au golfe du Mexique, pris possession , au nom du roi , de l'immense bassin qu'arrose ce fleuve, et donné à la France un véritable royaume au delà des mers, la Louisiane? Il n'en fallait pas tant pour exciter la rivalité anglaise; elle se donna largement carrière, et, comme on avait eu le tort de persécuter les Iroquois, elle n'eut qu'à exploiter leur ressentiment pour s'en faire des alliés contre nous. En résumé, si nos colonies étaient nombreuses, étendues, il n'y avait là en quelque sorte que des éléments, et il restait bien à faire pour que de si grands sacrifices d'hommes et d'argent n'eussent pas été effectués en pure perte. Ajoutons qu'après avoir tant travaillé pour donner Qoe base durable à la nouvelle compagnie des Indes orientales, Colbert avait eu le crève-cœur de voir succomber les postes fondés à Madagascar et ceux de Ceylan et de Saint-Thomé, dont les débris avaient, il est vrai, servi à fonder le comptoir de Pondifbéry, bientôt accru de Chandernagor. Quoi qu'il en soit, le Canada ^la Louisiane, les îles Sainte-Croix, Sainlr^Martin et Sainl-Barthélemy, Saint-Christophe, dont les Anglais possédaient la moitié, la Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, Sainte-Lucie, Saint- Vincent, Tabago, une partie de Saint-Domingue, sans parler de
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chands seroienl dégoustés de le continuer; en un mot, il importe de laisser à un chacun la liberté entière de vendre ou acheter à tel prix qu'il estimera à propos.
— « La nécessité dans les isles produira infailliblement des effets contraires, vu que les marchands François qui en auront avis y porteront les vivres, denrées et marchandises dont les habitans auront besoin, et que, comme la nécessité fera qu'ils auront la liberté de choisir les meilleurs sucres , ceux des habitans des isles qui auront les meilleurs les débiteront mieux et plus facilement. Gela excitera tous les autres à mieux travailler qu'ils n'ont fait jusqu'à présent , et c'est le seul moyen de rendre les isles plus abondantes. A l'égard de l'argent qui a esté porté en espèces aux isies, il seroit à souhaiter pour la facilité du commerce qu'il y demeurast , afin que les habitans s'en pussent servir dans leurs besoins; mais Sa Majesté, connoissant par une longue expérience que la liberté est l'âme du commerce, veut que les marchands l'ayent tout entière de faire ce qu'ils voudront, afin qu'elle les convie à y porter toutes les denrées et marchandises dont ils croiront avoir un débit plus prompt et plus assuré.
— «Le commerce estant un effet delà pure volonté des hommes, il faut nécessairement le laisser libre , s'il n'y a une nécessité indispensable de le restreindre dans les mains d'une compagnie ou de quelques particuliers.
— « On a toujours fait une expérience certaine que la fainéantise des premières années de la vie est la véritable source de tous les désordres qui la traversent, au lieu que l'application produit un effet contraire parmy ceux qui évitent l'oisiveté dans ces premiers temps.
— «Ceux qui ont le commandement des armées et des peuples, écrivait enfin Colbert au gouverneur du Canada , se laissent facilement flatter et persuader qu'ils doivent prendre soin de toutes choses et entreprendre d'avoir connoissance de tout ce qui concerne la justice, la police, les finances. Sa Majesté m'ordonne de vous dire que, sur ces trois points, vous ne devez faire autre chose qu'ayder et appuyer l'intendant de vostre autorité, n
A quoi avaient abouti tant de soins et tant d'efforts? D'abord, aucune des compagnies n'avait réussi. Après quelques années d'expériences et d'essais infructueux, les premières avaient fait place à d'antres, fondoos coninio oHos sur le privili'^jro ot que lo privili^fro
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ne sauva pas. Quant à ia colonisation, plus vivace au Canada et à la Martinique que dans les autres possessions, elle ne prospérait nulle part. Un régime moins exclusif eût produit assurément des. résultats meiJleurs; mais, ni l'Espagne, ni la Hollande, ni l'Angleterre, dont les établissements étaient bien plus solides, ne donnaient Teiemple, et il ne pouvait venir à l'idée de Louis XIV et de ses ministres que là était le remède à la situation qu'ils déploraient. Nous navons pas à raconter les prodiges qu'opéraient alors quelques hommes poussés par le génie des découvertes et cherchant, au prix des plus grands périls, à développer l'influence française dans le nouveau monde; notre objet est de constater les principes d'après lesquels se dirigeait le gouvernement et les causes générales qui rainaient les projets en apparence les mieux combinés. Comment ne pas nommer cependant le plus illustre de ces pionniers, Gavelier de La Sale, qui ,dei678ài683, dans les dernières années du ministère de Colbert, avait parcouru la Nouvelle-France dans toQS les sens, descendu le Mississipi jusqu'au golfe du Mexique, pris possession , au nom du roi , de l'immense bassin qu'arrose ce fleuve, et donné à la France un véritable royaume au delà des oiers, la Louisiane? Il n'en fallait pas tant pour exciter la rivalité anglaise; elle se donna largement carrière, et, comme on avait eu le tort de persécuter les Iroquois, elle n'eut qu'à exploiter leur ressentiment pour s'en faire des alliés contre nous. En résumé, si nos colonies étaient nombreuses, étendues, il n'y avait là en quelque sorte que des éléments, et il restait bien à faire pour que de si grands sacrifices d'hommes et d'argent n'eussent pas été effectués <*n pore perte. Ajoutons qu'après avoir tant travaillé pour donner ane base durable à la nouvelle compagnie des Indes orientales, Colbert avait eu le crève-cœur de voir succomber les postes fondés à Madagascar et ceux de Ceylan et de Saint-Thomé, dont les débris avaient, il est vrai, servi à fonder le comptoir de Pondichéry, bientôt accru de Chandernagor. Quoi qu'il en soit, le Canada et la Louisiane, les îles Sainte-Croix, Saint-Martin et Sainl-Barthélemy, Saint-Christophe, dont les Anglais possédaient la moitié, la Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, Sainte-Lucie, Saint- Vincent, Tabago, une partie de Saint-Domingue, sans parler do
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Cayenne, de la Guyane et de l'Afrique occidentale, composaient un faisceau qui faisait de la France, au moment où mourut Colbert, la mieux dotée des grandes puissances coloniales.
Naturellement, l'insuccès des compagnies privilégiées avait bien refroidi les esprits pour ces tentatives lointaines, et, par TefFet d'une réaction inévitable, les rêves d or des premières années avaient fait place à un découragement excessif. Tout entier aux événements qui se passaient dans la Méditerranée et sur les côtes d'Angleterre, le marquis de Seignelay donnait une moindre attention à ceux qui se produisaient dans des contrées où la distance et la rareté des nouvelles rendaient son action secondaire. Il suivit cependant, mais sans ardeur, les errements de son père. Les Iroquois continuant d'inquiéter nos établissements de la Nouvelle-France, il y expédia plusieurs vaisseaux. D'autre part, des postes que les Anglais nous avaient enlevés dans la baie d'Hudson leur furent repris (i 685). Vers la même époque, une lutte s'étanl engagée à Saint-Domingue, entre les Espagnols et les Français, Seignelay, dans l'impossibilité d'envoyer du renfort au gouverneur, lui permit de faire appel aux flibustiers, sauf à leur courir sus après le danger. La Chine, la Cochinchine, le Japon, sont aujourd'hui les points de mire de l'activité européenne. Sous Louis XIV, le royaume de Siam exerçait la même attraction, et l'on songeait à une expédition nouvelle, quand on apprit cpi'à la suite de la mort du roi une révolution venait d'y éclater et remuait tout le pays. Poursuivant leur but, les Anglais auraient voulu détruire notre trafic de pelleteries, resserrer nos limites dans l'Acadie, s'emparer de Saint-Domingue. De leur côté, les Hollandais cherchaient à reprendre l'île de Tabago cédée à la France par le traité de Nimègue. Des observations adressées à ce sujet aux gouvernements d'Angleterre et de Hollande furent, pour le moment du moins, écoulées. Parmi les compagnies que Colbert avait fondées, celle du Sénégal, principalement adonnée au commerce des nègres, était considérée comme la plus utile, et le gouvernement accordait une prime pour chaque esclave débarqué dans nos colonies. Seignelay envoya un vaisseau pour protéger des opérations qu'aujourd'hui, grâce à Dieu, nos croisières ont mission d'empêcher. 11 essaya aussi de coloniser Cayenne par l'élément militaire, en gratifiant les sol-
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date qui s*y établissaient d'une année de solde et de vivres. Il tenta enfin de cultiver en Amérique les vers à soie et les abeilles. Efforts louables, intelligents et capables de donner la vie aux colonies, mais que neutralisaient le monopole des compagnies et l'exclusion systématique, absolue, des étrangers.
Le ministère de Ponlchartrain (1690-1700) n'apporta aucun changement notable à la situation. La guerre était devenue européenne, et le contrôleur général ne pouvait suffire aux dépenses les plus urgentes. Un projet grandiose fut cependant mis en avant; il s'agissait d'acheter aux Espagnols leur part de Saint-Domingue. Les plus beaux ports du monde, des mines d'or et d'argent, une position exceptionnelle, un sol apte à tout produire, devaient tenter l'ambition. Cette île que la nature a faite admirablement belle, et où les hommes s'acharnent à s entre-détruire , n'avait rien encore d'une société régulière, «r Ce nom de justice, dont l'emblème est divin, écrivait le gouverneur Du Casse en 1 692, est un monstre par la pratique en ce pays où les peuples sont dévorés par les pins petites affaires, ti Le gouverneur se plaignait aussi qu'il n'y i?At ni hôpital^ ni prison; il regrettait la rareté des nègres, des engages, et demandait, puisque la compagin'e ne remplissait pas les conditions de son marché, qu'il fût permis à tous d'en importer ^ L'état des finances empêcha de donner suite au projet d'achat. Ajoutons, à l'honneur de Pontchartrain , que, le premier, il fit décider qu'on esclave abordant le sol français serait libre de droit.
Ln homme, le plus grand de son siècle (on a nommé Vauban), étudiait, à cette époque même, la situation des colonies. Dans un mémoire écrit en 1699, il indiquait les améliorations qui lui semblaient praticables. Partisan déclaré de la colonisation mihtaire, il s^étendait sur l'intérêt qu'il y aurait à envoyer au Canada cinq ou m bataillons complets, qu'on eût renouvelés tous les cinq ans, pendant trente années, en donnant aux hommes qui se seraient fixés dans ie pays les plus grandes facilités pour leur installation. Vauban calculait qu'en deux siècles le Canada , qui , à raison de son dimat, de ses cultures, de ses belles forêts, de son grand fleuve,
' Bévue maritime et coloniale; août i86â ; âo* livraison; publication de M. Pierre Maiyry.
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réunissait tous les éléments de succès, serait aussi peuplé que la France. H voulait en outre qu'on remplaçât les moines rentes par de bons ecclésiastiques débarrassés de toute gestion de biens temporels, et il proscrivait formellement le monopole. crCes sociétés de marchands à titre de compagnies privilégiées, ajoutait-il, qui survendent les marchandises qu'ils portent aux colonies, les empêchent, par l'extension de leurs privilèges, de commercer avec d'autres et de se procurer, par le moyen de leur industrie , plus commodément le nécessaire, ce qui les ruine et les dégoûte. Rien n'étant plus contraire aux établissements des colonies , on ne sauroit mieux faire que de les supprimer tout à fait et de laisser le commerce libre ^ 7)
Le fils de Pontchartrain, qui lui succéda à la marine (1700- 1715), a laissé un nom obscur, et sa personnalité disparaît dans celle de son père. La plupart de ses actes relatifs aux colonies ne justifient que trop l'impression des contemporains. La compagnie des Indes désirait posséder la ville de Diu, située à l'entrée du golfe de Gambier et appartenant aux Portugais. Pontchartrain leur en fit offrir cent mille écus, ou l'île Bourbon, que, fort heureusement, ils n'acceptèrent pas. Au Canada, des établissements importants furent abandonnés comme trop onéreux. Le ministre aurait pourtant voulu donner à la France l'île Maurice; il négocia en outre avec l'Espagne l'acquisition du fort de Pensacola, position excellente pour repousser les attaques des Anglais de la Caroline ; mais aucun de ces projets n'aboutit. Sa meilleure inspiration fut d'ordonner qu'à l'avenir on n'enverrait plus dans les colonies le rebut de la capitale. On comprenait enfin que rien de solide et de durable ne pouvait être fondé avec des matériaux pourris.
Malgré leur insuccès et leurs modifications fréquentes, sept compagnies privilégiées existaient encore au commencement du xvn® siècle; c'étaient celles des Indes orientales, de la Chine, de la Guinée, du Sénégal et des côtes d'Afrique, du Canada, des fournitures de la marine, et du tabac. On est trop porté à croire que l'économie sociale n'a eu d'organes on France que depuis le doc-
' Oiaivelh de M. de Vanbnu; 1699. (Pnhiicnlion <lii colonel .^iigoyat.)
Lxxxr
teiirQuesnay et ses adeptes; il nen est rien : les idées libérales ont trouvé plus d'une fois avant eux des défenseurs zélés ^ Une assemblée de commerce , à laquelle le gouvernement avait convié les principales xiWes du royaume, eut lieu à Paris en 1 70 1 . 11 faut voir avec quelle vigueur les compagnies privilégiées y furent attaquées par le délégué de Nantes. Suivant lui, le monopole qui leur avait été accordé, et sans lequel elles auraient été impossibles dans l'origine , était devenu nuisible. Composées principalement de Parisiens, elles étaient fort ignorantes sur le fait du commerce lointain ; leur suppression enrichirait beaucoup d'autres villes, et, par suite, l'industrie et la navigation s'accroîtraient sensiblement. trTout le monde, ajoutait le député de Nantes, se jetteroit dans le commerce; on ne verroit plus de mendians ni de vagabonds... Les colonies se multiplieroient... En un mot, toute la France respire cette liberté. Elle relèveroit le courage des négocians, et les revenus du roi augmenteroient à un point qu'on en seroit surpris, d'autant plus que Sa Majesté reprendroit les droits dont elles jouissent par leurs privilèges. ■» Si ces raisons ne prévalaient pas, le délégué de Nantes demandait qu'on accordât aux compagnies une indemnité, afin que les particuliers pussent commercer concurremment avec elles, dans les pays de leur concession ^.
Ce que ni les conseils de Vauban, ni les plaintes du délégué de Nantes ne purent obtenir, arriva par la force des choses, et la plupart de ces compagnies, qu'on croyait si florissantes, croulèrent bientôt. Grâce à la liberté relative qui en résulta, l'avenir de la colonisation fut dès lors assuré. Persistant dans son erreur, le gou-
' ïni reproduit dans mon Histoire du sfÊàme protecteur, à l'Appendice , des objedioiw très-fortes soulevées dans Tassemhiéc do commerce de 1701 contre le système protectioniste. Ou dirait une enquête fiute de nos jours. — Voir aussi dans les Smfirs de la France esclave, du protestant Joneu. et dans les Mémoires de Vabhé éi doity, livre l\. les critiques dirigées pir ks contemporains contre ce système , ao sojet des réformes de Colbert. «r II crut , Ai rahhé de Choisy, que le royaume de III. — a*
France se pourroit suffire à lui-même, oubliant sans doute que le Créateur de toutes choses n'a placé les différents biens dans les différentes parties de Tunivers, qa'aGn de lier une société commune, et d obliger les hommes, par leurs intérêts, à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouveroient dans chaque pays. . . »
* Histoire de l'administration en France, par M. Dareste de La Chavanne, t. II, p. 4 1 o , Appendice.
Lxxxii INTRODUCTION.
vernenient continuait cependant de tenir les pays d outre-mer en tutelle. En 171s, les colons du Cap s'étaient donné une chambre de commerce; soupçonnée de vues indépendantes, elle fut cassée en conseil. Mais, par intervalles, quelques réclamations légitimes finissaient par être admises. C'est ainsi que l'interdiction de fabriquer des étoffes de soie dans les colonies fut levée. La défense d'y raffiner du sucre eut un autre sort : sur ce point, l'administration s'obstina et prétendit remédier, par des révisions continuelles du tarif, au malaise dont se plaignaient les planteurs. Il est constant que, du vivant même de Louis XIV, les intérêts des colonies, telles qu elles venaient d'être constituées, et ceux de la métropole, étaient souvent en opposition directe. Dans ce cas, et quand les embarras étaient devenus insurmontables, le ministre cédait, mais à regret et après des délais ruineui. Les choses en étaient venues à ce point qu'en 1716 un remaniement général des tarifs fut reconnu indispensable. Il améliora la condition des colonies et donna une grande activité à la marine marchande. Du même coup, le commerce de Guinée vit tomber quelques-unes des entraves qui le paralysaient; des entrepôts furent créés, plusieurs droits diminués; les parti* culiers purent faire le commerce des Indes occidentales sans autorisation; la pêche côlière et la grande pêche furent encouragées par la suppression du droit d'entrée sur les huiles de baleine et autres, cr C'est proprement l'époque des colonies, disait Forbonnais il y a un siècle, en constatant ces réformes. Que cette date est récente, et cependant quel progrès! Jamais la liberté n'a trahi les espérances du gouvernement dans aucune branche de commerce ^ ^ C'était la première brèche faite au régime colonial inauguré par Richelieu, revivifié par Colbert, aggravé, suivant l'usage, par leurs successeurs. La persévérance avec laquelle il a été suivi pendant près de deux siècles prouve conibien l'illusion était générale. Sous ce régime, d'ailleurs, nos possessions d'outre-mer avaient connu des jours prospères, et le commerce maritime s'était développé. Une liberté plus grande, plus de latitude donnée aux transactions auraient certes été plus avantageuses. Les intéressés seuls récla-
' Recherche^' a m- les Finnnrns, aiiiXH' 1716.
COLONIES. Lxxuu
maient et n'étaient pas écoutés. L'Assemblée constituante, qui avait fait justice du système prohibitif de Goibert, respecta son système colonial. Les temps de l'émancipation commerciale des deux mondes n'étaient pas venus. Il y a quelques années à peine la France traitait ses colonies à peu près comme Louis XIV; c'est quand leur dé* tresse est devenue manifeste pour tous qu'une loi réparatrice, mais restreinte à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion, celle da 3 juillet 1861, les a en6n admises au droit commun.
Soyons juste pourtant : le système colonial ne fut ni une invention delà France, ni particulier à la France. Si la Grèce avait laissé ses nombreux essaims peupler librement l'Archipel et les côtes, les Romains de la grande époque avaient suivi une marche opposée; et, quand le cardinal de Richelieu adopta leur système, Espagnols et Portugais, Anglais et Hollandais, le pratiquaient à Tenvi. Seulement TEspagne et l'Angleterre y apportèrent beaucoup plus tôt les tempéraments nécessaires. Nous citions tout à Theure Forbonnais; c*est lui encore qui disait, vers 1760, en parlant de la France : 7 Cette nation, taiée d'inconstance, est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois adoptées, n On comprendra an surplus que l'annexion et la complète assimilation au royaume de ces magnifiques colonies, qui en décuplaient l'étendue, étaient bien faites pour éblouir Louis XIV et ses ministres, cr Y a-t-il, disait Vauban dans le mémoire dont nous avons parlé, quelque chose dans le monde de plus utile, de plus glorieux et de plus digne d'un grand roi que de donner commencement à de grandes monarchies, de les enfanter pour ainsi dire et les mettre en état de s'accroître et de s^agrandir en fort peu de temps, de leur propre cru, jusqu'au point d'égaler, voire de surpasser un jour le vieux royaume? Qui peut entreprendre quelque chose de plus grand, de plus noble, de plus utile? ?î'est-ce pas par ce moyen, plus que par tous autres, qu'on peut, avec toute la justice possible, s'agrandir et s'accroître? n
Celte appréciation du rôle politique des colonies vers la fin du
V¥if siècle explique les excès et les égarements du système à ses
débuts. Mais l'erreur n'est pas éternelle, et l'expérience finit par
poiier ses fruits. La vapeur, les chemins de fer, l'électricité, le
^^ve/oppement de la richesse et de la consommation, les relations
Lxxxiv INTRODUCTION.
établies avec les populations innombrables de rextréme Orient, ont produit, dans le monde économique, une révolution profonde. Là aussi lancien régime des privilèges, des exclusions et des prohibitions a fait son temps. Consultée sur le projet de loi qui devait émanciper les colonies, la ville de Marseille a formulé la règle du commerce moderne avec une concision heureuse : wLe monde entier, a-t-elle répondu, est le meilleur champ d'échange et de fret; il vaut mieux que n'importe quel coin de terre, quelque productif qu'il puisse être, n
Aux résultats qu'a déjà donnés l'application de cette loi éminemment sociale et civilisatrice, on peut juger de ceux qu elle aura dans l'avenir, quand toutes les parties du globe pourront échanger leurs productions naturelles ou manufacturées avec la plus complète liberté.
LETTRES
DE
COLBERT