‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 1 sur 23 · SEEN BY · texte numérisé non relu

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DfoiU de tradocUon et de reproduction rétenrés pour tous les pays, y compris la Soède, la fforrège bi la Hollande.

Cet opuscule est la réimpression textuelle de la plaquette qu'Ernest Renan fit imprimer et tirer à cent exemplaires, en septembre {862, sous le titre suivant: Henriette Renan; Souvenir pour ceux qui l'ont connue. On y relève, dès les premières lignes, la phrase suivante : « Ces pages ne sont pas faites pour le public et ne lui seront pas livrées, »

En 1883, dans la pré/ace de ses Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, Ernest Renan s'exprimait ainsi :

« La personne qui a eu la plus grande injluence sur ma vie, je veux dire ma sœur Henriette, n'occupe ici presque aucune place. En septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j'écrivis, pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule consacré à son souvenir. H n'a été tiré qu'à cent exemplaires. Ma sœur était si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si j'avais livré ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'idée de les joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il y aurait en cela une espèce de profanation. L'opuscule sur ma sœur

a été lu avec sympathie jmr quelques personnes animées pour elle et pour moi d'un sentiment bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en l'achetant. Il m'a semblé qu'en insérant ces pages sur ma sœur dans un volume livré au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son portrait dans un hôtel des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé qu'après ma mort, Peut-^tre pourra-t-on y joindre alors quelques lettres de mon amie, dont je ferai moi-même par avance le choix. »

Enfin» dans un codicille à son testament, en date du U novembre i88S, Ernest Renan autorisa , la présente réimpression, en disant : « Ma femme réglera le mode de publicité à donner à mon petit volume de souvenirs sur ma sœur Henriette. >»

La présente réimpression fut, en efjet, préparée par madame Cornélie Renan. Le choix des lettres d'Henriette Renan n'a pas été fait par son frère, I\'ous f>ensons aujourdliui que le recul du temps et des générations nous permet de ne pas faire de choix entre ces lettres, non plus qu'entre celles d'Ernest Renan, On trouvera donc les lettres d'Henriette Renan qui subsistent, à leur place, dans notre publication de la correspondance fraternelle.

La mémoire des hommes n'est qu'un imperceptible trait du sillon que chacun de nous laisse au sein de l'infini. Elle n'est cependant pas chose vaine. La conscience de Thumanité est la plus haute image réfléchie que nous connaissions de la conscience totale de l'univers. L'estime d'un seul homme est une partie de la justice absolue. Aussi, quoique les belles vies n'aient pas besoin d'un autre souvenir que de celui de Dieu, on a toujours cherché à fixer leur image. Je serais d'autant plus coupable de ne pas rendre ce devoir à ma sœur Henriette que seul j'ai pu connaître

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les Irésors de crttc ;imc riuu. >a timidité, sa réserve, celle pensée chez elle arrôlée qu'une femme doit vivre cachée, élendirent sur ses rares qualités un voile que bien peu soulevèrent. Sa vi tu qu'une suite d'actes de dévouement destinés à rester ignorés. Je ne trahirai pas son secret; ces pages ne sont pas faites pour le public, et ne lui seront pas livrées. Mais ceux qui ont été du petit nombre h qui elle se révéla me feraient un reproche si je ne cherchais à mettre par ordre ce qui peut compléter leurs souvenirs.

Ma sœur Henriette naquit à Tréguier le a 2 juillet 1811. Sa vie fut de bonne heure attristée et remplie d'austères devoirs. Elle ne connut jamais d'autres joies que celles que donnent la vertu et les affections du cœur. Elle tenait de notre père une disposition mélancolique, qui lui laissait peu de goût pour les distractions vulgaires, et lui inspirait même une certaine disposition à fuir le monde. et ses plaisirs. Elle n'avait rien de la nature vive, gaie, spirituelle que ma mère a conser>ée dans sa belle et forte vieillesse. Ses sentiments religieux, d'abord renfermés dans les formules du catholicisme, furent toujours

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Irès proFonds. Tréguier, la petite ville où nous sommes nés, est une ancienne ville épiscopale, riche en poétiques impressions. Ce fut une de ces grandes cités monastiques, à la façon galloise et irlandaise, fondées par les émigrés bretons du vi^ siècle. Elle eut pour père un ablx' Tuai ou Tugdual. Quand Noménoé. au IX* siècle, voulant fonder une nationalité bretonne, transforma en évêchés tous ces grands monastères de la côte du Nord, le Pabu-TaaU ou monastère de Saint-Tual, fut du nombre. Au \vi* et au xvii® siècle, Tréguier devint un centre ecclésiastique assez considérable et le rendez-vous d'une petite noblesse locale. A la Révolution, Tévôclié fut supprimé; mais, après le rétabli ««scment du culle catholique, les vastes constructions que la ville possédait en refirent un centre ecclésiastique, une ville de couvents et d'établissements reUgieux. La vie bourgeoise s'y est peu développée. Les rues, sauf une ou deux, sont de longues allées désertes, formées par de hauts murs de couvents, ou par d'anciennes maisons canoniales, entourées de jardins. Un air général de distinction perce partout, et donne à celte pauvre ville morte

un rlinrinc que ii Om |)a> ir> villes de Imiirgeoisic, plus vivanics cl plus riches, qui se sont développées clans le reslc du pays. ' La cathédrale surtout, très bel édifice du xiv* siècle» avec ses nefs élevées, ses étonnantes hardiesses d'architecture, son joli clocher, prodigieusement élancé, sa vieille tour romane, reste d'un édifice plus ancien, semblait faite exprès pour nourrir de hautes pensées. Le soir, on la laissait ouverte fort tard aux prières des personnes pieuses; éclairé d'une seule lampe, rempli de celte atmosphère humide et tiède qu'enlreliennent les vieux édifices, l'énorme vaisseau vide était plein d'infini et de terreurs. Les environs de la ville sont riches en belles ou étranges légendes. A un quart de lieue est la chapelle élevée près du lieu de naissance du bon avocat saint Yves, le saint des Bretons du dernier âge, devenu dans la croyance populaire le défenseur des faibles, le grand redresseur de torts; près de là. sur un point fort élevé, la vieille église de Saint-Michel, détruite parla foudre. On nous y menait chaque année le jeudi saint. C'est une croyance quecejour-là toutes les cloches,

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pendant le grand silence qui leur est imposé, vont h Rome demander la bénédiction du pape. Pour les voir passer, on montait sur le tertre couvert de ruines; on fermait les yeux et on les voyait traverser Tair, doucement inclinées, laissant flotter mollement derrière elles leur robe de dentelle, celle-là même qu'elles portèrent le jour de leur baptême. Un peu plus loin, s'élève la petite chapelle des Cinq-Plaies, dans une charmante vallée; de l'autre côté de la rivière, près d'une ancienne fontaine sacrée. Notre Dame-du-Tromeur , pèlerinage très vénéré.

Une forte disposition pour la vie intérieure fut chez ma sœur le résultat d'une enfance passée dans ce milieu plein de poésie et de douce tristesse. Quelques vieilles religieuses, chassées de leur couvent par la Révolution et devenues maîtresses d'école, lui apprirent à lire et ù réciter les psaumes en latin. Elle apprit par cœur tout ce qu'on chante ù l'église; sa réflexion s'exerçant plus tai'd sur ces vieux textes, qu'elle comparait au français et à l'italien, l'avait amenée à savoir beaucoup de 1 a tin, quoiqu'elle ne l'eût pas régulièrement

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appris. Son éducation, néanmoins, serait restée forcément très incomplMe, sans une heureuse fortune qui lui donna une institutrice supéj ieure h toutes celles que le pays avait eues jusque-lîi. Les familles nobles de Tréguier riaient revenues de Témigralion complètement ruinées. Une demoiselle appartenant à Tune de ces familles, dont l'éducation sYtail faite en Angleterre, se mit à donner des leçons. C'était une personne distinguée par le goût et les manières : elle laissa chez ma sœur une trace profonde et un souvenir qui ne s'eflaça point. Les malheurs dont elle fut de bonne heure entourée augmentèrent cette tendance à la concentration qui était innée chez elle. Notre grand-père, par le côté paternel, appartenait à une sorte de clan de marins et de paysans qui peuple tout le pays de Goëlo. Il fit une petite fortune avec sa barque et vint s'établir à Tréguier. Notre père servit sur les flottes de la République. Après les désastres maritimes du temps, il commanda des naWres pour son compte, et se laissa peu à peu entraîner à un commerce considérable. Ce fut une grande faute. Complètement inhabile aux aflaires,

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simple et incapable de calcul, sans cesse arrêté par celle limidîlé qui fait du marin un véritable enfant dans la pratique de la vie, il vît la petite fortune qu*il tenait de sa famille se fondre peu h peu dans un gouffre qu*il ne mesurait pas. Les événements de i8i5 amenèrent des crises commerciales qui lui furent fatales. Sa nature sentimentale et faible ne tenait pas contre ces épreuves: il relirait peu à peu son enjeu de la vie. Ma sœur assista heure par heure aux ravages que l'inquiétude et le malheur exerçaient sur cette âme douce et bonne, égarée dans un genre d'occupations qui n'était pas le sien. Elle acquit dans ces rudes expériences une précoce maturité. Dès l'âge de douze ans, c'était une personne sérieuse, fatiguée de soucis, obsédée de pensées graves et de sombres pressentiments.

Au retour d'un de ses longs voyages dans nos mers froides et tristes, mon père eut un dernier rayon de joie : je naquis en février 1823. La venue de ce petit frère fut pour ma sœur une grande consolation. Elle s'attacha h moi de toute la force d'un cœur timide et tendre, qui a besoin d'aimer. Je me rappelle

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encore les petites tyrannies que j'exerçais sur elle» et contre lesquelles elle ne se révolta jamais. Quand elle sortait parce pour aller aux réunions de jeunes demoiselles de son âge, je m'attachais à sa robe» je la suppliais de revenir ; alors elle rentrait» tirait ses habits de fête et restait avec moi. Un jour, par plaisanterie» elle me menaça, si je n'étais point sage» de mourir: et elle fit la morte, en eflet, sur un fauteuil. L'horreur que me causa l'immobilité feinte de mon amie est peut-être l'impression la plus forte que j'aie éprouvée» le sort n'ayant pas voulu que j'aie assisté à son dernier soupir. Hors de moi, je m'élançai et lui fis au bras une terrible morsure. Elle poussa un cri que j'entends encore. Aux reproches que l'on m'adressait» je ne savais répondre qu'une seule chose : « Pourquoi donc étais-lu morte ? Est-ce que tu mourras encore? »

En juillet 1828» les malheurs de notre père aboutirent à une aflreuse catastrophe. Un jour, son navire venant de Saint-Malo rentra au port de Tréguier sans lui. Les hommes de Téquipage» interrogés, déclarèrent que depuis plusieurs jours ils ne l'avaient plus revu. Un

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mois entier ma mère le chercha avec d'inexprimables angoisses ; enfin elle apprit qu'un cadavre avait éié trouvé sur la côte d'Erqui, village situé entre Saint-Brieuc et le cap Fréhel. 11 fut constaté que c'était celui de notre père. Quelle fut la cause de sa mort? Fut-il surpris par un de ces accidents si communs dans la vie de l'homme des mers ? S'oublia-t-il dons un de ces longs rêves d'infini qui, chez les races bretonnes, confinent au sommeil sans fin? Crut-il avoir mérité le repos? Trouvant qu'il avait assez lutté, s'assit-il sur le rocher en disant : « Celle-ci sera la pierre de mon repos pour l'éternité; ici je reposerai, car je l'ai choisie » ? Nous ne le savons pas. On le déposa dans le sable, où deux fois par jour les flots viennent le visiter ; je n'ai pas encore pu élever là une pierre pour dire au passant ce que je lui dois. La douleur de ma sœur fut profonde. Elle tenait sa nature de notre père ; elle l'aimait tendrement. Chaque fois qu'elle en parlait, c'était avec larmes. Elle était persuadée que son ûme si éprouvée fut toujours juste et pure aux yeux de Dieu.

A partir de ce moment, notre étal fut la pauvreté. Mon frère, qui avait dix-neuf ans, partit pour Paris et commença dès lors cette vie de travail et de constante application qui ne devait pas avoir toute sa récompense. Nous quittâmes Tréguier, dont le séjour avait pour nous trop de tristesse, et nous allâmes habiter Lannion, où ma mère avait sa famille. Ma soeur avait dix-sept ans. Sa foi était toujours vive, et plus d'une fois la pensée d'embrasser la vie religieuse avait fortement préoccupé son esprit. Le soir, en hiver, elle m'amenait à l'église sous son manteau ; c'était pour moi

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une grande joie de fouler la neige ainsi abrité de loules paris. Sans moi, elle eût sans contredit adopte un état qui, vu son instruction, ses dispositions pieuses, son manque de fortune et les coutumes du pays, semblait pour elle tout à fait indiqué. C'était surtout vers le couvent de Sainte- Anne, à Lannion, joignant le soin des malades à Téducation des demoiselles, que se tournaient ses désirs. Hélas I peut-être, si elle eût suivi cette pensée, eût-elle mieux travaillé pour son repos I Mais elle était trop bonne fiUe et trop tendre sœur pour préférer son repos à ses devoirs, môme quand des préjugés religieux qu'elle partageait encore devaient la rassurer. Dès lors, elle s'envisageait comme chargée de mon avenir. Un jour, trouvant mes mouvements embarrassés, elle vit que je cherchais timidement à dissimuler \g défaut d'un vêtement usé. Elle pleura ; la vue de ce pauvre enfant destiné à la misère, avec d'autres instincts, lui serra le cœur. Elle résolut d'accepter le combat de la vie, et s'imposa la tûche de combler à elle seule l'abîme que la mauvaise fortune de notre père avait creusé devant nous.

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IjC travail manuel d*uno jeune fille était poar cela tout 2k fait insufTisant. La carrière qu*ellc embrassa fut la plus amère de toutes. Il fut résolu que nous retournerions à Tréguier et qu'elle y exercerait les fonctions d'inslitutrice. De toutes les conditions qu'une personne bien élevée et sans fortune peut choisir, Téducation des femmes dans une petite ville de province est sans contredit celle qui demande le plus de couirage. On était aux premiers temps qui suivirent la révolution de i83o. Ce fut pour ces provinces écartées un moment de crise fôcheuse. La noblesse, sous la Restauration, voyant son privilège incontesté, avait pris franchement part au mouvement du monde. Maintenant, se croyant humiliée, elle se vengeait en se retirant dans un cercle étroit et en appauvrissant le développement général de la société. Toutes les familles légitimistes affectaient de ne confier leurs enfants qu'à des communautés reUgieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre la mode et faire comme les gens de qualité, adoptèrent bientôt le même usage. Incapable de descendre à ces moyens d'habileté vulgaire

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sans lesquels il est presque impossible que les maisons d'éducation privée réussissent, ma sœur, avec sa rare distinction, son profond sérieux, son instruction solide, voyait sa pauvre petite école abandonnée. Sa modestie. Fa réser\'e, le ton exquis qu'elle portait en tonte chose, étaient ici des raisons d'insuccès. Aux prises avec des susceptibilités mesquines, obligée de compter avec les plus sottes prétentions, cette noble et grande âme s'usait dans une lutte sans issue contre une société abaissée, à laquelle la Révolution avait enlevé les meilleurs éléments qu'elle possédait autrefois, sans lui porter encore aucun de ses bienfaits.

Quelques personnes supérieures aux petitesses du pays savaient l'apprécier. Un homme fort intelligent et dégagé des préjugés qui régnent sans contrepoids dans les villes de province, depuis que l'aristocratie a disparu oa s'est par réaction faussée et abêtie, conçut pour elle un sentiment très élevé. Ma sœur, malgré une marque de naissance ù laquelle il fallait quelque temps pour s'habituer, avait, à cet âge, un charme extrême. Les personnes qui ne l'ont connue que tard et fatiguée par

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un climat rigoureux, ne peuvent se figurer ce que Ms traits avaient alors de délicatesse et de langueur. Ses yeux étaient d'une rare douceur, sa main était la plus fine et la plus ravissante qui se pût voir. Des propositions furent faites; des conditions discrètement indiquées. Ces conditions auraient eu pour cfiet de la détacher en quelque sorte des siens, pour lesquels on supposait qu'elle avait assez travaillé. Elle refusa, quoique la netteté et la justesse de son esprit lui inspirassent un vrai penchant pour des qualités toutes semhlahles qu'elle rencontrait. Elle préféra la pauvreté à la richesse non partagée avec sa famille. Sa situation cependant devenait de plus en plus pénible. Les salaires qui lui eussent été dus étaient si irrégulièrement payés que par moments nous regrettions d'avoir quitté Lannion, où nous avions trouvé plus de dévouement et de sympathie.

Elle résolut alors de boire le calice jusqu'à la lie (i835). Une amie de notre famille, qui fit vers cette époque le voyage de Paris, lui parla d'une place de sous-maltresse dans une petite institution de demoiseUes. La pauvre

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fille accepta. Elle partit à vingt-quatre ans, sans protection, sans conseils, pour un monde qu'elle ignorait et qui lui réservait un apprentissage cruel.

Ses débuts ù Paris furent horribles. Ce inonde de froideur, de sécheresse et de charlatanisme, ce désert où elle ne comptait pas une personne amie, la désespéra. Le profond attachement que nous autres Bretons portons au sol. aux habitudes, ù la vie de famille, se réveilla avec une déchirante vivacité. Perdue dans un océan où sa modestie la faisait méconnaître, empêchée par sa réserve extrême de contracter ces bonnes liaisons qui consolent et soutiennent quand elles ne servent pas, elle tomba dans une nostalgie profonde qui compromit sa santé. Ce qu'il y a de cruel pour le Breton dans ce premier moment de transplantation, c'est qu'il se croit abandonné de Dieu comme des hommes. Le ciel se voile pour lui. Sa douce foi dans la moralité générale du monde, son tranquille optimisme est ébranlé. U se croit jeté du |)aradis dans un enfer de glaciale inditlérence; la voix du bien et du beau lui parait devenue sans timbre ; il

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s'ëcrie voKMiiui> . « (-iimniiul chanter lo cantique du Seigneur sur la terre ctrangère ! » Pour comble de malheur, les premières maisons où le sort la conduisit n'étaient pas dignes d'elle. Qu'on se figure une tendre jeune fille, n'ayant jamais quitté sa pieuse |>ctite ville, sa mère, ses amies, jetée tout à coup dans un de ces pensionnats frivoles où SCS idées sérieuses sont à chaque moment blessées, où elle ne trouve chez les directrices que légèreté, insouciance, sordide intérêt. Elle avait gardé de cette première expérience des jugements fort sévères contre les maisons déducation de femmes à Paris. Vingt fois elle fut sur le point de repartir; il fallut son invincible courage pour rester.

Peu à peu, cependant, elle fut appréciée. La direction des études d'une maison d'éducation, cette fois très honnête, lui fut confiée: mais les obstacles qu'elle trouva pour la réalisation de ses vues dans les petitesses inséparables d'établissements privés, presque toujours soutenus par leurs propriétaires en vue de gains chétifs , l'empêchèrent de jamais prendre beaucoup de goût à ce genre d'ensei-

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gnement. Elle Iravailiail seize heures par jour. Toutes les épreuves publiques imposées par les règlements, elle les subit. Ce travail n'eut pas sur elle TefTet qu'il aurait eu sur une nature médiocre. Au lieu de Téleindre, il la fortifia, et amena chez elle un grand développement d'idées. Son instruction, déjà très étendue, devint exceptionnelle. Elle étudia les travaux de Técole historique moderne, et il me suflit plus tard de quelques mots pour lui donner le sens de la plus fine critique. Du môme coup ses idées religieuses se modifièrent. Elle vil par Thistoire Tinsuflisance de tout dogme particulier; mais le fond religieux qui était en elle par le don de la nature et par le fait de l'éducation première était trop solide pour être ébranlé. Tout ce développement, qui eût pu être dangereux chez une autre femme, fut ici sans venin: car elle le garda pour elle seule. La culture de 1 esprit avait à ses yeux une valeur intrinsèque et absolue ; elle ne songea jamais à en tirer une satisfaction de vanité.

Ce fut en i838 qu'elle me fit venir à Paris. Élevé h Tréguier, par d'excellents prôtres qui

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y dingeaient une sorte de pclit séminaire, j annonçai do très bonne heure des dispositions pour Tétat ecclcsiaslique. Les succès de rolK'gc que j*obtcnais enchantaient ma sœur qui en fit part à un homme bon et distingué, médecin de la maison d éducation où elle était, et catholique très zclé, le docteur Descuret, Fauteur de la Médecine des passions. M. Descuret parla à M. Dupanloup, qui alors dirigeait d'une façon si brillante le petit séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet , de l'acquisition possible d'un bon élève, et revint annoncer à ma sœur qu'une bourse au petit séminaire m'était offerte. J'avais quinze ans et demi. Ma sœur, dont les croyances catholiques commençaient à s'ébranler, voyait déjà avec quelque regret la direction toute cléricale de mon éducation. Mais elle savait le respect que mérite la foi d'un enfant. Jamais elle ne me dit un mot pour me détourner d'une ligne que je suivais en toute spontanéité. Elle venait me voir chaque semaine; elle portait encore le simple châle de laine verte qui en Bretagne avait abrité sa fière pauvreté. C'était la même jeune fille aimante et douce

mais avec un degré de fermeté et de raison que les épreuves de la vie et de fortes études y avaient ajouté.

La carrière de Téducation est si ingrate pour les femmes, qu'au bout de cinq années passées à Paris, après plusieurs maladies contractées par l'excès du travail, ma sœur était loin encore de sufBre aux charges qu'elle s'était imposées; il est vrai qu'elle les avait conçues d'une façon qui eût découragé toute autre qu'elle. Notre père avait laissé un passif qui dépassait de beaucoup la valeur de notre maison paternelle, la seule propriété qui nous restât. Mais notre mère était si aimée et toutes les afluires se traitaient encore en ce bon pays d'une manière si patriarcale qu'aucun créancier ne songea à presser une solution. 11 fut convenu que ma mère garderait la maison, payerait ce qu'elle pourrait et quand elle pourrait. Ma sœur ne voulait entendre parler de re[)os que quand tout ce lourd passé serait liquidé. C'est ainsi qu'elle fut amenée à écouter des propositions qui lui furent faites en i84o pour une éducation particulière en Pologne. Il s'agissait de s'expatrier pour des

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années et d'accepter la plus louiiio des sujétions. Mais elle avait fait un bien plus grand effort quand elle quitta la Bretagne ])Our se lancer dans le vaste monde. Elle partit en janvier i8ii, traversa la Forêt-Noire et toute l'Allemagne du Sud couverte de neige, rejoignant à Vienne la famille à laquelle elle s'était attachée, puis, franchissant les Carpathes, arriva au château deClemensow, sur les bords du Bug, triste demeure où elle devait, durant dix années, apprendre combien l'exil est amer, même quand on a pour le soutenir un motif élevé.

Cette fois, du moins, le sort lui réserva une compensation pour tant d'autres injustices, en la plaçant dans une famille que je puis bien désigner, puisqu'à son illustration historique elle vient d'ajouter une gloire contemporaine qui met son nom sur toutes les bouches : ce fut la famille du comte André Zamoyski. L*amour avec lequel elle embrassa ses fonctions, Taflection qu'elle conçut pour ses trois élèves, le bonheur de voir ses efforts fructifier, en particulier dans celle qui, par son âge, fut appelée à recevoir le plus longtemps ses leçons.

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madame la princesse Cécile Lubomirska, la rare estime qu'elle obtint de toute cette noble famille, qui, après son retour en France, ne cessa point de recourir à ses lumières et à ses conseils, l'affinité qu'il y avait, par le sérieux et la droiture, entre son caractère et celui de la maison où elle vivait, lui firent oublier les tristesses inséparables de ces sortes de positions et les rigueurs d'un climat très contraire Il son tempérament. Elle s'attacha à la Pologne et conçut en particulier beaucoup d'estime pour le paysan polonais, en qui elle voyait une créature bonne, pleine de hauts instincts religieux, rappelant le paysan breton, mais avec moins d'énergie.

Les voyages qu'elle fit en Allemagne et en Italie achevèrent de mûrir ses idées. EUle résida à plusieurs reprises à Varsovie, à Vienne, à Dresde. Venise et Florence lui causèrent un vrai enchantement. Mais ce fut Rome surtout qui l'attacha. Cette ville, si profondément inspiratrice, l'amena ù concevoir avec beaucoup de sérénité la séparation que tout esprit philosophique est obligé de faire entre le fond de la religion et ses formes particulières. Elle

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aimait à l'appeler, avec lord r»\ion, r/i« / ife Fânte: comme tous les étrangers qui v ont résidé, elle était même devenue indulgente pour ce que rétablissement moderne de la papauté entraîne de détails niais et puérils.

En 1845, je quitlai le séminaire Sainl- Sulpicc. Grâce à l'esprit sérieux et libéral qui préside h la direction de cet établissement, j^avais poussé 1res loin mes études philologiques ; mes opinions religieuses s'en trouvèrent fort ébranlées. Henriette fut encore ici mon appui. Elle m'avait devancé dans la voie; ses croyances catholiques avaient complètement disparu ; mais elle s'était toujours gardée d'exercer sur moi aucune influence h ce sujet. Quand je lui fis part des doutes qui me tourmentaient et qui me faisaient un devoir de quitter une carrière où la foi absolue est requise, elle fut ravie, et m'oflrit de me faciliter

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ce diflicilo passage. J*entraîs dans la vie à près de vingt-trois ans, vieux de pensée, mais aussi Qovice. aussi ignorant du monde qu'il est possible de r<}tre. A la lettre, je ne connaissais personne; Tavance la plus simple que possède un jeune homme de quinze ans me manquait. Je n'étais même pas bachelier es lettres. Il fut convenu que je chercherais dans les pensions de Paris une occupation qui me mît au pair, comme Ton dit, c'est-à-dire me donnât la table et le logement, en me laissant beaucoup de temps pour le travail. Douze cents francs qu^elle me remit devaient me permettre d'attendre et suppléer à ce qu'une telle position pouvait d'abord avoir d'insuffisant. Ces douze cents francs ont été la pierre angulaire de ma vie. Je ne les ai jamais épuisés ; mais ils me donnèrent la tranquillité d'esprit nécessaire pour penser à mon aise, et me dispensèrent de me surcharger d'une besogne qui m'eût étoufl(é. Ses lettres exquises furent, à ce moment décisif de ma vie, ma consolation et mon soutien.

Pendant que je luttais contre des difficultés aggravées par ma totale inexpérience du

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monde, sa santé soufirait de rudes atteintes par suite de la rigueur des hivers en Pologne. Une affection chronique du larynx se développa et prit» en i85o, assez de gravité pour que son retour fût jugé nécessaire. Sa tâche, d*ailleurs, était accomplie ; les dettes de notre père étaient complètement éteintes, les petites propriétés qu'il nous avait laissées se trouvaient, dégagées de toute charge, entre les mains de notre mère : mon frère avait conquis par son travail une position qui promettait de devenir la richesse. La pensée nous vint de nous réunir. En septembre i85o, j'allai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d'exil Pavaient toute transformée. Les rides de la vieillesse s'étaient prématurément imprimées sur son front ; du charme qu'elle avait encore quand elle me dit adieu dans le parloir du séminaire Saint-Nicolas, il ne lui restait que l'expression délicieuse de son ineffable bonté. Alors commencèrent pour nous ces douces années dont le souvenir m'arrache des larmes. Nous primes un petit appartement au fond d'un jardin, près du Val-de-Grâce. Notre solitude y fut absolue. Elle n'avait pas de reUt-

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lions et ne chercha guère h en former. Nos fenêtres donnaient sur le jardin des Carmélites de la me d'Enfer. La vie de ces recluses, pendant les longues heures que je passais ù la Bibliothèque, réglait en quelque sorte la sienne el faisait son unique distraction. Son respect pour mon travail était extrême. Je Tai vue, le soir, durant des heures à ci^té de moi. respirant à peine pour ne pas m'interrompre ; elle voulait cependant me voir, et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. Son amour était arrivé à quelque chose de si discret et de si mûr que la communion secrète de nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante de cœur, si jalouse, se contentait de quelques minutes par jour pourvu qu'elle fût assurée d'être seule aimée. Grâce k sa rigoureuse économie, elle me fit, avec des ressources singulièrement limitées, une maison où rien ne manqua jamais, et qui même avait son charme austère. Nos pensées étaient si parfaitement à Tunisson que nous avions à peine besoin de nous les communiquer. Nos vues générales sur le monde et sur Dieu étaient identiques. Il n'y avait nuance si délicate dans les théories

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que je mûrissais h celle époque qu'elle ne comprît. Sur beaucoup de poinls d*liistoire taodcrne. qu'elle avail éludiés aux sources, elle me devançail. Le plan général de ma carrière, le dessein desincérilé inflexible que je formais était si bien le produit combiné de nos deux consciences que, si j'eusse été tenté d'y manquer, elle se fût trouvée près de moi, comme une autre partie de moi-même, pour me rappeler mon devoir.

Sa part dans la direction de mes idées fut ainsi très étendue. Elle était pour moi un secrétaire incomparable; elle copiait tous mes Iravaux et les pénétrait si profondément que je pouvais me reposer sur elle comme sur un index vivant de ma propre pensée. Je lui dois infmimenl pour le style. Elle lisait en épreuves tout ce que j'écrivais, et sa précieuse censure allait chercber avec une délicatesse infinie des négligences dont je ne m'étais pas aperçu jusque-là. Elle s'était fait une excellente manière d'écrire, toute prise aux sources anciennes, et si pare, si rigoureuse, que je ne crois pas que depuis Port-Royal on se soil proposé un idéal de diction d'une plus parfaite justesse. Cela la

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rendait fort sévcre; elle admettait très peu des écrivains de nos jours, et quand elle vit les essais que j'avais composés avant notre réunion et qui n'avaient pu arriver jusqu'à elle en Pologne, ils ne lui plurent qu'à demi. Elle en partageait la tendance, et en tout cas, elle pensait que dans cet ordre de pensées intimes, exprimées avec mesure, chacun doit donner ce qui est en lui avec une entière liberté. Mais la forme lui paraissait abrupte et négligée ; elle y trouvait des traits excessifs, des tons durs, une manière trop peu respectueuse de traiter la langue. Elle me convainquit qu'on peut tout dire dans le style simple et correct des bons auteurs, et que les expressions nouvelles, les images violentes viennent toujours ou d'une prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos richesses réelles. Aussi, de ma réunion avec elle date un changement profond dans ma manière d'écrire. Je m'habituai à composer en comptant d'avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel effet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle me le demandait. Ce procédé d'esprit est devenu pour moi, depuis qu'elle n'est plus,

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le cruel sentiment de i amputé, agissant cesse en vue du membre qu'il a perdu. Elle était un organe de ma vie intellectuelle, et c*e8t vraiment une portion de mon être qui est entrée avec elle au tombeau.

Dans toutes les choses morales nous étions arrivés à voir avec les mêmes yeux et à sentir avec le môme cœur. Elle élait si bien au courant de mon ordre de pensée qu'elle devançait presque toujours ce que j'allais dire, l'idée éclosant chez elle et chez moi au même instant. Mais, en un sens, elle me surpassait de beaucoup. Dans les choses de Tâme je cherchais encore matière à des luttes attachantes ou à des études d'art; pour elle, rien ne ternissait la pureté de sa communion intime avec le bien. Sa religion du vrai ne souflrait pas la moindre note discordante. Un Irait qui la blessa dans mes écrits fut un sentiment d'ironie qui m'obsédait et que je mêlais aux meilleures choses. Je n'avais jamais souflfert, et je trouvais dans le sourire discret, provoqué par la faiblesse ou la vanité de l'homme, une certaine philosophie. Cette habitude la blessait, et je la lui sacrifiai peu à peu. Maintenant je

Il \ s(t:i u II I \ air. i i i .).i

reconnais combien elle avait raisou Les boni» doivent être simplement bons ; toute pointe de moquerie implique un reste de vanité et de défi personnel qu'on linit par trouver de mauvais goût.

Sa religion était arrivée au dernier degré d'épuration. Elle rejetait absolument le surnaturel : mais elle gardait au christianisme un haut attachement. Ce n'était pas précisément le protestantisme « même le plus large, qui lui plaisait. Elle conservait un charmant souvenir du cathohcisme, de ses chants, de ses psaumes, des pratiques pieuses dont elle avait été bercée en son enfance. C'était une sainte, moins la foi précise au symbole et les étroites ob8er>'ances. Un mois environ avant sa mort, nous eûmes avec l'excellent docteur Gaillardot une conversation religieuse sur la terrasse de notre maison de Ghazir. Elle me retenait sur la pente des formules d'un Dieu inconscient et d'une immortalité purement idéale, où je me laissais entraîner. Sans être déiste à la façon vulgaire, elle ne voulait pas qu'on réduisît la religion à une pure abstraction. Dans la pratique, au moins, tout pour elle

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devenait clair : a Oui, nous dit-elle, à ma dernitTC heure, j'aurai la consolation de me dire que j*ai fait le plus de bien possible ; 8*il y a quelque chose qui ne soit point vanité, c*est cela. j>

Un sentiment exquis de la nature était la source de ses plus fines jouissances. Une belle journée, un rayon de soleil, une fleur suffisaient pour Tenchanler. Elle comprenait très bien l'art délicat des grandes écoles idéalistes de l'Italie; mais elle ne pouvait se plaire à l'art brutal et violent qui se propose autre chose que la beaulé. Une circonstance particulière lui donna une rare connaissance de l'histoire de l'art du moyen ûgc. Elle rassembla pour moi toutes les notes du discours sur l'état des beaux-arts au xiv* siècle, qui fera partie du tome xxiv® àcVIIisioire lilléraire de la France. Pour cela, elle dépouilla avec une patience et une exactitude admirables les grandes collections archéologiques publiées depuis un demi-siècle, recueillant tout ce qui 86 rapportait à notre objet. Ses vues, qu'elle consignait en môme temps, étaient d'une rare justesse, et je n*ai eu presque toujours qu'à

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les adopter. Nous rimes ensemble, pour compléter nos recherches, un voyage dans le |>ays 011 s*est forme Tari gothique, dans le Vexin, le Valois, le Beauvoisis, la région de Noyon, de Laon, de Reims. Elle déployait dans ces recherches, qui l'intéressaient, une surprenante activité. Son idéal était une vie laborieuse, obscure, entourée d'alTcctions. Elle répétait souvent le mot de Thomas A Kempis : in angello, cuni llbcllo. Elle coula dans ces tranquilles occupations de bien douces heures. Sa pensée alors était pleinement rassérénée, et son cœur, d'ordinaire inquiet, entrait dans un plein repos.

Sa capacité de travail était prodigieuse. Je Tai vue, durant des journées entières, ne pas quitter la tâche qu'elle s'était imposée. Elle prenait part à la rédaction de journaux d'éducation, surtout à celui que dirigeait son amie, mademoiselle Ulliac-Trémadeure. Elle ne signait jamais de son nom et il était impossible qu'avec sa grande modestie elle arrivât en un tel genre h conquérir autre chose que l'estime d'un petit nombre. Le goût détestable qui préside en France à la composition des

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ouvrages destinés à l'éducation des femmes ne lui laissait d'ailleurs espérer ni grandes satisfactions, ni grands succès. C'était surtout pour obliger son amie, vieille et infirme, qu'elle faisait ces travaux. Les écrits où on la trouvait tout entière étaient ses lettres. EUe les écrivait dans la perfection. Ses notes de voyage étaient excellentes aussi. Je m'étais fié à elle pour raconter la partie non scientifique de notre voyage d'Orient ; hélas ! toute la conscience de ce côté de mon entreprise, que j'avais déposée en elle, a péri avec elle. Ce que j'ai trouvé à ce sujet dans ses papiers est très bon. Nous espérons pouvoir le publier en le complétant par ses lettres. Nous publierons ensuite un récit qu'elle écrivit des grandes expéditions maritimes du xv* et du XVI* siècle. Elle avait fait pour ce travail de« recherches très étendues, et elle y avait porté une critique bien rare dans les ouvrages destinés aux enfants. Elle ne faisait rien à demi; la droiture de son jugement se montrait en tout par un goût exquis du solide et du vrai. Elle n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit, si l'on comprend par ce mot quelque chose

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de nan]uois cl de Icgi i maniiTC fran-

çaise. Jamais elle ne s'est iiioiju' ' rsonne. La malignité lui étail odieuse, v..v ^ voyait quelque chose de cruel. Je me rappelle qu'à un pardon de Basse-Bretagne, où Ton allait en bateau, notre barque était précédée d*une autre où se trouvaient des dames pauvres qui, ayant voulu se faire belles pour la fêle, étaient tombées dans des arrangements de toilette cbélifs et de mauvais goût. Les personnes avec qui nous étions en riaient, et les pauvres dames s'en apercevaient. Je la vis fondre en larmes : accueillir par le persiflage de bonnes personnes qui oubliaient un instant leurs malheurs pour s'épanouir et, qui, peut-être, se mettaient dans la gêne par déférence pour le public, lui sembla une barbarie. A ses yeux, Tétre ridicule était à plaindre ; dès lors elle Taimait et elle était pour lui contre le railleur. De là sa froideur pour le monde et sa pauvreté dans les conversations ordinaires, presque toutes tissues de malices et de frivolités. Elle avait vieilli avant le temps, et elle avait Thabitude d'exagérer encore son Age par son costume et ses manières II y avait chez elle

4o MA s<i:lu II e m. I I I i i:

une soric de icli^u^n liu muliicur; elle accueillait, cultivait presque chaque motif de pleurer. La tristesse devenait pour elle un sentiment long et facilement doux. En général, les personnes bourgeoises ne la comprenaient pas cl lui trouvaient quelque chose de raidc et d'embarrassé. Rien de ce qui n'était pas complètement bon ne pouvait lui plaire. Tout était chez elle vrai et profond ; elle ne savait pas se profaner. Les gens du peuple, les paysans au contraire, la trouvaient d'une exquise bonté, et les personnes qui savaient la toucher par ses grands côtés arrivaient bien vite à voir la profondeur de sa nature et sa haute distinction.

Parfois elle avait de charmants retours de femme; elle redevenait jeune fille; elle se rattachait à la vie presque en souriant, et l'écran qui était entre le monde et elle semblait s'abaisser. Ces moments fugitifs de délicieuses faiblesses, lueurs passagères d'une aurore évanouie, étaient chez elle pleins de mélancolique douceur. En cela elle était supérieure aux personnes qui professent dans sa morne abstraction le détachement proche par les mystiques. Elle aimait la vie: elle y avait

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du goût; elle pouvait sourire à une parure, k un souci de femme, comme on sourit a une tlcur. Elle n'avait pas dit h la nature cet abrenaniio frénétique de Tascétisme chrétien. L#a vertu pour elle n'était pas une tension austère, un effort voulu ; c'était l'inslincl naturel d'une belle âme allant au bien par un edort spontané, servant Dieu sans crainte ni tremblement.

Ainsi nous vécûmes durant six annés d'une vie très élevée et très pure. Ma position était toujours extrêmement modeste ; mais c'était elle-même qui le voulait. Elle ne m'eût pas permis, quand même j'y eusse pensé, de sacrifier à mon avancement la moindre partie de mon indépendance. Les malheurs qui frappèrent inopinément notre frère et entraînèrent la perte de toutes nos économies ne Tcbranlèrent pas. Elle eût repris le chemin de l'étranger, si cela eût été nécessaire au développement régulier de ma vie. Mon Dieul ai-je fait tout ce qui dépendait de moi pour lui procurer le bonheur? Avec quelle amertume je me reproche maintenant de n'avoir pas été avec elle assez expansif, de ne pas lui

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avoir assez dit combien je Taimais, d avoir trop cédé à mon penchant vers la concentration taciturne, de n'avoir pas mis à usure chaque heure qui m'était laissée I Ohl si je pouvais retrouver un seul de ces moments que je n'ai point passés à la rendre heu~ reuse I Mais je prends h témoin son âme élue qu'elle fut toujours au fond de mon cœur, qu'elle régna sur toute ma vie morale comme il ne fut jamais donné à personne de régner, qu'elle fut toujours le principe de mes tristesses et de mes joies. Si j'ai péché envers elle, ce fut par suite d'une raideur de manières à laquelle les personnes qui me connaissent ne doivent pas s'arrêter, et par un sentiment de respect déplacé qui me faisait éviter avec elle tout ce qui eût ressemblé à une profanation de sa sainteté. Elle-même était retenue à mon égard par un sentiment semblable. Ma longue éducation cléricale, pendant quatre ans absolument solitaire, m'avait donné à cet égard un pli de caractère que sa réserve délicate l'empêchait de combattre autant qu'elle l'aurait pu.

Mon inexpérience de la vie, et surtout l'ignorance où j'étais des profondes différences qu'il Y a entre le cœur de l'homme et celui de la femme, m'amenèrent à lui demander un sacrifice qui eût été au-dessus des forces de toute autre qu'elle. Le sentiment que j'avais de mes devoirs envers une telle amie était trop profond pour qu'il pût me venir à l'esprit de changer sans son aveu quelque chose à notre état. Mais ce fut elle-même qui prit les devants avec sa noblesse de cœur accoutumée. Dès les premiers temps de notre réunion, elle m'engagea fortement à me marier.

^i MA SŒUn HENRIETTE

Elle y revenait souvent ; elle causa môme, à mon insu, avec un de nos amis d'une union qu'elle avait projetée pour moi et qui ne se réalisa point. L'initiative qu'elle prit en cette circonstance m'entraîna dans une véritable erreur. Je crus sincèrement qu'elle ne serait pas blessée le jour où je viendrai lui dire que j'avais trouvé une personne de mon choix, digne de lui être associée. En la laissant me parler de mariage, je n'avais jamais compris qu'elle me quittât. J'avais toujours entendu qu'elle resterait pour moi ce qu'elle avait été jusqu'alors, la sœur accomplie et bien-aimée, incapable de prendre ni de donner ombrage, assez complètement sûre des sentiments qu'elle m'inspirait pour ne point être blessée de ceux qu'une autre obtiendrait. Je vois maintenant l'erreur d'une telle conception. La femme n'aime pas comme l'homme; toute afleclion est chez elle exclusive et jalouse ; elle n'admet pas une diversité de nature entre les diiïérents amours. Mais j'étais excusable ; j'étais trompé par mon extrême simplicité de cœur et aussi un peu par elle. A vrai dire, n'était-clle pas elle-même dupe de son cou-

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: . '* .îo 1(^ crois. (Juaiiil le mnriJig»' ainjucl clic axait ;5ongé pour moi fut écarlé, clic en cul un cerlaîn regret, bien que ce projet eût, Il quelques égards, cessé de lui sourire. Mais, 6 mystère des cœurs de femmes! Tépreuvc au-devant de laquelle elle avait couru lui devint cruelle quand elle lui fut oflerle. Elle avait bien voulu du calice d'absinthe que ses mains avaient préparé; elle hésitait maintenant devant celui que je lui oflrais, quoique j'eusse mis tout mon art ii le rendre doux pour elle. Terrible conséquence des délicatesses exagérées ! Ce frère et cette sœur qui se sont tant aimés furent un jour amenés, pour ne s'être point parlé avec assez de franchise, à se tendre des pièges sans le savoir, h se chercher et à ne se trouver pas. Ce furent là pour nous des jours très amers. Tout ce que l'amour peut avoir d'orages, nous le traversâmes. Quand elle me disait qu'en me proposant un mariage elle n'avait voulu qu'éprouver si je lui suflisais, quand elle m'annonçait que le moment de mon union à une autre personne serait celui de son départ, la mort entrait dans mon cœur. Est-ce à dire que le

seniimcnl qu'elle éprouvait lût simple, qu'elle voulût récUemenl faire obstacle à runion que j'avais désirée? Non certes. C'était la tempête d'une ûme passionnée, la révolte d'un cœur violent dans son amour. Dès qu'elle et mademoiselle Cornélie Scliefler se virent, elles conçurent l'une pour l'autre le sentiment qui devait plus tard devenir si doux pour toutes les deux. Les façons grandes et élevées de M. Ary Scheffer la saisissaient et l'enlevaient. Elle reconnaissait qu'il n'y avait point de place ici pour des petitesses bourgeoises, pour de mesquines susceptibilités. EUe voulait; mais au moment décisif la femme se retrouvait ; elle n'avait plus la force de vouloir.

Un jour enfin, je dus sortir de cette cruelle angoisse. Forcé de choisir entre deux affections, je sacrifiai tout à la plus ancienne, à celle qui ressemblait le plus à un devoir. J'annonçai h mademoiselle Scheffer que je ne la reverrais plus si le cœur de mon amie ne cessait de saigner. C'était le soir; je revins dire à ma sœur ce que j'avais fait. Une vive révolution s'opéra en elle ; avoir empêché une union désirée par moi, et par elle hautement

»f II MVMi«»TTr 'l'J

apprccicc, lui inspira un i luci rcMiuuds. Le lendemain malin, de Ires bonne heure, elle courait chez M. SchelTer: elle passait de longues heures chei ma fiancée; elles pleuraient ensemble ; elles se quittaient joyeuses et amies. Après comme avant mon mariage, en eiîet, tout fut commun entre nous. Ce furent ses économies qui rendirent possible notre jeune ménage. Sans elle, je n'aurais pu faire face à mes nouveaux devoirs. Ma confiance en sa bonté était telle que la naïveté d'une telle conduite ne m*apparut que beaucoup plus tard.

Ces alternatives furent longues : souvent encore le cruel et charmant démon d'inquiétude amoureuse, de jalousie, de révoltes subites, de soudains repentirs qui habite le cœur des femmes, se réveilla pour la torturer. Souvent l'idée de se séparer d'une vie où elle prétendait, à ses heures d'amcrlume, être devenue inutile, se présentait dans ses discours attristés. Mais c'étaient là des restes de mauvais rêves, qui se dissipaient peu à peu. Le tact délicat, le cœur exquis de celle que je lui avais donnée pour sœur, remportèrent

/|8 MA s<»:lr iiim.Ii 1 te

un plein triomphe. Dans les moments de passagers reproches, la charmante intervention de Cornélie, sa gaieté pleine de naturel et de grâce changeaient nos larmes en sourires ; nous finissions par nous emhrasser tous les trois. La droiture de cœur et de sens que développaient devant moi ces deux femmes, aux prises avec le problème le plus délicat de l'amour, faisait mon admiration. Je finissais par bénir les angoisses qui m'avaient valu ces beaux retours. La naïve espérance, que j'avais eue de voir une autre que moi compléter son bonheur et introduire dans sa vie une gaieté et un mouvement que je ne savais pas y mettre, se trouvait par moments réalisée. Plus heureux qu'avisé, je voyais mes imprudences se tourner en sagesse, et je goûtais le fruit de mes témérités.

La naissance de mon petit Ary acheva d'eflacer la trace de toutes ses larmes. Son affection pour cet enfant fut une vraie adoration. L'instinct maternel qui débordait en elle trouva ici son épanchement naturel. Sa douceur, sa patience inaltérable, son goût de ce qui est simple et bon lui inspiraient pour

ronfaïuo tlo> in - indicibles. Celait une

sorte do culte rcu^ioiix, où sa nature mélancolique trouvait un charme infîni. Quand naquit mon second enfant, une fille que je perdis au bout de quelques mois, elle me dit plusieurs fois que cette petite venait pour la remplacer près de moi. Elle aimait la pensée de la mort et y prenait mille complaisances : « Vous verrez, chers amis, nous disait-elle, que la petite fleur que nous avons perdue nous laissera un très suave parfum. )> L'image de cette douce petite morte fut pour elle longtemps sacrée. Ainsi mêlée à nos joies et à nos peines de toute la force de son exquise sensibilité, elle était arrivée à faire complètement sienne la nouvelle vie à laquelle je Tavais associée. Je compte entre mes grandes satisfactions morales d'avoir pu réaliser par les deux femmes que le sort a attachées a ma vie ce chef-d'œuvre d'abnégation et de pur dévouement. Elles s'aimèrent d'une vive aflection, et aujourd'hui j'ai la consolation d'avoir à mes côtés un deuil presque égal au mien. Chacune d'elles eut près de moi sa place distincte, et cela pourtant sans

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partage ni exclusion. Chacune d'elles à sa manière fut tout pour moi. Quelques jours avant sa mort, à un moment où elle eut comme un pressentiment de sa fin prochaine, ma sœur me dit des paroles qui témoignaient que tout était cicatrisé, et qu'il ne lui restait des amertumes passées qu'un souvenir.

Quand l'empereur m'offrit, en mai 1860, une mission scientifique dans Tancienne Phénicie, elle fut une des personnes qui me conseillèrent le plus d'accepter. Ses opinions politiques étaient d'un libéralisme très ferme ; mais elle pensait que toutes les susceptibilités de parti doivent être mises de côté, quand il s'agit de réaliser un dessein que Ton croit bon et où Ton n'a que des dangers à recueillir. 11 fut décidé tout d'abord qu'elle m'accompagnerait. Habitué à ses soins et à Texcellente collal3oration quelle me donnait dans tous mes travaux, j'avais en outre besoin d'elle pour

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surveiller les dépenses et tenir la complabililé. Elle le fit avec un soin minutieux, et, grâce à elle, je pus, durant une année entière, mener à fin une entreprise fort compliquée, sans être un moment arrêté par des soucis matériels. Son activité étonna tous ceux qui la virent. Sans elle, incontestablement, je n'aurais pu remplir en si peu de temps le programme, trop étendu peut-être, que je m'étais tracé.

Elle ne me quitta pas un moment. Sur les sommets les plus escarpés du Liban, comme dans les déserts du Jourdain, elle me suivit pas à pas, vit tout ce que je vis. Si j'étais mort, elle eût pu raconter mon voyage presque aussi bien que moi. Les épouvantables routes de la montagne et les privations inséparables de ces sortes d'explorations ne rarrclèrenl jamais. Mille fois le cœur me faiblit en la voyant vaciller au-dessus des précipices ; elle était à cheval d'une solidité extraordinaire. Elle faisait huit ou dix heures de marche par jour. Sa santé, habituellement assez frêle, résistait, soutenue par l'énergie de sa volonté ; mais le système nerveux tout entier contractait une excitation qui se tra-

MA scF.rn iicnniBTTB 53

hissait par des névralgies violentes. Deux ou trois fois, en plein désert, elle tomba dans des ctats qui nous épouvanteront. Son courage nous faisait illusion. Elle avait embrassé mon plan de recherches avec tant de passion que rien ne put la séparer de moi avant qu*il fût parfaitement accompli.

Ce voyage fut, du reste, pour elle, la source de jouissances très vives. Ce fut, à vrai dire, sa seule année sans larmes et presque la seule récompense de sa vie. La fraîcheur de ses impressions était entière ; elle s'abandonnait aux sensations de ce monde nouveau avec la joie naïve d'un enfant. Rien n'égale, en automne et au printemps, le charme de la Syrie. Un air embaumé pénètre tout et semble communiquer à la \ie quelque chose de sa légèreté. Les plus belles fleurs, surtout d'admirables cvclamens, sortent en toufles de chaque fente de rocher : dans les plaines du côté d'Amril et de Tortose,le pied des chevaux déchire des tapis épais composés des plus belles fleurs de nos parterres. Les eaux qui coulent de la montagne forment avec l'âpre soleil qui les dévore un contraste plein d'enivrements.

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Noire premier séjour fut le village d'Amschil, à trois quarts d'heure de Gcbeil (Byblos), fondé, il y a vingt-cinq ou trente ans, par le riche Maronite Mikhaël Tobia. Zakhia, l'héritier de Mikhaël, nous rendit ce séjour extrêmement agréable. Il nous donna une jolie maison, d'où Ton dominait Byblos et la mer. La douceur de mœurs des habitants, leurs attentions de tous les jours, raffection qu'ils conçurent pour nous et en particulier pour elle la touchèrent profondément. Elle aimait à revenir à ce village, et nous en fîmes en quelque sorte notre centre d'action dans toute la région de Byblos. Le village de Sarba, près Djouni, où réside la bonne et honnête famiUe Khadra, bien connue de tous les Français qui ont voyagé en Orient, devint aussi pour elle un lieu favori. Celte délicieuse baie du Kesrouan, avec ses villages qui se touchent, ses couvents suspendus h chaque sommet, ses montagnes qui plongent dans la mer, ses flots si purs, la ravissait ; toutes les fois que nous y débouchions, en venant de Gébeil, par les rochers du iNord, c'était un hymne de joie qui s'échappait de son cœur. En général, elle

MA soRUR hbumibtte 55

8atlacha beaucoup aux Maronites. Sa visite au couvent de Bkerké« où résidait alors le patriarche, au milieu d*évêqiies d'une agreste simplicité, lui laissa un très agréable souvenir. Au contraire, elle prit en grande aversion les petits commérages européens de Beyrouth et k sécheresse des villes où domine le type musulman, telles que Saïda. Les grands spectacles dont elle fut témoin à Tyr l'enchantèrent ; du haut pavillon qu'elle occupait, elle jetait à la lettre balancée par la tempête. La vie nomade, à la longue si attrayante, lui était devenue chère. Ma femme inventait chaque soir des prétextes pour la décider à ne pas rester seule dans sa tente ; elle cédait en résistant un peu; elle se plaisait en cette étroite et commune atmosphère, près de ceux qui l'aimaient, au milieu de la sauvage immensité. Mais ce fut surtout son voyage en Palestine qui la passionna. Jérusalem, avec ses souvenirs incomparables, Naplouse et sa belle vallée, le Carmel, si fleuri au printemps, la Galilée surtout, paradis terrestre dévasté, mais où le souffle divin est sensible encore, la tinrent durant six semaines sous un vrai charme. De

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Tyr cl d'Oum-^l-Awamid, nous avions déjà dirigé plusieurs petites campagnes de six à huit jours vers ces vieilles terres d'Aser et de Nepliiali qui ont vu s'accomplir de si grandes choses. Quand je lui montrai pour la première fois, de Kasyoun, au-dessus du lac Huich, toute la région du haut Jourdain et, dans le lointain le bassin du lac de Génésarelh, bercçau du christianisme, elle me remercia et me dit que je lui avais donné le prix de toute sa vie en lui montrant ces lieux. Supérieure au sentiment étroit qui fait attacher les souvenirs historiques à des objets matériels, presque toujours apocryphes, ou à des locahtés précises, qui n'ont souvent aucun litre solide à la vénération, elle cherchait l'âme, l'idée, l'impression générale. Nos longues tournées dans ce beau pays, toujours en face de l'IIermon, dont les ravins seuls se distinguaient sur l'azur du ciel en lignes de neige, sont restées dans notre mémoire comme des rêves d'un autre univers.

Au mois de juillet, ma femme, qui depuis le mois de janvier était avec nous, dut nous quitter pour d'autres devoirs. Les fouilles

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étaient finies, Tarmée avait évacué la Syrie. Nous restâmes seuls ensemble pour veiller à l'enlèvement des objets, achever Texploration du buut Liban et préparer pour Tautomne suivant une nouvelle campagne à Chypre. Je déplore maintenant de mes larmes les plus amères le parti que je pris de prolonger ainsi notre séjour durant les mois qui sont, en Syrie, les plus dangereux pour l'Européen. Moire dernier voyage dans le Liban la fatigua beaucoup. Nous demeurâmes trois jours à Mascbnaka, au-dessus du fleuve Adonis, logés dans une bulle de boue. Le passage continuel des vallées froides aux rochers lorridcs, la mauvaise nourriture, robligalion de coucher la nuit dans des maisons très basses où, pour ne pas étouffer, il fallait tenir tout ouvert, lui donnèrent le germe de douleurs nerveuses, qui se développèrent bientôt. Au sortir des vallées profondes de Tannourin, après avoir couché au couvent de Mar-Iakoub, sur une des dents les plus abruptes de ces parages, nous entrâmes dans la région brûlante de Toula. Ce brusque contraste nous accabla. Vers onze heures, au village de Ilelta, elle

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fui prise de vives souffrances. Je la fis reposer dans la pauvre case du curé; plus loin, pendant que j'allais recueillir les inscriptions, elle essaya de dormir dans un oratoire. Mais les femmes du pays ne lui laissèrent pas de repos ; elles venaient la voir, la toucher. Enfin nous atteignîmes Toula. La, elle passa deux jours dans d'atroces douleurs. Nous étions dénués debout secours; la grossière simplicité des habitants ajoutait à son supplice. N'ayant jamais vu d'Européen, ils envahissaient la maison, et, pendant que je sortais pour mes recherches, ils la tourmentaient d'une façon insupporlable. Dès qu'elle put se tenir h cheval, nous gagnâmes Amscliit, oij elle éprouva quelque soulagement. Mais son œil gauche était atteint; la vision de cet œil était afifaiblie et par moments elle souffrait d'une véritable diplopie.

L'énorme chaleur qu'il faisait sur toute la côte et l'état de fatigue où nous étions me décidèrent à aller fixer notre résidence à Ghazir, point situé à une grande haateur au-dessus de la mer, au fond de la baie de Kesrouan. Nous primes congé de nos bonnes

gens dWmschil et de Gél>eil. Le soleil baissait quand nous arrivâmes à Tembouchure du Peuve Adonis; nous nous y reposâmes. Quoique ses douleurs fussent loin d'avoir disparu, le calme voluptueux de ce bel endroit s'empara d'elle; elle eut un moment de douce gaieté. Nous montâmes an clair de lune la montagne de Gliazir; elle était très contente, et nous cro}4ons, en quittant le rivage brûlant, laisser derrière nous les causes de souffrances que nous y avions trouvées.

Ghazir est sans contredit Tun des endroits les plus beaux du monde ; les vallées voisines sont dune verdure délicieuse, et la pente d'Aramoun, unpeuplusbaut, est le plus cliarmant paysage que j'aie va dans le Liban: mais la population, gâtée par le contact des familles prétendues aristocratiques du pays, n'a pas les bonnes qualités ordinaires du peuple maronite. Nous y trouvâmes une petite maison, avec une jolie treille. Là nous prîmes quelques jours d'un bien doux repos. Nous avions de la neige des crevasses de la haute montagne. Nos pauvres compagnons de voyage, sa bonne jument arabe, ma mule Sada, paissaient sous

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nos yeux. Pendant les premiers quinze jours, elle souffrit encore beaucoup; puis les douleurs s'apaisèrent, et Dieu lui montra enfin, avant de quitter cette terre, quelques jours de bonheur pur.

Ces jours m*ont laissé un inexprimable souvenir. Les lenteurs inséparables des difliciles opérations que nous achevions en ce moment me laissaient beaucoup de loisir. Je résolus d'écrire toutes les idées qui, depuis mon séjour dans le pays de Tyr et mon voyage de Palestine, germaient dans mon esprit sur la vie de Jésus. En lisant TEvangile en Galilée, la personnalité de ce grand fondateur m'était fortement apparue. Au sein du plus profond repos qu'il soit possible de concevoir, j'écrivis, avec l'Evangile et Josèphc, une Vie de Jésus que je poussai à Ghazir jusqu'au dernier voyage de Jésus à Jérusalem. Heures délicieuses et trop vite évanouies ; oh I puisse 1*6ternité vous ressembler! Du matin au soir, j'étais comme ivre de la pensée qui se déroulait devant moi. Je m'endormais avec elle, et le premier rayon du soleil paraissant derrière la montagne me la rendait plus claire et plus

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vive que la veille. Ilcnrieile fut confidcnle jour par jour des progrès de mon ouvrage ; au fur el à mesure que j*avais écrit une page, elle la copiait: a Ce livre-ci, me disait-elle, je l'aimerai : d*abord, parce que nous Taurons fait ensemble, et puis, parce qu'il me plall. » Jamais sa pensée n'avait été si haute. Le soir, nous nous promenions sur notre terrasse, à la clarté des étoiles; là elle me faisait ses réflexions, pleines de tact et de profondeur, dont plusieurs ont été pour moi de vraies révélations. Sa joie était complète, el ce furent là sans doute les plus doux moments de sa vie. Notre communion intellectuelle et morale n'avait jamais été à un tel degré d'intimité. Elle me dit plusieurs fois que ces jours étaient son paradis. Un sentiment de douce tristesse s'y mêlait. Ses douleurs n'étaient qu'assoupies, elles se réveillaient par moments, comme un avertissement fatal. Elle se plaignait alors que le sort fût pour elle si avare et lui reprît les seules heures de joie parfaite qu'il lui eût concédées.

Dans les premiers jours de septembre, le séjour de Ghazir me devint fort incommode,

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par suile des nécessités de la mission, qui exigeaient ma présence à Beyrouth. Nous dîmes adieu, non sans larmes, à notre maison de Ghazir, et nous parcourûmes une dernière fois cette belle route du fleuve du Chien, qui depuis un an nous avait été si familière. Quoique la chaleur fût très forte, nous passâmes encore à Beyrouth quelques bons moments. Les journées étaient accablantes, mais les nuits étaient délicieuses, et, chaque soir la vue du Sannin, revêtu par le soleil couchant d'une atmosphère olympienne, était une fête pour les yeux. Les opérations de transport étaient presque achevées ; il ne me restait plus à faire que le voyage de Chypre. Nous commencions à parler de retour ; nous rêvions déjà de doux et pâles soleils, la firaiche et moite impression des automnes du Nord, ces vertes prairies des bords de l'Oise qu'à pareille époque, deux ans auparavant, nous avions traversées. Elle revenait avec complaisance sur la joie d'embrasser le petit Ary et notre vieille mère. Elle avait des espèces de retour mélancoliques, où tous ses souvenirs de famille se croisaient; à ces moments, elle me parlait de

M A >«« I I- Il IMlIITTE Ou

noire père, de son âme bonne et profonde, tendre et douce. Je ne Tai jamais vue plus attrayante, plus élevée.

' Le dimanche, i5 septembre, l'amiral Le Barbier de Tinan me fit prévenir que le Caion pouvait consacrer huit jours à de nouveaux efforts pour l'extraction de deux grands sarcophages de Gébeil, dont Tenlèvement avait d'abord été jugé impossible. Ma présence à Gébeil, durant ces huit jours, n'était pas nécessaire ; il eût suffi que je me fusse embarqué sur le Caton pour fournir quelques indications, sauf à revenir ensuite par terre à Beyrouth. Mais je savais que ces sortes de séparations lui déplaisaient. Comme elle aimait d'ailleurs beaucoup le séjour d'Amschit, je conçus un autre plan : partir tous deux par le Calon, aller passer les huit jours à Amschit et revenir par le Caton. Nous partîmes en effet le lundi. Depuis la veille, elle était légèrement indisposée ; mais la traversée lui fit du bien. EUle jouit beaucoup de la vue du Liban dans toute la splendeur de Tété, et pendant que j'allais, avec le commandant, régler ce qui concernait Tenlèvement des sarcophages, elle se reposa

fort doucement à bord. Le soir, quand le soleil fut tombé, nous montâmes ù Amschit. Nos bons amis, qui croyaient ne plus nous revoir, nous reçurent à bras ouverts. EUle était très contente. Après le dîner, nous passâmes une partie de la nuit sur la terrasse de la maison de Zakhia. Le ciel était admirable ; je lui rappelai ce passage du livre de Job où le vieux patriarche se vante, comme d'un rare mérite, de n*avoir jamais porté la main h sa bouche en signe d*adoration, quand il voyait l'armée des étoiles dans sa splendeur et la lune s'avancer avec majesté. Tout l'esprit des cultes antiques de la Syrie semblait ressusciter devant nous. Byblos était à nos pieds; vers le sud, dans la région sacrée du Liban, se dessinaient les dentelures bizarres des rochers et des forêts du Djébel-Mousa, où la légende plaçait la mort d'Adonis; la mer, se courbant au nord vers Botrys, semblait nous entourer de deux cotés. Ce jour fut le dernier jour pleinement heureux de ma vie; désormais, toute joie me reportera sur le passé et me rappellera celle qui n'est plus là pour la partager.

MA Str.in IIETCniBTTE 65

Le mardi, elle fut moins bien. Cependant je n*éUîs pas encore inquiet: celle indisposilion ne semblait rien auprès de celles (jue je lui avais vu endurer. Je m'étais remis avec passion à ma Vie de Jésus; nous travaillâmes toute la journée, cl le soir elle fut encore gaie sur la terrasse. Le mercredi, le mal augmenta. Je pris alors le parti de prier le chirurgien du Calon de venir la voir. Il ne me laissa concevoir aucune inquiétude. Le jeudi, elle fut dans le même état. Mais ce qui nous rendit ce jour funeste, c'est que je fus frappé a mon tour. J'étais parvenu à la (in de ma mission sans maladie grave. Par une fatalité dont le souvenir me poursuivra toute ma vie comme un cauchemar, le seul moment où j'allais me manquer à moi-même était celui où j'aurais eu à veiller sur son agonie.

J'eus besoin, le jeudi malin, de descendre à la rade de Gébeil pour conférer avec le commandant. En remontant à Amschit, je sentis que le soleil, répercuté par les rochers brûlants qui forment la colline, me saisissait. L'aprèsmidi, j'eus un violent accès de fièvre, accompagné de fortes douleurs névralgiques. C'était

66 MA SCEUR HBHItlFTTF

au fond le même mal que celui qui tuait ma pauvre sœur. Le médecin du Caton, tout habile qu'il était, ne sut pas le reconnaître. Ces fièvres pernicieuses se présentent en Syrie avec des caractères que les médecins qui ont résidé dans le pays peuvent seuls discerner. Le sulfate de quinine donné k très haute dose nous eût peut-être à cette heure sauvés tous les deux. Le soir, je sentis ma tête s'échapper. J'en fis part au médecin, qui, complètement aveuglé sur la nature de notre mal, n'y attacha pas d'importance et nous quitta. J'eus alors en une vision terrible l'appréhension de ce qui trois jours après allait devenir une affreuse réahté. J'entrevis avec frisson les dangers que nous courions si nous tombions seuls, sans connaissance, entre les mains de bonnes gens, dénués de toutes lumières, dominés par les idées les plus folles en fait de médecine. Je dis adieu à la vie avec un sentiment plein d'angoisses. La perte de mes papiers, et en particulier de ma Vie de Jésus, m'apparut comme certaine. Notre nuit fut affreuse; il semble cependant que celle de ma pauvre sœur fut moins mauvaise que la mienne, car 'e me

MA 9lt;VU IIE?IRIBTTE 67

rappelle que le lendemain matin elle eut encore la force de me dire : a Toute ta nuit n'a été qu*un gémissement, d

Les journées du vendredi, du samedi cl du dimanche ûottent pour moi comme les branches éparses d'un rêve pénible. L'accès qui faillit m'enlever le lundi suivant eut une sorte d'effet rétroactif, et effaça presque totalement la mémoire des trois jours qui précédèrent. Un sort funeste voulut que le médecin nous vit à des moments de rémission, et ne pût pas prévoir la crise qui se préparait. Je travaillais encore, mais j'avais conscience que je travaillais mal. J'en étais dans le récit de la Passion à l'épisode de la Cène. En relisant plus lard ces lignes, j'y trouvai un trouble étrange. Ma pensée roulait dans une sorte de cercle sans issue, et battait comme le bras d'une machine détraquée. Diverses autres particularités me sont restées en mémoire. J'écrivis aux sœurs de la chanté de Beyrouth pour leur demander du vin de quinquina, qu'elles seules savaient faire en Syrie; mais je sentais moi-môme l'incohérence de ma lettre. Il ne semble pas que nous eussions ni l'un ni l'autre un senti-

68 MA SCEUn IIEHniETTE

ment bien précis de la gravité de notre mal. Je décidai que nous partirions pour la France le jeudi suivant: « Oui, oui, partons, dit-elle avec une pleine confiance. — Oh! malheureuse, dit-elle à un autre moment, je vois que je suis destinée à soulîrir beaucoup, d Un de ces deux jours, vers le moment du soleil couchant, elle put encore aller d'une chambre h l'autre. Elle s'étendit sur le canapé du salon où je couchais et travaillais d'ordinaire. Les volets étaient ouverts, nos yeux tournés vers le Djébel-Mousa. Elle eut à ce moment un pressentiment de sa fin, mais non pas d'une fin si prochaine. Ses yeux se mouillèrent de larmes ; sa figure, exténuée de souffrances, reprit un peu de couleur, et elle jeta avec moi sur sa vie passée un regard triste et doux. (( Je ferai mon testament, dit-elle, tu seras mon légataire; je laisse peu de chose, quelque chose cependant ; de mes épargnes je veux que tu fasses un caveau de famille ; il faut nous rapprocher, que nous soyons près les uns des autres. La petite Ernestine doit revenir avec nous. s> Puis elle fit un calcul dans son esprit, marqua du doigt la disposi-

MA SOEUR IIBKHIITTI

tîon intérieure cl sembla vouloir douze places. Elle inc parla en pleurant du petit Ary, de noire vieille mère. Elle m'indiqua ce que je (levais donner à sa nièce; elle chercha quelque chose qui pût plaire h Comélie, et elle pensa à un petit livre italien (les FioretU de saint François) que M. Berthelol lui avait donné : « Je t'ai beaucoup aimé, me dit-elle ensuite; quelquefois mon aflection t'a fait souffrir; j'ai été injuste, exclusive; mais c'est que je t*ai aimé comme on n*aime plus, comme on ne doit peut-être pas aimer. » Je fondais en larmes; je lui parlai du retour; je la ramenais au petit Ar>-, sachant que cela Témouvail doucement. Elle abondait dans ce sens, et s'attachait aux circonstances qui la touchaient le plus. Elle rappela encore le souvenir si cher de notre père. Cet éclair fut le dernier pour nous deux. Nous étions dans l'intervalle de deux accès de fièvre pernicieuse; l'accès final n'était plus qu'à quelques heures. En dehors des moments où venait le médecin, nous étions seuls, entre les mains de nos domestiques arabes et des gens du village, toutes les autres personnes de la mission étant parties ou occupées ailleurs.

70 MA SUKL'R HEJIHIETTB

Je n'ai ijuc peu de souvenirs distincts de la journée fatale du dimanche, ou pour mieux dire il a fallu que d'autres aient fait revivre ces traces pour moi d'abord totalement oblitérées. Je continuai d'agir durant tout ce jour, mais comme un automate gardant l'impulsion qu'il a reçue. Je me rappelle encore distinctement le sentiment que j'éprouvai en voyant les paysans aller à la messe; d'ordinaire, à ce moment, quand on savait que nous y allions, on se réunissait pour nous faire fête. Le médecin vint le matin. Il fut décidé que le lendemain, avant le jour, on enverrait des matelots avec un cadre pour prendre ma sœur, et que le Caton nous ramènerait immédiatement à Beyrouth. Vers midi, je dus travailler encore, dans la chambre de ma pauvre amie, car on m'a dit que c'est là qu'on trouva mes livres et mes notes éparses à terre sur la natte où j'avais coutume de ra'asseoir. Dans l'après-midi, ma sœur se trouva beaucoup plus mal. J'écrivis au médecin de venir en toute hâte, lui parlant d'accidents du côté du cœur. Je n'ai aucun souvenir d'avoir écrit cette lettre et quand on me la représenta plusieurs jours après, elle ne

MA 5CKUII nK!«lllBTTB 7I

réveilla rien en moi. Je vivais cependant encore, car Anloun, noire domestique, m*a dit que je fis transporter ma sœur dans le salon qui me servait de chambre, que je Taidai ù la porter et que je restai longtemps près d'elle. Peut-être à ce moment nous dîmes-nous adieu, et m*adressa-t-elle des paroles sacrées, que le terrible coup d'épongé qui allait passer sur mon cerveau aura effacées. Antoun m'assura qu'elle n'eut k aucun moment conscience de la mort ; mais il était si peu intelligent et savait si pea le français qu'il aura pu ne pas voir ce que nous nous serons dit l'un à l'autre. Le médecin arriva vers six heures, accompagné du commandant. Tous les deux pensèrent qu'il ne fallait pas songer à transporter ma sœur le lendemain à Beyrouth. Par une coïncidence étrange, Taccès me prit pendant qu'ils étaient avec nous ; je perdis connaissance entre les bras du commandant. Ces deux personnes, pleines de droiture et de jugement, mais jusque-là trompées sur la gravite de notre état, tinrent conseil. Le médecin, se reconnaissant loyalement incapable de soigner un mal dont la marche lui échappait, demanda

7a MA SOEUR ue:iiubtte

au commandant de revenir à Beyrouth pour en repartir aussitôt avec de nouveaux secours. Le commandant adopta cet avis. Tenant trop de compte seulement des formalités de la pratique turque, h. laquelle les autres marines, môme en Tabsence de motifs graves, ne se soumettent pas, il ne partit que le lundi ù quatre heures du matin. A six heures, il était à Beyrouth, prévint l'amiral Paris, qui, avec sa rare courtoisie, lui ordonna de repartir après qu'il aurait pris le docteur Louvel, de VAlgéslras, médecin en chef de Tescadre, et le docteur Suquet, médecin sanitaire français à Beyrouth, reconnu de tout le monde pour celui des médecins français qui a étudié le plus profondément les maladies de la Syrie. A dix heures et demie, tous ces messieurs étaient à Anischit. Presque en même temps, le docteur Gaillardot y arrivait de son côté par terre. Depuis la veille au soir, nous étions étendus tous les deux sans connaissance, vish-vis Tun de l'autre, dans le grand salon de Zakhia, soignés uniquement par Antoun. La bonne famille Zakhia était rangée autour de nous, pleurant et nous défendant contre le

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i lire, espèce de fou qui avait la prétention do nous soigner. On m'a assuré que ma sœur ne donna absolument aucun signe de connaissance pendant tout ce temps. Le docteur Suquet, auquel on laissa naturellement la direction des soins h nous donner, reconnut bientôt, bêlas I qu*il était trop tard pour elle. Toute tentative pour provoquer une réaction fut inutile. Le sulfate de quinine, qui, administré à haute dose, est le remède suprême de ces crises terribles, ne put être absorbé. Oh î se peut-il que quelques heures plus tôt ces soins nouveaux l'eussent sauvée I Une pensée cruelle du moins me poursuivra toujours. C'est que si nous fussions restés à Beyrouth, la crise n'eût pas sans doute été évitée, mais que, selon toutes les probabilités, le docteur Suquet, appelé à temps, aurait su en triompher.

Toute la journée du lundi, ma noble et tendre amie alla s'éteignant. Elle expira le mardi 2^ septembre, à trois heures du matin. Le curé maronite, appelé au dernier moment, lui fit des onctions selon son rite. Il ne manqua pas près de son cadavre de larmes sincères :

74 MA S(i:Ln HEJiniETTE

Mais, ô Diea I qui m eût dit qu*un jour mon Henriette expirerait à deux pas de moi sans que je pusse recueillir son dernier soupir I Oui, sans le fatal évanouissement qui me prit le dimanche soir, je crois que mes baisers, le son de ma voix, eussent retenu son âme quelques heures encore, assez, peut-être, pour attendre le salut. Je ne puis me persuader que la perle de la conscience fût chez elle si profonde que je ne Teusse vaincue ! Deux ou trois fois, dans les rêves de la fièvre, je me suis posé un doute atroce: j'ai cru l'entendre m 'appeler du caveau où son corps fut déposé I La présence de médecins français au moment de sa mort écarte sans doute cette horrible supposition. Mais qu'elle ait été soignée par d'autres que par moi, que des mains scrviles l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses funérailles et attesté h la terre, par mes larmes, qu'elle fut ma sœur bien-aimée ; qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment son œil s'est éclairci encore pour le monde qu'elle allait quitter, voilà ce qui pèsera éternellement sur moi et empoisonnera toutes mes joies. Si elle s'est vue mourir sans moi près d'elle, si elle a

MA 8CBUR HBRllITTI 7^

8uquej*étaîs à Tagonie à ses côtés sans qu'elle ait pu me soigner, oh ! c'est l'enfer au cœur que cette créature céleste a dû expirer. La conscience est chose si diiTérente et de ses apparences et du souvenir qui en reste, qu'à cet égard j'ai peine parfois à être entièrement rassuré.

Moins épuisé que ma sœur, je supportai la dose énorme de sulfate de quinine qui me fut administrée. Je repris quelque sentiment le mardi matin, une heure à peu près avant celle où ma hien-aimée expirait. Ce qui prouve que dans la journée du dimanche et même pendant mon délire j'eus bien plus de conscience que ne l'attestent mes souvenirs, c'est que ma première question fut pour demander comment allait ma sœur. « Elle est très mal », me répondit-on. Je répétais sans cesse la même question dans le demi-sommeil où j'étais. « Elle est morte », me répondit-on enfin. Chercher à me tromper était inutile, car on se disposait à m'enlever pour me porter à Beyrouth. Je suppliai qu'on me la laissât voir ; on me le refusa absolument ; on me mit sur le cadre même qui avait dû servir à

^6 M \ s,< I 1. lI^^•^IrTTE

la transporter. J étais dans un é lai de complet étourdisscmcnt ; TanVcux malheur qui venait de me frapper ne se distinguait pas pour moi des hallucinations de la fièvre. Une soif horrible me dévorait. Un rêve brûlant me reportait sans cesse avec elle à Aphaca, aux sources du fleuve Adonis, sous les noyers gigantesques qui sont au-dessous de la cascade. Elle était assise près de moi, sur l'herbe fraîche; je portais à ses lèvres mourantes une timbale pleine d'eau glacée ; nous nous plongions tous deux dans ces sources de vie, en pleurant et avec un sentiment de mélancolie pénétrante. Ce n*est que deux jours après que je repris une pleine conscience et que mon malheur se présenta à moi comme une eflioyable vérilé.

M, Gaillardot resta à Amschit après notre départ pour veiller aux funérailles de ma pauvre amie. La population du village, à laquelle elle avait inspiré beaucoup d'attachement, suivit son cercueil. Les moyens d'embaumement manquaient tout a fait ; il fallut songlîr à un dépôt provisoire. Zakhia offrit pour cela le caveau de Mikhaël Tobia, situé à Texlrémilé du village» près d'une jolie

MA SOEUn IIB?iniBTTE 77

c hapolle et h Tombre de beaux palmiers. Il demanda seulement que, quand on Tenlèvcrait. une inscription indlcjuât qu'une Française avait reposé en ce lieu. C'est là qu'elle est encore. J'hésite à la tirer de ces belles montagnes où elle a passé de si doux moments, du milieu de ces bonnes gens qu'elle aimait, pour la dé{>08er dans nos tristes cimetières, qui lui faisaient horreur. Sans doute je veux qu'elle soit un jour près de moi ; mais qui peut dire en quel coin du monde il reposera ? Qu'elle m'attende donc sous les palmiers d'Amschit, sur la terre des mystères antiques, près de la sainte Byblos.

Nous ignorons les rapports des grandes âmes avec l'infini; mais si, comme tout porle à le croire, la conscience n'est qu'une communion passagère avec l'univers, communion qui nous fait entrer plus ou moins avant dans le sein de Dieu, n'est-ce pas pour les âmes comme celle-ci que rimmortalilé est faite? Si rhomme a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en par-

lies égales et de lui et de Tidéal, ce qui vît avec une pleine réalité, assurément c*est cela. Ce n'est pas la matière qui est, puisqu'elle n'est pas une ; ce n'est pas l'atome qui est, puisqu'il est inconscient. C'est l'âme qui est, quand elle a vraiment marqué sa trace dans riiistoire étemelle du vrai et du bien. Qui, mieux que mon amie, accomplit cette haute destinée? Enlevée au moment oii elle atteignait la pleine maturité de sa nature, elle n'eût jamais été plus parfaite. Elle était parvenue au sommet de la vie vertueuse : ses vues sur l'univers ne seraient pas allées plus loin ; la mesure du dévouement et de la tendresse pour elle était comble.

Ah I ce qu'elle eût dû être, sans contredit, c'est plus heureuse. Je rêvais pour elle de petites et douces récompenses; je concevais mille chimères selon ses goûts. Je la voyais vieille, respectée comme une mère, fière de moi, reposant enfin dans une paix sans mélange. Je voulais que ce bon et noble coeur, qui saigna toujours de tendresse, connût enfin une sorte de retour calme, je suis tenté de dire égoïste. Dieu n'a voulu pour elle que les

Uk SOBUR IIINRIETTB 79

grands el âpres sentiers. Elle est morte presque sans récompense. L*heure où Ton recueille ce que l*on a semé, où Ton s^assied pour se souvenir des fatigues et des douleurs passées, ne sonna pas pour elle.

La récompense» h vrai dire, elle n'y pensa jamais. Cette vue intéressée, qui gAte souvent les dévouements inspirés par les religions positives, en faisant croire qu*on ne pratique la vertu que pour Tusure qu'on en tire, n'entra jamais dans sa grande âme. Quand elle perdit sa foi religieuse, sa foi au devoir ne diminua pas, parce que cette foi était l'écho de sa noblesse intérieure. La vertu n'était pas chez elle le fruit d'une théorie, mais le résultat d'un pli absolu de nature. Elle fît le bien, pour le bien et non pour son salut. Elle aima le beau et le vrai sans rien de ce calcul qui semble dire à Dieu : « N'étaient ton enfer ou ton paradis, je ne t'aimerais pas. ))

Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la corruption. O cœur où veilla sans cesse une si douce flamme d'amour ; cerveau, siège d'une pensée si pure; yeux charmants où la bonté rayonnait ; longue et délicate main que j'ai

8o MA SOBUH HF>RTFTTF

pressée lanl de fois, je irissonnc d'horreur quand je songe que vous êtes en poussière. Mais tout n'est ici-bas que symbole et qu'image. La partie vraiment éternelle de chacun, c'est le rapport qu'il a eu avec l'infini. C'est dans le souvenir de Dieu que l'homme est immortel. C'est là que notre Ilcnrielle, à jamais radieuse, à jamais impeccable, vit mille fois plus réellement qu'au temps où elle luttait de ses organes débiles pour créer sa personne spirituelle, et que, jetée au sein du monde qui ne savait pas la comprendre, elle cherchait obstinément le parfait. Que son souvenir nous reste comme un précieux argument de ces vérités éternelles que chaque vie vertueuse contribue à démontrer. Pour moi, je n'ai jamais douté de la réalité de l'ordre moral ; mais je vois maintenant avec évidence que toute la logique du système de l'univers serait renversée, si de telles vies n'étaient que duperie et illusion.

MADEMOISELLE RENAN CHEZ M. LE COMTE ANDItÉ ZAMOYSKI

Palais Palfi y place Joseph, Vienne (Aalriclie). lasj, a3 mars i843.

Enfin, ma chère Henrielle, je Tai reçue, celle lellre si désirée. Figure- loi que depuis plus d'un mois, maman el Alain me flattaienl de l'espérance prochaine de la recevoir; tous les jours, j'élais en altenle, j'épiais l'arrivée du courrier, sans soupçonner qu'une aussi malencontreuse circonstance rclardait mon honheur. Cette altenle a aussi élé la cause du long relard que j'ai mis à t'écrire, car je tenais à ne le faire qu'après la récep-

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lion de la lettre. Enfin, ma chère Ilenrielte, je la tiens et je suis content ; je me hâte d*y répondre et vais consacrer une de nos longues après-midis à m*entretenir avec toi. Qu'il y a longtemps que je n*ai eu ce plaisir !

Encore un éloignement, ma chère Henriette. Vienne était encore trop rapproché de nous; il fallait que l'Europe entière nous séparât. Pour le coup, j'espère que c'est fini, et que tu vas t'arréter au moins en Pologne. 11 ne fallait rien moins que la Russie pour me rassurer et mettre des bornes à tes voyages. Mon imagination s'effraie quand je songe aux espaces immenses qui nous séparent. Qui nous eût dit, quand nous étions au fond de la Bretagne, que dans quelques années tu eusses été jetée au fond de la Pologne, celuilà nous eût paru un beau rêveur. Il eût dit vrai pourtant. Singulière existence! Je ne puis te dire toutes les réflexions que cela me fit faire, surtout quand je rapprochais les temps jusqu'où pouvaient se porter mes souvenirs : celui où nous cachions notre misère à Lannion, celui, non moins malheureux, où nous languissions h Tréguicr et où la seule pensée

LETTIIES IRTI^BS 85

d*un éloi^ncmciit de cent vingt lieues nous faisait trembler, celui enfin où nous sommes sépales, non plus par quelques provinces» mais par des royaumes cl des peuples. Voilà la vie humaine. Encore si tout cela pouvait se terminer au bonheur, qui pour nous est d'ôlre n'unis, nous serions trop heureux. Si nous n'y arrivons pas, ce ne sera pas ta faute, ma bonne Ilenrielle : d'ailleurs, j'en ai la douce, la ferme espérance. Je sais bien que jamais tu ne le résoudras à embrasser un genre de vie oisif, sans nerf, sans ressort : oh I non, je lo connais trop bien pour croire que jamais cela soit de ton goût (non plus du reste que du mien). Ce n'est pas là ce que j'entends. Mais aussi je crois que tout est fade, vain, creux, sans cette douceur de la vie qui ne se trouve que dans l'amitié, laquelle n'est jamais aussi solide, aussi assurée, qu'entre ceux que le sang a unis. Voilà donc, ma chère Henriette, le terme que j'aime à me figurer après les travaux. Toujours dans l'avenir : nous sommes incorrigibles : nous ne sommes jamais dans le présent, et nous ne faisons qu'aspirer après un bonheur à venir. Et après

86 LETTRES IHTIMES

tout, nous n'avons pas tort; car ce présent est si triste, si misérable, qu'il est bon au moins d'en alléger le fardeau par la vue d'un avenir qu'on se fait toujours beau. Ah! que Pascal avait raison de dire : Nous ne vivons pcis, mais nous espérons de vivre. L'espérance en effet est notre vie et notre seule vie.

Je viens presque, ma chère Henriette, de te faire là une thèse de philosophie : elle eût pu peut-être être mieux placée. Mais j'aime à m'entretenir avec toi de ce qui m'occupe, et la philosophie est maintenant mon étude, je dirai même mon étude de goût. Grâce aux préjugés qu'on nous donnait en rhétorique, je croyais en y entrant, n'y trouver qu'une étude ennuyeuse et pénible, hérissée d'abstractions, et aussi barbare en sa doctrine qu'elle l'est quelquefois en sa langue. Mais certes, c'est un préjugé dont je suis bien revenu, el tant s'en faut que je regrette d'avoir échangé la rhétorique pour la philosophie, que pour rien au monde, je ne voudrais désormais retourner aux déclamations de la rhétorique. C'est la science des mots opposée h celle des choses. Il est vrai que l'imagination qui faisait

1 1 FTlirs lîlTIMK.s 87

fortune en rhétorique est ici d*un usage minime: la raison seule règne en philosopliie. Mais assurément celui-là ne se connaît pas en jouissances de Tespril. qui préfère les plaisirs de rimagination à ceux de la raison. Toutefois il ne faut pas 8*attendre à trouver en philosophie cette certitude absolue qui distingue par exemple les mathématiques : les nombreux systrmes de philosophie en sont la preuve : là où il y a certitude, il n'y a pas de système : quelques parties, il est vrai, sont d'une logique aussi inflexible et d*un raisonnement aussi rigoureux que celui des mathématiques :

cependant on y sort rarement du monde des hypothèses. Mais ces hypothèses elles-mêmes ont un grand intérêt, et semblent souvent s'approcher de la vérité autant qu'il est donné à notre faible raison. D'ailleurs le propre de la philosophie est moins de donner des notions bien assurées, que de lever une foule de préjugés. On est tout étonné, quand on commence à s'y adonner, de voir que jusque-là on a été le jouet de mille erreurs, enracinées par l'opinion, la coutume, l'éducation; c'est la mort du beau idéal, on voit les choses telles

88 LETTRES IMTIMES

qu'elles sont, et on esl fort surpris de voir les jugements qui paraissaient les plus certains mis au rang des problèmes. A la vue de ces innombrables erreurs, la première impression est de vouloir douter de tout; mais c'est mal raisonner, et les philosophes germaniques, qui, assurément, ne sont pas prodigues de certitude, ne vont pas jusque-là. Kant lui-même, le père des sceptiques modernes, est plus réservé. C'est ce besoin de vérité, que la philosophie excite, et pourtant ne satisfait qu'à demi, qui inspire tant d'ardeur, pour l'étude des mathématiques; et là au moins on la trouve absolue, nécessaire. Aussi forment-elles le complément indispensable d'un cours de philosophie. J'ai retrouve pour elles tout mon ancien goût, que trois années de littérature n'avaient pu éteindre entièrement. Je n'ai pour ainsi dire qu'à ranimer mes anciens souvenirs. Nous voyons, cette année, les mathématiques pures; l'an prochain, nous les verrons appliquées à la mécani({ue, à la pliysique, etc. — Quant à l'étude de la langue allemande, j'en suis encore aux premiers éléments, et (|uoi que tu en dises, je crois que de

longtemps, tu n*auras pas à craindre en moi un rival. Je n'ai gui;ro pu, jusqu'ici, y donner un temps considérable; j'ai vu en commençant une étude aussi importante que celle de la philosophie, que ce n'était pas trop d'y donner tous mes soins. Maintenant que j'en ai la clef, je pourrai y donner beaucoup plus d'application. Du reste, nous avons ici de grandes facilités pour apprendre les langues vivantes, vu la diversité de nation de ceux avec qui nous vivons, ce qui nous fournit l'avantage de converser avec eux dans leur langue maternelle, et de nous former à leur prononciation, partie si épineuse de l'étude des langues moderqes.

Après t'avoir longuement exposé Tobjet de mes études, il ne me reste plus, ma bonne Henriette, qu'à te dire un mot de mon nouveau séjour, dont tu ne peux guère te former d'idée d'après Saint-Nicolas. Ce sont deux maisons totalement dissemblables. Autant Saint-Nicolas est rétréci, triste et borné, quant au séjour, autant Issy est spacieux, agréable et riant. Autant a Saint-Nicolas, la différence du maître k l'élève était sensible, autant ici

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elle est imperceptible. Autant à Saint-Nicolas les études étaient légères, autant ici elles sont sérieuses. Mais aussi il y a bien quelques compensations. Autant à Saint-Nicolas, les soins personnels pour chaque élève étaient grands, autant ici ils sont oubliés. On est complètement livré à soi-même pour les études, les soins matériels, etc. Et je conçois qu*il doive en être ainsi, car on n'a plus aflaire à des enfants comme à Saint-Nicolas. Les professeurs et directeurs ne sont en rien distingués des élèves ; c'est le règne de l'égalité, non seulement d'élève à élève, mais d'élève à professeur. Cela donne à la vie quelque chose de plus libre, de moins contraint. Quant aux élèves, ils sont beaucoup plus sérieux qu'à Saint-Nicolas ; il en est parmi eux plusieurs de grand talent; c'est mî^me ce qui distingue le séminaire Saint-Sulpice. Comme c'est le séminaire de toute la France et non pas spécialement de Paris, chaque évoque y envoie ses sujets les plus distingués pour y recevoir un enseignement plus complet ; cela fait que la plupart des élèves y sont, pour les talents, au-dessus de l'ordinaire. Le petit esprit y est

excessivement rare, ce qui est un vrai prodige pour un séminaire.

11 ne me manquerait que tes clicres visites pour compléter Tensemble de ma vie ; mais je t*avoue que j*éprouve un grand vide de n'avoir personne à qui je puisse dire un petit mol de ceux que j'aime. Aussi les lettres font mon bonheur. Alain t'a-t-il parlé du projet qu'il avait de se réunir à notre chère maman.^ 11 m'en dit un mot lorsque je le vis à la fin des vacances: depuis lors, je n'en ai rien entendu. Je désire pour ma part qu'il le mette à exécution, car la vie de notre pauvre mère est vraiment bien triste et bien isolée.

Je te remercie, ma bonne Henriette, de ton attention à songer à moi. Ton billet arrivera fort à propos : car, quoique notre chère maman m'ait fait, il y a peu de temps, une remise, comme j'ai été obligé d'acheter une soutane, etc., elle s'est trouvée assez vite à fond. Il me permettra aussi de monter ma bibliothèque allemande, dont l'insuffisance paralyse en partie mes progrès. Je te devrai tout, ma pauvre Henriette : tu auras été ma

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seconde mère; aussi, avec noire bonne mère et notre cher Alain, tu partages toutes mes afleclions. J*ai souvent pensé que c'est un grand bonheur pour nous, condamnés à vivre séparés, de nous aimer comme nous le faisons. La peine de la séparation en est mille fois diminuée. Tâche de couvrir en quelque manière ton éloignement de Vienne a notre chère maman : atténue-lai la distance ; j'ai été témoin durant les vacances de l'impression que faisaient sur elle tous ces voyaL'es. Enar-

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gnons-lui autant que nous le pouvons toutes les inquiétudes : après une vie aussi agitée que la sienne, elle a bien besoin d un peu de repos.

Adieu, ma chère Henriette. Ta pensée est mon plus cher entretien : le plaisir que je ressens en recevant la lettre est bien troublé, quand je songe que plusieurs mois s'écouleront peut-être, avant que j'en reçoive une autre. Maintenant que tu sais mon adresse, procure-moi ce plaisir un peu plus souvent. Directement, indirectement, peu importe, pourvu que je les reçoive. Adieu encore une fois : tu sais combien mon cœur t'aime : tou-

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jours, mon excellente Ilenrictte, tu seras ma joie et mon bonheur.

Ton friTc l)icn-aimé,

E. RENAN

N,B, — Tu peux liiiLiiicen loute liberté: on nouvre pas les lettres avant de les remettre ; on les reçoit immédiatement.

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