‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 3 sur 23 · CHEZ MONSIEUR LE COMTE ANDRÉ ZAMOY8KI · texte numérisé non relu

CHEZ MONSIEUR LE COMTE ANDRÉ ZAMOY8KI

Zwierziniec-Zawichosi, par Cracovie (Pologne).

Imj, 17 janvier i843.

Depuis que j'ai reçu ta dernière lettre, ma très obère Henriette, elle m*est un continuel entretien. L^aflection sans bornes dont j'y retrouve l'expression est une bien douce consolation pour mon cœur, et les réfierions si sages et si vraies que tu m*y proposes sont le perpétuel objet de ma {lensée. Je ne

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puis l'exprimer tout ce que sa lecture répétée a fait natire en mon âme de sentiments con- Uaires. de désirs qui se combattent.

Depuis longtemps, j'avais commencé h regarder d'un œil sérieux ce qu'auparavant je n'avais fait qu'entrevoir, ce que j'avais même évité d'approfondir : ta lettre est venue me plonger plus avant encore dans ces importantes réflexions.

Le tableau que tu me traces des innombrables diflicultés auxquelles m'expose le cboix de l'état ecclésiastique, n'offre aucun trait que mon imagination ne m'eût déjà présente. Une autorité ombrageuse et souvent crédule, un lien indissoluble, l'obligation (si c'en est une) de suivre les voies tracées, fussent-elles les moins droites, la nécessité d'appeler ses frères et ses collègues ceux que souvent on est forcé de mépriser, tout cela m'avait apparu, grossi même peut-être par la surprise de l'imagination étonnée de trouver des difficultés là où auparavant elle ne voyait nul obstacle. La singidière conformité de la peinture que tu m'en fais avec les impressions qui me dominaient m'a étonnamment frappé,

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et m'a fait redouter qu'elles ne fussent que trop vraies. J'ai désiré bien des fois que le coup décisif eût été porté d'un côté ou de l'autre pour trancher tant de pénibles incertitudes, quoique plus souvent je me sois réjoui d'avoir encore en mon pouvoir celle liberté, le plus précieux de tous nos biens, et par là môme le plus difficile à conserver. Quand je traite la grande question qui occupe mes pensées les plus sérieuses, je pose toujours en principe que chacun, pour connaître l'état auquel il est destiné, doit chercher dans l'étude de lui-même la solution de ce problème, le plus important et le plus négligé de tous. Les goûts et les penchants de chaque homme en sont les véritables données, et je crois qu'il n'y a si peu d'hommes à leur place que parce qu'il y en a si peu qui se connaissent. Ceci étant démontré pour moi, je cherche de toutes mes forces et avec toute l'application dont je suis capable, à connaître mes inclinations et mes penchants. Or, je le répète, une seule chose a ressorti pour moi de cet examen, c'est un goût constant et exclusif pour une vie retirée

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et tranquille, pour une vîe d*élude et de réflexion. Toutes les occupations ordinaires des hommes me paraissent fades et insipides, leurs plaisirs feraient mon ennui, les mobiles qui les gouvernent dans leurs diverses conditions ne m'inspirent que du dégoût : d'où je conclus sans hésiter que je ne suis pas fait j>our elles.

La carrière de l'instruction elle-même, quoique mieux accommodée à mes goûts studieux et sédentaires, me répugne par les manœuvres qu*ellc nécessite pour sortir de la poussière de l'enseignement élémentaire. Mais, me diras-tu, l'état ecclésiastique t offre- t-il plus de facilité pour te livrer à tes goûts chéris? Hélas! ma bonne Henriette, je te le répète, je ne me flatte point le tableau : j'ai vu et je vois encore les choses de trop près pour me livrer à des illusions, qui seraient désormais impardonnables comme provenant d'une irréflexion manifeste. Mais, que veuxtu donc que je fasse ? Une de ces carrières toutes remplies d'occupations extérieures répugne à mes goûts; la, on ne vit point avec soi, on ne réfléchit pas, on est étranger à soi-

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môme. Une vie toute privée, si je peux le dire, ferait bien mon bonheur ; mais elle me parait entachée d'égoïsme : lu on vit bien avec soi, mais aussi on ne vit que pour soi; d*ailleurs pourrais-je soutenir la pensée d'ôtre à charge à ceux que j^aimeP L'état ecclésiastique, au contraire, en réunit tous les avantages, sans en avoir les inconvénients : le prêtre est le dépositaire de la sagesse et des conseils, c'est rhomme de Tétude et de la méditation, et c'est avec cela l'homme de ses frères.

Cet heureux mélange de vie privée et publique, de solitude pour soi, de sacrifice pour les autres, constituerait pour moi le beau idéal de la vie heureuse et parfaite. Pourquoi faut-il que la malice des hommes vienne le troubler ! Du reste, c'est une chose à laquelle il faut s'attendre : tout ce qu'il y a de plus beau et de plus pur s'altère et se corrompt en passant par leurs mains. Quoi de plus bienfaisant et de plus grand que la religion ! quoi de plus funeste et de plus petit, si on la considère dans les hommes, qui en font l'instrument de leurs passions, et la rabaissent au niveau de leur {)etitessel Quoi de plus

sublime que le sacerdoce! quoi de plus vil si on l'envisage en ceux qui roxercent par un méprisable intérêt! Mais il faut s'accoutumer à 8*élever au-dessus de ces vues superficielles, faire abstraction des bommes, et voir les cboses en elles-mêmes, si on veut trouver quelque cbose de bon et de beau.

Les hommes qui m'enlourenl (je parle des directeurs de la maison) seraient du reste assez propres à me faire concevoir des préventions favorables, si je ne me souvenais qu'il en est bien peu qui leur ressemblent. Les séminaires de Saint- Sulpice et d'Issy sont dirigés par une congrégation de prêtres indépendante de Tautorité épiscopale et toujours connue par sa modération. M. Cousin vient de faire paraître un ouvrage oh. il en fait un éloge mérité. La parité que j'ai reconnue entre mes aspirations et celles de notre supérieur m'a fait prendre en lui une grande confiance. Je l'ai poussée jusqu'à m'ouvrir à lui sur le sujet qui nous occupe, avec la réserve, toutefois, qui ne doit jamais être exclue qu'en famille : c Monsieur, lui ai-je dit avec simplicité, je vous avoue que j'aimerais bien à n'être

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comptable qu'à moi-même de mes actions : une vie libre et indépendante serait bien de mon goût. — Ilélas I mon cher ami, me répondit-il, où la Irouverez-vous ?» 11 avait Tair de me dire : « Moi aussi, je Tai cherchée, et je Tai cherchée en vain, d Je le reconnais, j>our être libre dans un siècle comme le nôtre, il faut commander : cela seul serait capable de me donner de l'ambition. Du reste, c'est une réflexion que je fais souvent et qui me console. L'homme a toujours une ressource assurée : c'est de se retrancher en lui-même, et là de se venger, en jouissant de lui, de toutes les servitudes extérieures. C'est un bienfait inestimable de celui qui est l'auteur de notre être d'avoir cette liberté intérieure à l'abri de toute force extérieure, du moins pour qui sait la conserver : car ce bien encore, combien peu en jouissent?

Si je faisais cet examen froidement et en parfait équilibre, il ne me serait pas aussi pénible. Mais ce qui me cause une peine indicible, c'est que je ne sens que trop que le bonheur de ma pauvre mère en dépend. Cela ne m'influencera pas: car ma conscience

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me le défimd. Mais il me faut, pour l'empêcher, recueillir toutes les forces dont je suis capable. Car je t*assurc bien du fond de mon âme, que s*il ne s*agissail que de mon bonheur, je consentirais volontiers à être malheureux toute ma vie, plutôt que de lui causer une heure de déplaisir.

Continue, je t'en prie, ma bonne Henriette, à ra*entretenir avec toute ta franchise. Dis-moi ta })enséc tout entière et ne crains pas d'indiscrétion. Tu peux me faire parvenir les lettres directement : elles ne sont point ouvertes ; d'ailleurs nous pouvons aller les prendre chez le concierge, à l'heure où le courrier les remet. Je t'envoie cette lettre par l'entremise d'Alain : l'affranchissement jusqu'à la frontière est une affaire trop compliquée pour l'esprit du domestique que je suis obligé d'en charger ; j'ai toutes les peines du monde à la lui faire comprendre et plus de crainte encore qu'il ne sache pas l'exécuter.

L'étude de la philosophie et de la physique qui m'occupe cette année continue à avoir pour moi le même attrait et m'est un véritable soutien. Ce que tu me dis dans ta lettre des charmes de l'étude est d'une ravissante vérité,

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et j'en fais tous les jours Texpérience. Noire professeur de physique est un homme de premier mérite : ses digressions sur Thistoire de la science et l'esprit propre qui la caractérise sont du plus grand intérêt. Quant à la philosophie, notre professeur en est à ses premiers essais : mais je me convaincs de jour •en jour que, pour la philosophie, la médio- •crité du professeur est un fort mince inconvénient : pour bien faire la philosophie, il faut ^ la lettre la faire soi-même : nulle part le dire du professeur ne doit avoir moins d'iniluence. Je lis en ce moment avec un extrême plaisir les œuvres philosophiques de Maiebranche, qui était bien le plus beau rêveur et le plus terrible logicien qui ait jamais existé. J'y trouve une double joie : Malebranche •était sans doute un hardi penseur, et pourtant il était prêtre, bien plus, membre d'une congrégation religieuse, et il vécut tranquille à une époque où le concours do Tautoritc séculière et l'esprit du siècle donnaient à Tautorité ^ecclésiastique encore plus de fierté et de pouvoir. Voilà comme Thommc est porté par son ()ropre poids vers l'espérance.

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L^cspace me manque, ma chère ci excelîenlc HemîcUc: je m*e£Eraîe en songeant que, dans un mois pcul-êlre, celle Iclire ne le sera |K)inl parvenue, el que plusieurs mois s'écouleronl peul-^lre avant qu'il me soit donné ilen recevoir la réponse. Je le supplie que ce soit le plus tôt possible. Adieu, ma très obère Henrielle ; mon bonheur est de me reposer dans la pensée : ton amitié fait toute ma joie ; puisses-tu comprendre combien je le paie de retour !

E. RENAN

13 mars i843.

Mon Ernest, Ta dernière lettre est arrivée dans mon désert depuis environ quinze jours. Comme nul doute sur ma tendresse pour loi ne peut, je Tespère, entrer dans ton cœur, je ne te répéterai point que recevoir un témoignage de ton amitié est Tune des joies les plus vives qui puissent m'êlre accordées. Oui, c*est une douce pensée que celle d'avoir une affection

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à Tabri de tout changement au milieu d'une vie où tout est si instable, si incertain ; eh bien I mon bon frère, ce bonheur-lh, le seul qu'il me soit donné de t'oflrir, lu peux toujours y compter en t^appuyant sur ma vieille et dévouée amitié. Rappelle-toi quelquefois ce souvenir qui me fortifie fréquemment et qu'il me serait si précieux de t'inspirer. Que ne m'est-il possible de partager plus directement ce qui a tant d'écho dans ma pensée, ce qui est toujours dans mon cœurl... Pauvre amil comme, en. lisant la lettre, j'ai cruellement senti combien il est dur d'être séparés quand l'esprit et l'âme ont besoin d'appui I

Je reviens, cher bien-aimé, aux idées que la lettre m'exprime. Tu as parfaitement raison en disant que les goûts et Tinclination de chaque homme sont la base sur laquelle doit s'appuyer toute décision relative à son sort. Gela est tellement vrai que tout le monde trouvera naturellement cette conclusion que ce qui ferait la félicité des uns ne serait souvent pour les autres qu'une source de malheurs. En te répétant souvent que ta décision ne peut venir que de toi seul, j'ai appliqué ce

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principe à ce que j*ai de plus cher sur la terre, à ton repos, h ton avenir, mon pauvre ami. Cependant, sois-en certain, aulanl je désire que tes déterminations viennent de toi-même, autant je suis résolue à te dire toujours sans restriction mon avis et mes craintes. Jamais je n*ai eu ni n*aurai la pensée de te les imposer; je ne veux qu'appeler ton attention sur ce qui me frappe, et te laisser ensuite la plus grande liberté d'action en ce qui touche mes conseils. Que ceci, je l'en prie, soit bien entendu dans toutes les circonstances.

Oui, mon ami, une vie de solitude pour soi, de dévouement pour autrui, d'indépendance envers tous serait certainement la réalité des rêves de toute àme généreuse ; malheureusement, elle n'existe pas sur notre terre. L'indépendance, ce premier des biens, est à elle seule une brillante chimère, et le supérieur qui s'est attiré ta confiance avait bien raison de te dire : « Ilélas I oii la trouverezvous? » Que de fois, comme loi, je l'ai désirée au-dessus de tout ! Que de fois, dans un salon magnifique ou près d'une table somptueuse, je me suis écriée dans mon cœur :

« Mon Dieul du pain, du repos et la jouissance de moi-même I » Vains désirs, que bien d^autres ont sans doute inutilement formés et qui ne doivent se réaliser que pour un petit nombre. Je dirai avec toi qu'il est heureusement en nous des facultés que nul homme ne peut contraindre et dont le témoignage nous fait oublier bien des injustices ; mais, crois-moi, mon Ernest, je puis, par expérience, t'assurer qu'il faut bien des combats pour mettre cette liberté intérieure à l'abri de toute investigation et qu'il est bien difiQcile de faire comprendre à ceux qui paient qu'il est des choses dont on ne doit compte qu'à Dieu et à sa conscience.

Ces vérités sont pénibles à dire, plus pénibles encore à sentir; mais cela est, il faut donc avoir le courage de l'envisager. Cependant, alors même que les conditions humaines enchaîneraient toujours, il y aurait encore la grande difTérence du plus au moins. Comme femme et comme institutrice, j'ai dû n'avoir en partage que le minimum; mais, mon bon Ernest, je suis loin d'être convaincue que, par opposition, la plus grande part de cette

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(hère indépendance se trouve dans la carrière que tu dois embrasser. Là particulièrement, la subordination me fait peur, parce qu*il ne reste aucun moyen de s*y soustraire. Je sais, mon ami, qu'on peut opposer beaucoup d'objections à mes craintes, et, si je ne le pensais pts, mon langage serait probablement plus explicite encore ; je sais aussi que je puis être accusée de juger ce que je n'ai pas pu examiner de près ; — mais tu avoues toi-même que bien des espérances que tu avais formées se sont évanouies sous tes yeux ; comment donc ne serais-je pas portée à craindre pour l'avenir de nouvelles déceptions? Mon Ernest, mon bien cber ami, pardonne-moi d'ajouter mesinquîétudes à celles de ton propre cœur, sans te rien dire qui puisse résoudre tant de difficultés. Je m'accuse souvent de creuser de plus en plus l'abime de tes pensées en te portant à les sonder, en les approfondissant avec toi; mais, mon ami, il me serait impossible de te dissimuler la moindre de mes impressions ; pourrais-je par conséquent te cacher celles qui tiennent le premier rang dans mon cœur?... Tu dis avec beaucoup de vérité, cber Ernest.

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que les manœuvres qui font réussir dans la plupart des carrières, et même dans celle de renseignement, répugneraient à tes sentiments ; j'ajoute qu'elles pourraient souvent aussi blesser la droiture de Ion âme. — L'instruction publique, prise à une certaine hauteur, offre une voie attrayante et noble en ce qu'elle permet une vie studieuse et qu'elle comporte les moyens d'être utile ; mais y arriver est fort difficile, et tout ce qui n'est pas à cette élévation est bien rebutant : comme moi, tu as pu voir ceci de bien près. Remarque cependant que, si je parle de grandes difficultés pour arriver au professorat, je suis loin de croire qu'on ne puisse pas y atteindre; d'autres y arrivent, ce n'est donc pas une chose impossible. D'ailleurs , il faut bien penser qu'il n'est pas une profession oii les premiers pas ne soient difficiles. L'enseignement privé est, pour un homme, une carrière sans perspective qui souvent ne lui laisse pas la possibilité de songer aux jours à venir, et qui l'expose par conséquent à être bien à plaindre dans sa vieillesse. C'est encore une vie oii la dépendance et l'assujettissement

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sont poussés à rcxtrt^me, où il faut sans cesse renoncer à ses goûts et faire le sacrifice dctudcs chéries pour surveiller ou accompagner des élèves dont l'instruction est souvent hérissée de diiFicultés par la faihlesse de leurs parents. Elle exige moins de travaux et de fatigue que la carrière de l'enseignement public, et cependant, je crois que, pour un homme, cette dernière est bien préférable.

Je ne cherche, mon pauvre ami, à t'embellir aucun tableau : partout, hélas I je me vois forcée de dire que vivre c'est souffrir et combattre, que se faire un sort est une chose difficile. Cependant, il ne faut pas perdre courage, bien au contraire : si la route est pénible, nous avons beaucoup de forces pour en franchir les obstacles. Avoir en tout une conscience droite, un but louable, une volonté ferme et constante, c'est avoir déjà acquis le fonds principal sur lequel l'édifice doit repo~ ser. Quoi qu'il arrive, mon bon, mon cher Ernest, tu auras, en tout cas, une coopération active et dévouée. Malheureusement, ce que je puis est bien borné ; mais du moins ce peulà ne te faillira jamais. Courage, mon ami,

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continue à marcher avec droiture, raison et prudence, et, quel que soit ton choix, tu seras toujours un honnête homme. N'afTaihhs jamais ta confiance en moi ; sois hien certain qu'elle me sera toujours chère et sacrée. J'y compterai toute ma vie, comme sur la réciprocité de Taflection sans bornes que je te porte; il est si doux de se sentir une telle force et de pouvoir s'y appuyer sans aucun mélange de crainte I

Depuii bien longtemps, je n*ai pas de nouvelles de notre bonne et chère maman. Sans en concevoir aucune inquiétude particuhère, j*en suis profondément attristée, et cela parce que je semble être coupable envers elle d'une négligence qui m'est pourtant bien involontaire. — Depuis près de trois mois, je lui ai promis une remise de fonds que je m'étais mise en mesure de lui adresser. Comme j'habite un pays où je ne connais presque pas une âme et où par conséquent je ne puis rien par moi-même, j'ai été obligée, et je le suis toujours en pareil cas, de m'adresser au père de mes élèves. Il y a d'abord mis beaucoup de retard, comme les riches en mettent tou-

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jours, sans mauvaise inlcnlion, en alTaircs d*argent; puis il s^est absenté et n^est pas encore de retour. Notre pauvre mère m'accuse peul-c*lre, tandis que je n'ai rien négligé pour être exacte à remplir ma promesse ; il n*est pas un moment où je ne songe qu'elle est peut-être dans Tembarras, et que toimême... Mon Dieu! cela me désole I ... Pourquoi donc les grands ne peuvent-ils pas penser que ceux qui n'ont d'autre fortune que le fruit de leur travail ont besoin de le recevoir régulièrement! C'est qu'hélas ! mon cher ami, rhomme ne sait entrer que dans les peines qu'il a souffertes, tout le reste n'existe pas pour lui : que de fois j'ai eu l'occasion de reconnaître celte vérité. Ceci n'est une accusation contre personne; au contraire, c'est une excuse. — J'espère que bientôt je pourrai lever cette difficulté qui me pèse si lourdement.

Dis-moi, mon ami, à quelle époque commencent tes vacances ; je n'oublie pas que tu dois les passer cette année près de notre bonne mère et je veux à l'avance prendre mes mesures pour la réalisation de ce cher projet. Écris-moi, je t'en supplie, quand cela

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le sera possible. Ah ! si lu savais comme jo suis heureuse en recevant une leltre de toi I Pauvre Ernest ! que mon cœur a souffert en te quillanll Adieu, mon bien cher amil Aime-moi toujours, et sois bien assuré que j'invoque souvent ton souvenir dans les moments où mon âme est oppressée de cette tristesse que Ton retrouve fréquemment sur la terre étrangère, quels que soient les efforts que Ton fasse pour la vaincre. Que ceci ne l'attriste pas, cher Ernest; si j'ai rencontré bien des difficultés dans ma vie, j'ai aussi trouvé en moi bien du courage, et j'en puise de nouveau dans la pensée de la bonne amitié. — Adieu encore I n'oublie jamais que je serai toujours ta première amie.

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