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Lettres intimes

On a souvent dit que Henri IV est un de nos écrivains les plus agréables; on a vanté les qualités charmantes de son style, en citant quelques phrases comme exemples . Il nous a semblé qu'il y avait mieux à faire, et qu'il était bon de donner au public un choix de lettres de Henri IV, assez nombreuses pour le faire connaître sous tous ses aspects, sans dépasser toutefois une limite au-delà de laquelle le lecteur eût trouvé longueur et fatigue. Il fallait, en effet, ne lui présenter que les lettres où l'homme se peint, où se trouvent ses sentiments, où sa verve et son esprit brillent de tout leur éclat. Aux billets intimes, légers ou galants, adressés aux amis et aux maîtresses, il fallait aussi, sous peine de ne présenter qu'un Henri IV incomplet, ajouter quelques lettres sérieuses, pour montrer le côté soUde et élevé de cette

nature si bien douée et si variée. En procédant de cette façon, on obtenait un double résultat ; on avait d'abord un recueil de lettres qui place incontestablement leur auteur parmi nos meilleurs écrivains, et en même temps une autobiographie excellente, qui met en relief les principaux traits de l'histoire et du caractère de ce roi, dont la France a conservé le souvenir, surtout parce qu'il fut un grand patriote et un homme d'esprit.

Il y a bientôt un siècle, Tabbé Brizard^ essaya, en 1785, de pubher le recueil des plus belles lettres de Henri IV, dont il était l'admirateur passionné. Des difficultés de toute sorte empêchèrent l'exécution de ce projet. La principale était de rassembler toutes les lettres du Roi, afin d'être à même de faire le choix de celles qui devaient être imprimées.

C'est ridée de l'abbé Brizard que nous reprenons aujourd'hui : plus heureux que lui, nous pouvons la mettre facilement à exécution. En effet, le ministère de l'instruction publique a publié, de 1843 à 1873, la correspondance complète de Henri IV en huit volumes in-4°, comprenant environ sept mille lettres, dont le plus grand nombre, il est vrai, sont des lettres

' Auteur d'un excellent ouvrage intitulé : De l'amour de Henri IV pour les lettres, Paris, 1785, petit in-12.

d'affaires, des circulaires, des dépêches diplomatiques écrites par les secrétaires ou les ministres du Roi, et ne représentant que sa volonté, sa pensée et non pas son style.

L'honneur de cette belle publication revient à M. Villemain, ministre de Hnstruction publique. Sous ses auspices, on put obtenir communication des lettres conservées dans les diverses archives et bibliothèques de Paris, de la province et de l'étranger (Saint-Pétersbourg, Londres, Florence, Turin, Milan, Rome, etc.), dans les archives de nos anciennes familles, enfin dans les cabinets de divers amateurs d'autographes. A l'étranger, les ambassadeurs, à l'intérieur, les correspondants des Comités historiques du ministère firent les copies et les envoyèrent à Paris, où cette précieuse collection se trouva enfin rassemblée et put être livrée à l'impression. Ce n'est que justice de notre part de signaler à la reconnaissance du public les noms de MM. Berger de Xivrey et Guadet, qui ont dirigé la publication, et ceux de MM. deFréville, Bernhard et Abel de Chevallet, qui ont été les savants et intelligents collaborateurs de M. Berger. Ce sont eux qui ont mis en œuvre cette masse énorme de matériaux et qui ont enfin donné à l'histoire la plus précieuse source d'informations qu'elle possède sur le règne de l'un de nos plus grands rois.

Si les érudits ont lu et étudié ces huit gros volumes,

il faut bien convenir que le public les ignore, et que les merveilles littéraires qu'ils renferment lui demeurent inconnues. C'est pour les faire connaître au grand nombre, c'est pour en rendre la lecture facile que nous publions ce volume, certains que les gens de goût n'hésiteront pas plus que nous à ajouter Henri IV à la liste de ces grands écrivains de sève purement française : Rabelais, Régnier, Corneille, La Fontaine, Molière, Madame de Sévigné, Saint- Simon, Voltaire, qui sont les vrais maîtres de la langue et qui nous offrent les meilleurs modèles de Tesprit français, de sa verve et de ses libres allures.

Au temps de Henri IV, notre langue commençait à se remettre des tortures auxquelles l'avaient soumise Ronsard et la Pléiade pour la latiniser et la gréciser. Ces trop enthousiastes admirateurs d'Athènes et de Rome méprisaient leur idiome national, le trouvant vulgaire, et avaient essayé de le transformer.

En pensant à eux et à leur oeuvre avortée, on ne peut s'empêcher de songer à ce philosophe de Molière, qui avait une oreille pour les langues savantes et étrangères, et une autre pour la vulgaire et la maternelle.

Leur tentative avait échoué contre le roc inébran-

lable de Hnstinct populaire; la langue avait survécu, mais notre vieille littérature avait sombré dans cette révolution littéraire, faite par la manie de Tiraitation des choses étrangères. Qui pourra jamais dire ce qu'il en a coûté à la France depuis le XVP siècle, pour avoir sans cesse changé ce qui était français contre des importations grecques, latines, italiennes, anglaises, allemandes, américaines, dans le domaine de la littérature, aussi bien que dans ceux de l'art, de la politique, de Térudition, de la philosophie et des moeurs. Il faut que le génie national soit bien riche et bien solide, pour avoir résisté, durant quatre siècles, à cette mode absurde et persistante de l'imitation de l'étranger .

Montaigne, Brantôme, Pierre Lestoile, d'Aubigné, Régnier, Malherbe, saint François de Sales, sont les principaux écrivains contemporains de Henri IV. Chez plusieurs d'entre eux, la langue est encore pleine de latinismes ; Henri IV est le plus français de tous. Ecrivain ou orateur, Henri IV a sa base en luimême; la langue de ses lettres et de ses discours est bien française ; tous les mots qu'il emploie appartiennent au vieux fonds de la langue ; il ne se sert que des plus simples et rejette les mots nouveaux et savants fabriqués par l'école de Ronsard ou imités de l'étranger ; il a horreur de l'espagnol, qui commence à être à la mode, et ne veut pas que son fils l'apprenne.

Sa verve, ses saillies, le tour de sa pensée, tout est

Lien à lui et sort de la meilleure veine de la vieille France. Il y a bien une pointe d'esprit gascon, mais elle tourne au profit de roriginalité et de la liberté des allures .

Malherbe a réagi contre les influences étrangères qui dénaturaient le français, sous prétexte de l'ennoblir ; son action sur la langue et la littérature contemporaines a été considérable et heureuse.

Je ne puis m'empécher cependant de regretter que les lettres de Henri IV ne soient pas entrées de bonne heure dans le domaine de la httérature, et que ce ne soit pas Tinfluence de Henri IV qui ait prévalu. La réaction contre les éléments étrangers eût été encore plus énergique ; la langue y aurait beaucoup gagné en souplesse, et Fesprit et la fantaisie eussent été représentés.

Parmi les différences que l'on trouve entre la langue de Henri IV et celle d'aujourd'hui, on remarque surtout que plusieurs mots et quelques locutions ont vieilli ou disparu ; — que le sens de quelques mots s'est transformé ; — que quelques verbes actifs sont changés en verbes neutres {favoriser à mes vœux) ; — que quelques verbes neutres et réfléchis ont un sens actif (croire la trêve, surseoir les révolutions^ un tel me hâte) ; — que l'auxiliaire êt^^e s'emploie souvent pour l'auxiliaire avoir; — que quelques mots ont changé de genre {affaire est masculin ; exemple est féminin) ; — enfin, que les prépositions s'emploient

volontiers l'une pour l'autre. Mais le sujet a été trop bien traité par M. Yung ' pour que je ne doive pas m'arréter ; je me contente donc de renvoyer à son livre, et je me résume en disant qu'on lit les lettres de Henri IV sans trouver la langue dans laquelle elles ont été écrites beaucoup plus vieillie que celle de nos auteurs du milieu du XVII° siècle, parce que l'esprit et le bon sens, qui en forment le fonds principal, ne vieillissent pas.

Si Ton n'avait pas écrit un savant travail sur le style, comme sur la langue de Henri IV -, je me serais laissé aller peut-être à faire une étude sur cet agréable sujet. Mais je sais que le lecteur aime peu les dissertations ; aussi serai-je bref.

Henri IV est un écrivain , « un écrivain sans le savoir », a-t-on dit; il est plus juste de dire : sans chercher à l'être.

Il écrit et il parle, en effet, sans prétention, sans viser au rôle d'auteur ou d'orateur ; aussi est-il toujours original et d'un naturel parfait. Il dit^ sans effort, sans travail , et toujours de la manière la plus heureuse, ce qu'il sent et ce qu'il pense. Son style varie à l'infini ; ses lettres sont sérieuses ou

• Henri IV écrivain. Paris, 1855, ia-8°.

- Nous parlous de l'ouvrafre de M. Yung, (][ue nous veuons de citer.

gaies, tendres^ aimables, graves ou sévères, suivant Toccasion ou la personne à laquelle il écrit. Il est rare qu'il ne lui vienne pas sous la plume quelque saillie, quelque mot spirituel, quelque fine ironie; quand il le faut, il trouve toujours une parole émue et venant du cœur.

S'il y a un récit, une description, le tour en est vif, rapide, et on y rencontre toujours le trait qui met en relief la pensée principale. Henri IV manie la langue mieux qu'aucun de ses contemporains. Maître de sa pensée, il la formule nettement, sans hésiter. Sa phrase est courte, alerte ; il saute volontiers d'un sujet à un autre, ne se préoccupant pas de Tart des transitions. Il écrivait comme il parlait. Nous savons que sa conversation était charmante, vive, imagée, gaie et quelquefois pleine de bouffonneries. Ses discours ont toutes les quahtés de ses lettres : verve, esprit, netteté d'idées, raisonnement ferme et serré.

On y retrouve bien « cette promptitude et cette vivacité miraculeuses et par delà le commun », dont il était doué, comme nous l'apprend d'Aubigné. Quelquefois aussi la grande liberté d'allures que se donne le Roi dans ses lettres, amène certains détails d'une familiarité qui tourne à la grossièreté ; mais n'oubhons pas que l'hôtel de Rambouillet ne tiendra ses assises précieuses que plus tard.

Somme toute, M. Yung a pu dire avec raison que Henri IV est le premier, en France, qui ait senti et

trouvé le vrai style épistolaire; et, pour justifier cette opinion, il suffit de comparer les lettres de Malherbe à Peiresc et celles de Henri IV. Malherbe est bien français comme le Roi ; mais il est solennel, lourd, sans naturel, tandis que la correspondance de Henri IV, chef-d'œuvre épistolaire du XVP siècle, nous amène directement, en passant par dessus les lettres travaillées et maniérées de Balzac et de Voiture, à Madame de Sévigné.

Quoique ce recueil dût être principalement composé de la correspondance familière de Henri IV, nous avons cru devoir y joindre toutes ses harangues, quelques allocutions, quelques poésies, une prière, un entretien avec le duc de Mayenne, un autre avec Sully, en un mot tout ce qui nous paraissait propre à faire apprécier sous leurs divers aspects son style et sou esprit.

Nous avons évité avec soin de donner à notre travail aucun caractère d'érudition ; nous avons voulu faire un livre intéressant, d'une lecture agréable. Tout en respectant toujours le texte de la grande édition, nous avons adopté une orthographe plus moderne, afin de rendre la lecture plus facile. Nous n'avons mis que les notes indispensables, mais toutes les fois que nous Ta vous jugé nécessaire,

nous avons fait précéder les lettres d'explications qui mettront le lecteur au courant de la situation et lui permettront de comprendre et de goûter ce qu'il lira. La méthode, croyons-nous, est nouvelle ; nous espérons qu'on voudra bien la trouver bonne.

Enfin, deux gravures sont jointes au volume. D'abord, une eau-forte, oeuvre de M. Boilvin,dont lé nom dispense de tout éloge, représente Henri IV, d'après un tableau du temps qui fait partie de la collection de portraits du Musée de Versailles. Il nous donne un Henri IV bien vivant, avec son air narquois, moins solennel que le type consacré dePorbus, qui se trouve partout. La seconde planche est une héliogravure représentant le masque du Roi) tel qu'il a été moulé sur son beau et souriant visage, en 1793, après la violation des tombeaux de Saint-Denis. Le dessin d'après lequel Théliogravure a été faite, est dû au crayon vigoureux et intelligent de madame Laure Lacombe. On sera frappé, en comparant ces deux gravures, de la ressemblance du portrait avec le masque, le second attestant combien le premier est vrai .

Mais il faut revenir à Henri IV et faire connaître l'homme. Pour cela, nous empruntons au Mercure françois ', recueil historique, compilé et publié par

' Le Mercure François ou la Suite de l'Histoire de la pais, commen-

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