A MONSIEUR LE CURE DE
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107 >.
Monsieur le Curé , nous recongnoissons ce point de vos lettres estre bien vray que la peste que nous avons en nostre ville est une verge de Dieu, et confessons que
* Au dos : Responce à un certain curé qui avoit escrit durant que la peste estoit à Genève, là où il y a plusieurs instructions singulières. — Sans date. — On voit par les registres du Conseil que la peste se déclara à Genève en 1542, et qu'elle lit, durant plusieurs années, de grands ravages dans la ville, et dans tout le pays de Savoie. Le nombre des malades était immense. On ne pouvait les visiter sans s'exposer à une mort presque certaine. Trois ministres s'offrirent spontanément pour remplir ce devoir, Calvin,
c'est justement qu'il nous punit et chastie pour nos faultes et démérites. Nous ne doubtons pas aussi que par ce moien il ne nous admoneste d'examiner nos consciences, pour nous induire et attirer en repentance. Par quoy nous acceptons bien ce que vous dictes qu'il est temps de nous retourner à Dieu, pour demander et obtenir pardon de luy et miséricorde. Nousvoions semblablement qu'en toute la chrestienté à grant peine y a il un seul anglet qui ne soit affligé à son endroict, dont il nous fault conclurre que l'ire de Dieu est fort emflambée sur le paoure monde. Et n'est pas de merveille, car les causes sont évidentes, et ne les fault pas chercher loing, veu qu'on voit quelle corruption il y a partout et comme les vices régnent en extrémité. Nous ne disons point cecy pour nous excuser en nous mectant du nombre des aultres, mais d'aultant que l'ire de Dieu nous doibt estre plus espouvantable, quand elle est ainsi espandue sur toute la terre, comme une espèce de déluge. Or quand nous avons bien tout pensé, nous ne pouvons aultrement juger, sinon qu'oultre les vices qui régnent communément partout , il y a deux choses entre les chrestiens qui provocquent l'ire de Dieu, c'est que les uns le déshonorent par idolâtrie et superstitions, et au lieu de recevoir sa saincte parole pour estre réduicts au droict chemin, non- seulement la mes-
Sébastien Castalion et Blanchet. Castalion, désigné le premier par le sort, déclina lâchement ce périlleux honneur; Blanchet fit généreusement le sacrifice de sa vie, et les instances de la seigneurie de Genève, qui craignit d'exposer les jours précieux du Réformateur, purent seules déterminer Calvin à se désister de la charge qu'il avait sollicitée.
prisent et s'en mocquent, mais Pont en haine et en horreur, et la persécutent. Nous au contraire qui congnoissons par son Evangile comme il le fault servir et honorer, ne tenons compte d'en faire nostre debvoir, tellement que la parole de vie est quasi oisive et inutile entre nous. Nous ne voulons point nous justifier en condamnant les aultres. Car en tant qu'il a pieu à Dieu de nous retirer des horribles ténèbres où nous estions, et nous illuminer pour nous faire congnoistre le droict chemin de salut, d'aultant sommes-nous plus coulpables, si nous sommes négligens à faire nostre devoir, selon qu'il est escrit : Le serviteur congnoissant la volunté de son maistre, et ne la faisant pas, sera plus asprement puny. Luc 12. Ainsi nous ne debvons pas estre esbahis, si nostre Seigneur nous visite au double, veu l'ingratitude qui est en nous, quand nous ne cheminons pas comme enfans de lumière , et ne faisons pas les fruicts de la saincte vocation à laquelle il nous a appeliez. D'advantage il dénonce qu'il commencera son jugement par sa maison ; c'est-à-dire qu'il corrigera ses domestiques les premiers. 1 Petr. 4. Mais cependant si fault-il estimer d'auitre part que puisqu'il a surtout sa gloire en recommandation, qu'il hait et a principallement en horreur les idolâtries et superstitions par lesquelles il est déshonoré, et en est plus griesvement offensé que de nulle autre chose. Pensez un petit à ce qui se faict entre vous. On y adore les pierres et le bois; on y invocque les morts; on se fie en choses vaines; on y veult servir Dieu par cérémonies follement controuvées sans sa parole. La doctrine de vérité y est ensepvelie, et si quelqu'un la veult remectre en avant, il est
cruellement persécuté. Estimez-vous que Dieu puisse porter telles pollutions et blasphesmes contre son honneur? Sainct Paul testiiie que Dieu avoit envoie la peste en Corinthe à cause que la saincte cène n'y estoit pas traictée si révéremment qu'elle devoit. 1 Corinth. 11. Que fault-il doncq attendre puisqu'elle a esté desjà de si longtemps convertie en un sacrifice exécrable, comme est vostre messe? Ce que nous disons n'a pas mestier de longue preuve. Regardez l'institution de nostre Seigneur Jésus, et faictes comparaison entre icelle et vostre messe. Vous y trouverez plus de distance qu'entre le ciel et la terre. Ainsi à la vérité nostre office seroit de donner gloire à Dieu tous ensemble d'un accord, en confessant nos offenses, chacun en son endroict. Daniel 9. C'est que de nostre part nous sentions combien c'est un grief péché à nous, de ne recevoir sa grâce, comme il appartient, quand il nous la présente, et que nous ne vivons en aultre perfection, veu la congnoissance qu'il nous a donnée de son Evangile, et les exhortations qui nous sont journellement faictes par son commandement. Que ceux qui au lieu de la parole suivent leurs propres phantasies ou les traditions humaines, considèrent que c'est une abomination fort déplaisante à Dieu que de corrompre son service, comme ils l'ont faict, d'adhérer à fausses doctrines, de mectre la grâce de son salut aux créatures, de renverser le droict usaige des sacremens, d'abuser de son nom , et avec tout cela de persécuter les tesmoings de Jésus-Christ, qui osent ouvrir la bouche contre leurs abus. Et si aulcuns d'eux sont à présent en prospérité, qu'ils ne se confient pas pourtant en cela. Car c'est tousjours la façon des hypocrites, et nommé-
ment des idolâtres, de se glorifier quand la main de Dieu ne les presse point, que c'est à cause qu'ils ont bien servy Dieu en le déshonorant par leurs idolâtries, et par cela s'endurcissent en leur impiété, se flattant eux-mesmes, et condamnant les aultres. Mais que dict nostre Seigneur? Je leur ay, dict-il, faict tous les biens qu'il estoit possible, et ils ont pensé que ce fust le loyer d'avoir paillarde avec leurs idoles. Pour tant je leur osteray tout ce que je leur avoys donné pour descouvrir leur turpitude, et les contraindre de retourner à moy .
Or maintenant quand il est question de chercher pour quels ineffaicts Dieu nous punit, et en quoy nous l'avons offensé , vous nous alléguez que nous avons changé le service divin , et l'ordre de l'Esglise , qui estoit tant bien institué et observé en nostre ville. Ceste reproche n'est pas nouvelle, car on la faisoit à Jérémie de son temps, comme il récite au 44e chapitre. C'est que les hypocrites se plaignoient, depuis qu'on avoit laissé d'adorer la royne du ciel, qu'il n'y avoit eu que famine, guerre et toute paoureté. Lactance aussi, ancien docteur de l'Eglise, et sainct Augustin démonstrent que de leur temps toutes les afflictions qui estoient advenues au monde, on les imputoit à l'Evangile, pource qu'il avoit esté cause de faire abolir les superstitions des païens qu'on réputoit estre le service de Dieu. Vous répliquerez que ce n'est pas tout un ; nous tenons que si. Qu'est-il doncq de faire? Il fauldroit enquérir du faict à la vérité, pour en bien et droictement prononcer. Or oultre ce que nous avons nos consciences paisibles devant Dieu touchant cela, la chose en peult clairement respondre pour nous devant les hommes. Car nul ne
nous a encore remonstré que nous eussions rien changé qui fust commandé de Dieu, ne que nous eussions introduict aulcune nouvelleté contre sa personne, ne que nous soions décliné de la vérité pour prendre quelque maulvaise doctrine. Au contraire c'est chose notoire que nous avons réformé nostre Esglise selon la pure doctrine de Dieu qui est la règle de la mectre et entretenir en bon estât. Il est vray que c'est chose odieuse de changer ce qui estoit receu. Mais l'ordre que nostre Seigneur nous a une fois baillé, doibt estre à jamais inviolable. Ainsi quant il a esté délaissé pour un temps, il le fault remectre au-dessus , et le ciel se deubt-il mesler avec la terre. Il n'y a nulle ancienneté , nulle coustume qui puisse préjudicier en cela, que le gouvernement de TEsglise, estably de l'authorité de Dieu, ne soit perpétuel jusqu'en la fin du monde, puisqu'il l'a ainsi voulu et déterminé. Les raisons qui nous ont faict changer sont trop urgentes. Le premier poinct de la chrestienté est d'adorer Dieu droictement. Or nous avons congneu que la formé d'adoration dont nous usions, estoit fausse et perverse, d'aultant qu'elle n'estoit pas en esperit de vérité, Joan. 4., mais en cérémonies externes, et mesme en façon de faire superstitieuses. Combien qu'encore nous n'adorions pas Dieu seul, mais en son lieu les pierres et le bois, les peinctures,les reliquaires des morts, et choses semblables. A l'adoration de Dieu est conjoincte la règle de le bien invocquer. Et comment est-ce qu'on l'invocque en toute la papaulté, sinon avec double et défiance, d'aultant qu'on ne congnoît point l'office de Jésus-Christ qui est de nous estre advocat et intercesseur, pour nous
faire obtenir nos requestes? Rom. 8. — 1 Timoth. 2. — 1 Jean 2. — Hébr. 4. Avec cela quelles sont les prières publiques sinon murmures ou ulemens [sic) sans intelligence ?Tiercement combien y a-il de blasphesmes, en ce qu'on attribue la vertu du seul médiateur à saincts et sainctes pour obtenir grâce en leurs noms et par leurs mérites? Après l'invocation s'ensuit le service. Or nous estions instruicts de servir Dieu par vaines traditions des bommes. Au contraire il veult et requiert que nous aions sa seule volunté pour toute règle. Deutér. 12. — 1 Reg. 45. Quant est de la fiance de nostre salut, qui est comme le fondement de tout, au lieu de la mectre en sa pure miséricorde, affin d'avoir nos consciences à repos, et luy donner la gloire qui luy appartient, nous estions apris, comme le reste du monde, de la mectre partie en nous-mesrnes, partie en aultres créatures. ïi n'est jà mestier de racompter tout le reste, veu qu'il n'y auroit nulle fin. Tant y a que la grâce de Jésus- Christ nous estoit quasi ensepvelie. Quant nous avons congneu et qu'il nous a esté clèrement approuvé que tout cela estoit abomination devant Dieu, qu'eussionsnous faict? Estoit-ce à nous de résister à Dieu, et à sa vérité? Quand est de l'ordre de l'Esglise, s'il eust esté aulcunement tolérable, nous eussions esté bien contens de le continuer, mais c'estoit une Babylonne si confuse, qu'il ne restoit aultre remède que de le renouveller. Que dirons-nous des sacrements dont l'usaige avoit esté renversé tout aultrement que Jésus-Christ notre Seigneur ne les a ordonné? Combien y avoit-il de folles cérémonies au baptesme controuvées par les hommes sans autorité de Dieu? Et qui pis est, la vraie et pure insti-
tution de nostre Seigneur estoit quasi abolie par tels fatras. Qu'ainsi soit, on estiinoit plus le chresme que l'eau, et aujourd'hui il vous semble quasi advis que nostre baptesme est nul, pource que nous n'avons retenu que ce que le Seigneur a commandé, et que les apostres ont tenu et observé. De la saincte Cène, elle estoit encore beaucoup plus profanée. Nostre Seigneur nous Ta laissée pour un gaige, aflin que (soyions) certains que nos âmes sont nourries de son corps et de son sang, pour nous faire participans de tous ses biens, et singulièrement de sa mort et passion. Pour ce faire on la devoit distribuer comme son commandement le porte, voire en déclarant la vertu et le fruit du mystère. Au contraire on l'avoit convertie en sacrifice, pour faire nouvelle réconciliation avec Dieu par l'œuvre d'un homme, et nonseulement pour les vivans , mais aussi pour les morts. Le prestre, pour user du sacrement, se séparoit de l'Esglise. Le tout se laisoit et disoit en langue incongneue , comme les enchanteurs font leurs charmes. Quant ce venoit à Pasques , encor ne bailloit-on au peuple que la moitié du sacrement, le privant du calice contre le commandement exprès du Maistre. De consentir à ces sacriléges-là, il n'y avoit nul propos. Et maintenant toutefois on nous reproche que nous avons abbatu ce sainct sacrement. Mais la chose monstre que nous l'avons restitué et mis en son entier, là où il estoit corrompu et pollué en tant de sortes. Sainct Paul voulant corriger un abus qui estoit survenu entre les Corynthiens en ce sacrement, les renvoie à la première ordonnance du Seigneur, comme à un statut inviolable. 1 Corynth. 2. Que pouvions-nous doncq foire pour cor-
riger les abus infinis dont il avoit esté contaminé, sinon suivre ceste mesme règle? Qu'on nous remonstre, si on peult, si nous avons rien en la façon que nous tenons qui ne soit conforme à l'institution de nostre Seigneur, à l'usance des apostres, et nous sommes prests d'amender la faulte. Mais si on nous accuse sans propos et raison, cela ne nous esmouvera pas, pour nous faire renoncer la vérité certaine. Pourtant ce que vous nous imputez à faulte, nous le prenons pour une œuvre de Dieu, la meilleure que nous eussions peu faire. Cependant nous ne nions pas que nous n1aions grandement failly en beaucoup de sortes, dont nostre Seigneur nous punit à bon droict, mais c'est d'aultant que nostre vie ne respond pas à sa saincte doctrine de laquelle nous faisons profession.
Semblablement en nous exhortant de nous réduire à Dieu pour appaiser son ire, vous nous ramenez à des moiens qui sont plus tost pour la provocquer et enflamber d'advantaige. Premièrement vous vouldriez que nous fissions oblation du précieux corps et sang de nostre Seigneur Jésus. Nous sçavons bien que c'est une chose acoustumée entre vous, mais pour sçavoir si c'est une œuvre plaisante à Dieu, il faut enquérir si elle est selon sa volunté. Or il ne nous dict pas que nous offrions son corps, mais que nous le recevions. Matth. 26. Marc. Luc. Paul. — Prenez, dict-il, mangez. Au lieu de recepvoir le corps de Jésus-Christ, si nous voulons faire acroire à Dieu que c'est un sacrifice que nous luy offrons, où trouverons-nous approbation de notre phantasie? Nous vous prions de bien considérer ceste raison. Vous nous conseillez de faire offrir le corps de Jésus-
Christ par un prestre, affin d'obtenir grâce. Nous répondons qu'il ne nous a pas donné son sacrement à telle fin, mais que c'est pour le recevoir, affin d'estre participai du sacrifice unique et éternel que luy seul a offert, comme c'est son office. Héb. 7. 8. 9. 10. Nous disons plus oultre que cela est déroguer à sa dignité, d'aultant qu'il a esté consacré sacrificateur sans successeur ne compaignon, pour s'offrir soy-mesme, pource que nul autre n'estoit digne de faire un acte tant excellent. Car l'office de sacrifier est d'estre médiateur pour faire appoinctement entre Dieu et les hommes. Auquel adjousterons-nous foy? à Jésus-Christ, ou à vous? puisqu'il y a telle contrariété. Vous nous alléguez puis après les belles processions générales. Mais qu'est-ce qui se faisoit là, sinon qu'avec grant pompe et cérémonies on vouloit appaiser Dieu? Vous nous direz que vostre intention est qu'on les fît avec dévotion. Mais quelle dévotion est-ce de mectre sa fiance en chandelles et torches, en acoustremens beaux et sumptueux, en images, en reliquaires des morts? Ça bien esté tousjours la façon des païens, comme il appert par les histoires. Mais que telle façon convienne à la chrestienté, il fauldroit sçavoir comment. Nous ne disputons pas si on se doit assembler pour faire prières solennelles à Dieu. Mais nous demandons que c'est qu'il y a es processions générales oultre la pompe des acoustremens, luminaires, reliques et aultres choses semblables. Or tout cela sent ia juisverie, et convient plus tost à païens qu'à chrestiens. On y crie et chante bien. Mais quoy, c'est en langue incongneue, et par ainsi contre le commandement exprès du Sainct-Esperit , 1 Corynth. 14, qui veult que les
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prières communes se facent en langue commune, affin que les rudes et idiots y puissent participer, et dire amen en la fin. Vous nous exhortez puis après à invocquer la vierge Marie et les saincts, entre lesquels vous nommez sainct Pierre spécialement, comme nostre patron. Mais Dieu nous appelle à luy seul, nous défendant d'avoir ailleurs nostre recours. Psal. 49. Et ce à bon droict, car la principalle partie de sa gloire gist en cela, que nous l'invocquions luy seul au nom de Jésus-Christ. Mais encore que ceste raison-là n'y fust point, il y a tant d'exhortations en l'Escriture de se retourner à Dieu avec prières et oraisons en temps de peste, de guerre et famine. lésa. 44, 45. Jerem. 3. Osée 2. Jamais il n'y a un seul mot dict d'invocquer les saincts. Ce seroit doncq trop inconsidérément faict à nous de suivre ce que vous nous dictes, en nous destournant de la doctrine de Dieu. Touchant de ce que vous appelez sainct Pierre nostre patron , n'est aultre chose que ce que dict le prophète : Israël, tes dieux sont selon le nombre de tes villes, Jerem. 2, et de ce temps-là l'intention du peuple d'Israël n'estoit pas de forger plusieurs dieux pour abolyr le vray Dieu créateur du monde. Mais en tant que chascune ville eslisoit un patron pour y mectre sa fiance, il leur est reprosché par le prophète que chascune ville a son Dieu propre. Aultant nous en voulez-vous faire à présent. Mais à Dieu ne plaise que nous prenions aultre patron que Jésus-Christ, lequel nous a prins en sa charge, pour nous recommander à Dieu son Père. Si nous avons esté aultrefois en cest aveuglement, les ténèbres sont passées. Joan 10. Le temps n'est plus d'errer, ainsi que nous
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avons la clarté luisante devant nos yeux. Mais vous avez congneu par expérience, dictes-vous , combien cela profîtoit. Ce n'est pas chose nouvelle, comme nous avons dict d'attribuer les bénéfices de Dieu à nos folles œuvres et perverses, comme si par idolâtrie nous avions mérité les biens qu'il nous envoyé. Aultant en disent les sorciers, enchanteurs, divins, et aultres semblables. Mais nous avons nostre règle certaine, c'est que la raison précède, et que l'expérience suive puis après. Si nous faisons ainsi, nous n'extravaguerons point, et ne déclinerons ne ça ne là de ce que Dieu nous commande. Et nous trouverons à la vérité et sans tromperie que jamais son ayde ne défault à ceux qui se fient pleinement en luy. Au contraire, en cherchant d'aultres secours, nous penserons bien quelquefois y avoir profict, mais à la fin nous y serons abusés.
Or nostre Seigneur Jésus vous veuille ouvrir les yeulx pour veoir que c'est qu'il veult dire, quant il se nomme le seul salut , la seule vie , la seule sanctification , la seule sagesse, la seule fiance des hommes; aflîn que nous tous ensemble le congnoissant tel, d'un bon accord le glorifions, tant de cueur que de bouche, et pareiliement en toutes nos œuvres, affin que comme nous avons tous receu un baptesme en son nom, nous aions une mesmc confession de nostre chrestienté. (1542-43.)
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnificques et très honorés seigneurs, j'espère que maistre Pierre Viret vous aura faict mes excuses de ce que je ne vous escrivis point de Berne , d'aultant que pour lors j'estois mal disposé. Estant venu à Basle, je présentay mes letres à Messieurs du Conseil, lesquels me donnèrent letres de recommandation à Messieurs de
* Cette lettre, écrite de Strasbourg , se rapporte , ainsi que les trois suivantes, au voyage que Calvin entreprit, en 4 543, pour l'évangélisation de Metz.
Ville impériale et siège d'un des trois évêchés que le traité de Cateau-Cambrésis devait incorporer à la France, Metz reçut de bonne heure les semences de la Réforme. Ses premiers missionnaires , Jean Leclerc et Jean Châtelain, furent des martyrs (1523-1524). L'Eglise qu'ils avaient fondée par leur témoignage , grandit sous la croix. Elle demanda, en 1541 , le libre exercice de la religion à la diète de Ratisbonne, mais sans l'obtenir. L'année suivante, elle appela Farel. L'intrépide missionnaire répondit à ce périlleux appel, et prêcha au milieu d'un immense concours de peuple. Chassé de la ville par une sédition, il se retira au village de Montigny, où les protestants accoururent en foule pour entendre ses prédications. Les portes de la ville furent fermées sur eux, par ordre des magistrats catholiques, et ils se virent ainsi chassés de leur patrie. Accueillis avec humanité par les magistrats de Strasbourg, ils recoururent à l'intervention des princes protestants d'Allemagne pour obtenir leur libre rentrée dans leurs maisons et leurs biens, ainsi que le libre exercice de leur culte Ce fut durant ces négociations que Calvin partit de Genève, et rejoignit Farel à Strasbourg. Bèze: Hist. eccl., T. III, p. 431 et suivantes.
ceste ville, les prians de me vouloir adresser tant de conseil que d'ayde en mon voiage.
En ceste ville tant par le moïen de vos lettres et celles de Messieurs de Basle, que par la bonne affection qu'on m'y porte, et singulièrement en faveur de la cause, j'ay trouvé aussy bonne aide comme je pouvoye désirer. Messieurs se sont offert très libéralement de faire ce qui seroit en leur puissance. Seulement que nous regardissions maistre Guillaume et moy les moïens dont il seroit expédient de user. Sur cela nous leur avons proposé trois voies : ou de nous faire conduire tout droict à Metz, combien que ce ne fust sans danger; ou derechef sommer le Conseil de Metz de nous donner audience; ou bien d'envoyer en la ville de Smalkad, en laquelle maintenant est assemblée la ligue des protestans, et là requérir instamment les princes et ambassadeurs des villes de vouloir prendre la chose en main.
Quant au premier poinct, ils ont respondu que voluntiers ils envoiroient ambassade avec nous, pour nous mener en seureté, et soliciter que nous fussions ouys, et qu'ils ne se vouldroient pas espargner en cest endroict, n'estoit qu'ils voyoient cela ne se pouvoir faire sans dangier de nos personnes, et avec petite espérance de fruict. Aultant d'envoyer lettres en leur nom privé, que ce seroit poine perdue. La raison est que les papistes se sont fortifiés par la venue de l'empereur, d'aultant qu'il promect d'appointer à ce voiage tous les différens de la religion, comme s'il n'avoit aultre chose à faire pour le présent1. Ainsi quand on leur escrit de
1 Charles-Quint avait lui-même présidé avec un éclat extraordinaire la diète de Ratisbonne, et fait de vains efforts pour opérer un i. 6
ceste ville, pour toute responce et solution ils remectent tousjours là.
Le troisième poinct doncq a esté trouvé le meilleur, d'envoyer à Smalcad, ce que desjà ils eussent faict, n'eust esté qu'ils ont voulu avoir articles de nous, pour remonstrer tout ce que bon nous se.mbleroit. Mais demain au playsir de Dieu, le messaiger partira. Ils nous ont permis de procurer l'affaire en telle diligence, et si à bon escient que nous congnoistrons leur zèle et couraige, et comme je les congnois, je ne doubte pas qu'ils n'en facent encor d'advantaige qu'ils ne promectent. Il y a six journées jusque-là, en telle haste, comme leur hérault ira, car communément on y en mect bien huict bonnes.
Or pendant que ce voiage se fera, pource qu'il me fault attendre icy, je me suis advisé, magnifîcques et très honorés seigneurs, de vous renvoyer vostre hérault présent porteur, afin de vous signifier comme la chose alloit , car je craignois de faire si longue demeure en espérance, sans vous envoyer cependant de mes nouvelles. Et cela se peult faire, sans despendre beaucoup d'advantaige que si j'eusse retenu le messaiger avec moy. Au reste vous regarderez quant à le renvoyer ce qui vous en semblera bon. Je luy ay baillé à toutes adventures six escus, afin qu'il eust pour faire ses despens, en allant et retournant, avec trois testons que je lui avois délivré. Toutesfois vous en ferez selon vostre bon playsir. Je le dis pource que si vous le vouliez ren-
rapproehement entre les partis religieux. Il avait seulement obtenu de la majorité de l'assemblée une déclaration qui soumettait les points en litige à la décision d'un concile.
voyer, qu'il fauldroyt qu'il i'ust icy dedans quinze jours pour y estre à temps. Car adoncq il nous conviendra de partir pour aller à Metz, si c'est le playsir de Dieu de nous y donner entrée.
Touchant de moy je sçays bien que je ne puis estre si longtemps absent de vous, sans défaillir aulcunement à vostre Eglise. Mais pource que d'estre venu si loing pour m'en retourner sans rien faire, c'eust esté une chose trop ridicule , mesmes quand il y a bonne espérance en attendant encores un petit, j'ay bien voulu devant mon retour tenter si Dieu vouldra faire quelque chose. Pourtant je vous prye de vouloir prendre patience jusque à tant que ce terme qui est brief soit passé. Adoncq le plustost qu'il me sera possible, je me hasteray de retourner par devers vous.
Cepandant, magnificques seigneurs, je vous supplye d'avoir en recommandation l'honneur de Dieu comme vous avez, et d'entretenir l'Eglise en bon estât et en bon ordre. Afin que vous voyez quelle nécessité il y a d'aller à Metz pour imposer silence à Caroli \ je vous envoyé un double de ses responces dernières, où il se monstre plus fier et arrogant que jamais, d'aultant
1 Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et curé d'Alençon, connut à Paris Le Fèvre d'E tapies, Farel et Calvin. Entraîné par la versatilité de son esprit dans les rangs de la Réforme, il se rendit à Genève, où le dérèglement de ses mœurs attira sur lui de sévères censures. Il s'en vengea par les plus violentes attaques contre la personne et les doctrines des réformateurs. Condamné au synode de Lausanne en 4 537, il rentra dans le sein de l'Eglise catholique, sollicita vainement un bénéfice et mourut misérablement à Rome. Les magistrats catholiques de 3Ielz l'appelèrent dans cette ville, en 1543, pour y détruire l'œuvre commencée par Farel.
qu'il se confie qu'en la présence de l'empereur on ne le contraindra poinct de venir à raison, car auparavant il s'en estoit voulu fuyr.
Il y a icy force bruict divers du Pais-Bas, maintenant que le duc deClèves a recouvert une forte ville qu'il avoit perdue, maintenant qu'il a esté desconfit ; mais pource que le tout est incertain encores, je me déporte de vous en escrire \ Toutesfois les esmeutes sont telles que à deux lieues d'icy il s'est faict une course depuis deux nuicts, et a-on volé cinquante chevaulx de marchants,
A tant, magnificques et très redoubtez seigneurs, après vous avoir faict les humbles recommandations de maistre Guillaume et de moy, je supplie le Seigneur Jésus de vous conserver et maintenir, vous faisant la grâce de tousjours bien conduire vostre peuple en bonne paix à l'honneur de son nom. De Strasbourg ce premier de jullet (1543).
Yostre humble serviteur en nostre Seigneur,
Jehan Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENEVE
Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnificques et très honorés seigneurs, deux jours après le retour de vostre hérault seulement, nous avons
1 Le duc de Clèves, allié de la France, était alors menacé par toutes les forces de Charles-Quint.
eu responce de la journée de Smalkald, que pour le présent les princes et ambassadeurs des villes ne pouvoient rien vuider en l'affaire de Metz , mais que avant que partir ils en feroient une bonne conclusion ; c'est de tenir nouvelle journée pour acbever ce qui a esté commencé, puisque ceulx de Metz ne veulent aller oultre, si on ne les poulse. Or, leur intention est de demander sauf-conduict pour eux et ceulx qu'ils vouldront là mener, et cela faict, venir sur le lieu, affin de presser d'advantaige. Ces nouvelles ouyes, nous sommes allés, maistre Guillaume et moy, par devant messieurs du conseil de ceste ville, les prier de nous dire qu'il leur sembloit bon de faire , alléguant que nous craignions que ce ne fust une chose trop longue d'attendre la venue de leurs ambassadeurs, et mesmes quej'avoye receu lettres de vous par lesquelles vous me mandiez, s'il n'y avoit espérance de rien faire pour maintenant, que je fisse diligence pour m'en retourner. Toutefois que s'il leur sembloit bon, maistre Guillaume pourroit encore attendre, de peur de rompre le couraige aux bons frères de Metz, s'il nous voioient partir tous deux ensemble. Ainsy nous leur donnions à entendre que nostre désir eust esté que maistre Guillaume fust demeuré, et que je me fusse retiré par delà, jusque à ce qu'on eust eu une certaine résolution. Leur responce a esté que s'il y avoit cause trop urgente qui me contraignist de retourner par devers vous, qu'ils ne m osoient pas empescher, mais que s'il estoit possible, le meilleur leur sembloit de ne bouger devant le retour de leurs ambassadeurs, lesquels ils espèrent devoir estre d'icy à huict jours en ceste ville.
Quant aux recommandations, remerciemens et offres que je leur ay faict de vostre part, ils ontrespondu que comme jusque à ceste heure ils se sont employé eh ceste cause, aussy qu'ils ont bon couraige de poursuivre et persévérer à l'advenir ; seulement qu'il leur faict mal de n'y pouvoir donner meilleur ordre, et m'ont donné charge de vous faire leurs recommandations, promeltans ne faillir à vous escrire par moy, car ils n'estoient pas advertys d'avoir messaiger si propre.
Ayans ceste responce nous avons changé propos, maistre Guillaume et moy, et ne doubte pas que vous ne trouviez bon que j'aye suivy le conseil de messieurs de ceste ville, puisque la chose estoit ainsi doubteuse. Il est certain qu'ils ne m'eussent pas voulu retenir sans avoir bonne espérance. Nostre Seigneur vueille tellement conduire son œuvre que l'issue soit encore meilleure. Les frères de Metz aussy de leur costé solicitent diligemment, car le maistre eschevin ancien *, avec qualtre bourgeois a esté à la journée, et de présent y ont encore homme. Incontinent que je pourray il ne vous fault doubter que je me hasteray de revenir, et sy ce n'eust esté que ce terme est sy brief, je n'eusse failly à faire un voiage par delà, pour vous faire moi-mesme de bouche les excuses. Mais puisqu'ainsy est, il n'y avoit propos de laisser un ouvrage si bien commencé. Parquoy, magnifiques seigneurs, je vous prye que vostre playsir soit avoir encore patience pour ce petit de temps, comme j'espère bien qu'aussy aurez-vous, qui est la cause que je ne vous en fais plus longues excuses.
1 Gaspar de Heu, seigneur de Buy. C'est sous l'administration de ce magistrat, favorable à la Réforme, que Farel avait été appelé à Metz.
DK CALVIN. 87
Pour nouvelles i'archevesque de Coulongne est merveilleusement constant à mectre l'Evangile en son païs , et est vrayement un miracle du zèle qu'il a, car quelque résistance que luy faict le clergé, l'université et la ville de Coulongne, voire jusque à le menacer apertement de le déposer, il ne laisse pourtant de persévérer plus vifvement que jamais, priant les prescheurs qui sont avec luy de n'avoir aulcun esgard à sa personne, ny à son estât, que la Réforrnation ne se face droictement, et comme il appartient, d'aultant que sa conscience le presse de s'en acquiter devant que mourir. Il a maintenant assemblé les Estats du païs pour conclure de mectre ordre et police sur les Eglises, et corriger l'idolâtrie; car touchant la prédication, il en avoit desjà esté résolu à l'aultre fois, c'est que tout le païs, excepté le clergé et la ville, ont accepté que l'Evangile se preschast par tout.
Cependant l'empereur faict ses appareils pour défendre ses Païs-Bas contre le roy % ou bien se ruer sur le duc de Clèves, on ne sçait lequel ; combien qu'il n'est pas encores fort avant en chemin, et y a dangier qu'il
1 Hermann de Meurs, archevêque-électeur de Cologne, prélat remarquable par son zèle et par sa piété. Il avait eu des conférences avec Mélanchthon , et avait chargé Bucer de prêcher la Réforme dans son diocèse. Il protestait cependant contre le titre de luthérien, déclarant qu'il voulait ordonner son diocèse d'une manière conforme à la doctrine apostolique. Il fut excommunié, en 4546, par le pape Paul III, et déposé après la bataille de Muhlberg.
2 Cette guerre, qui fut le dernier acte de la lutte entre Charles- Quint et François Ier, eut simultanément pour théâtre les Pays-Bas, la France et l'Italie. L'empereur avait pour allié le roi d'Angleterre, Henri VIII; François Ier, le duc de Clèves et le sultan Soliman. La paix ne fut rétablie que par le traité de Carpy. (\ 8 septembre 4 544.)
ne se puisse pas trop fort se haster. Car le Turc descend avec grosse puissance, et veult entrer de trois costés en l'Allemagne. Si cela ne le contrainct de reculer du tout, si luy sera-ce un retardement. S'il avoit loisir de donner sur le duc de Clèves, chascun pense bien qu'il en viendroit au-dessus1.
Touchant du roy, il a esté empesché par l'espace quasi d'un mois pour les pluies continuelles. Nous avons . eu nouvelles depuis qualtres jours qu'il se délibéroit de marcher pour venir rencontrer le duc de Clèves. Mais hier nouvelles vinsrent au contraire qu'il reculloit. On ne sçayt si c'est pour ce que l'Anglois le presse, et aussy n'est-il pas certain que ainsi soit. L'empereur demande des villes artilleries et munitions à emprunter; mais il n'a pas partout le crédit qu'il vouldroit bien.
A tant magnificques et très redoubtez seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye nostre Seigneur Jésus de vous gouverner tousjours par sonSainct-Esperit, vous donnant prudence et droicture pour faire l'office qu'il vous a commis à son honneur et gloire, et au salut de vostre peuple, maintenant par sa saincte protection vostre ville et seigneurie en bonne prospérité. De Strasbourg ce 24 de jullet 1543.
Vostre très humble serviteur en nostre Seigneur,
Jehan Calvin.
1 Mal soutenu par le roi de France, le duc de Clèves fut accablé par l'empereur, réduit à implorer son pardon à genoux, et dépossédé d'une partie de ses états.