‹ Lettres (volume 2)Chapitre 31 sur 47 · AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON · texte numérisé non relu

AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107a.

Mes très chers frères, nous avons sçeu en la fin pourquoy Fhérault de Berne n'estoit point retourné par là. C'est qu'il n'avoit pas telle responce comme nous eussions bien désiré; car le Roy a refusé plat et court toutes

* Cette lettre dut précéder de quelques jours le dernier combat des cinq prisonniers. Pressentant leur fin prochaine, ils écrivirent, le 5 mai, aux seigneurs de Berne pour les remercier des témoignages d'affection qu'ils en avaient reçus. « S'il n'a pas plu à Dieu, disaient-ils , de nous conserver la vie par vostre moien , cependant elle a été prolongée par là... malgré la fureur de tous ceux qui auraient voulu depuis longtemps nous exécuter à mort. Puis doncques qu'il luy plaist que nostre sang soit bientost répandu pour la confession de son sainct nom, nous nous estimons encore beaucoup plus heureux que si nous sortions en liberté. Car, comme il est véritable et tout-puissant, il nous fortifiera et ne permettra pas que nous soyons tourmentés au delà de nos forces , et après que nous aurons souffert un peu de temps, il nous recevra dans son royaulme céleste et nous fera reposer éternellement auprès de luy... » — Ce fut le \ 6 mai que les cinq écoliers furent avertis de se préparer à la mort ; ils reçurent cette nouvelle avec une pieuse sérénité. Le bûcher était dressé sur la place des Terreaux; ils s'y rendirent en chantant des psaumes et en répétant des versets des saintes Ecritures. — « Estans venus au lieu du supplice , ils montèrent d'un cœur alaigre sur le monceau de bois, les deux plus jeunes les premiers... Le dernier qui monta fut Martial Alba, le plus âgé des cinq, lequel avait esté longtemps à deux genoux priant le Seigneur. Il demanda instamment au lieutenant Tignac de luy octroyer un don. Le lieutenant luy dit : Que veux-tu? Il luy dit : Que je puisse baiser mes frères, devant que mourir. Le lieutenant le luy accorda. Lors

les requestes que luy ont faict Messieurs de Berne, comme vous le pourrez voir par le double des lettres, en sorte que de ce costé-là il n'y a plus d'attente. Mesmes quelque part que nous regardions icy-bas, Dieu nous a coupé la broche partout. Il y a ce bien que nous ne pouvons jamais estre frustrez de l'espoir que nous avons en Luy et ses sainctes promesses. Vous y avez esté tousjours fondez, du temps qu'il sembloit bien que vous peussiez bien estre aydéz des hommes, et que nous le pensions ainsy, et quelque apparence que vous ayez eu d'eschapper par moyens humains , si n'avez-vous point eu les yeux esblouis pour escarter vostre cœur et fiance ne çà ne là. Or à ceste heure la nécessité vous exhorte plus que jamais d'adresser tous vos sens au ciel. Nous ne sçavons pas encores quelle sera l'issue. Mais pource qu'il semble que Dieu se veuille servir de vostre sang pour signer sa vérité , il n'y a rien meilleur que de vous disposer à ceste fin , le priant de vous assujettir tellement à son bon plaisir que rien ne vous empesche de suyvre où il vous appellera. Car vous sçavez, mes frères, qu'il nous fault estre ainsy mortiffiéz pour luy estre offerts en sacrifice. 11 ne se peult faire que vous ne sousteniez de durs combats , affin que ce qui a esté dict à Pierre ne s'accomplisse en vous, qu'on vous tirera où vous ne vouldrez point. Mais vous sçavez en quelle vertu vous avez à baie dit Martial baisa les quatre estans jà liez, leur disant à chacun : Adieu, adieu, mon frère. » Le feu fut allumé. On entendit la voix des cinq confesseurs s'exhortant encore l'un l'autre au milieu des flammes : « Courage, mes frères, courage... qui furent les dernières paroles ouyes des dits cinq vaillants champions et martyrs du Seigneur. » Hist. des Martyrs, L. IV, p. 231 .

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tailler, sur laquelle t^us ceulx qui seront appuyez, ne se trouveront jamais donnez et encores tant moins confus. Ainsy, mes frères, confiez-vous que vous serez fortifiez au besoing de l'Esprit de nostre Seigneur Jésus, pour ne défaillir sous le faix de tentations, quelque pesant qu'il soit, non plus que luy qui en a eu la victoire si glorieuse qu'elle nous est un gain infaillible de nostre triomphe au milieu de nos misères. Puisqu'il lui plaist vous employer jusques à la mort à maintenir sa querelle, il vous tiendra la main forte pour batailler constamment, et ne souffrira pas qu'une seule goutte de vostre sang demeure inutile. Et combien que le fruict ne s'en aperçoive pas si tost , si en sortira-t-il avec le temps plus ample que nous ne sçaurions dire. Mais d'autant qu'il vous a faict ce privilège que vos liens ont esté renommez, et que le bruict en a esté espandu partout, il fauldra, en dépit de Sathan, que vostre mort retentisse encores plus fort , à ce que le nom de nostre bon Dieu en soit magnifié. Quant à moy je ne doubte, s'il plaist à ce bon Père de vous retirer à soy, qu'il ne vous ayt conservé jusques icy, affin que vostre longue détention soit un préparatif pour mieulx esveiller ceulx qu'il a délibéré d'édifier par vostre fin. Car quoy que les ennemys facent, jamais ils ne pourront ensevelir ce que Dieu a faict reluyre en vous pour estre contemplé de bien loing.

Je ne vous console point ny ne vous exhorte plus au long , sçachant que le Père céleste vous faict sentir que valent ses consolations , et que vous estes assez songneux à méditer ce qu'il vous propose par sa parolle. 11 a desjà tant monstre par effect comme sa vertu habitoit en vous, que nous debvons bien nous asseurer qu'il achèvera

jusqucs au bout. Vous sçavez qu'en partant de ce monde nous n'allons point à l'adventure, non-seulement pour la certitude que vous avez qu'il y a une vie céleste, mais aussy pource qu'estant asseurés de l'adoption gratuite de nostre Dieu, vous y allez comme à vostre héritage. Ce que Dieu vous a ordonnez martyrs de son Fils, vous est comme une marque de surabondance. Reste le combat auquel l'Esprit de Dieu non-seulement nous exhorte d'aller, mais aussy de courir. Ce sont tentations dures et fascheuses de voir l'orgueil des ennemys de vérité si énorme , sans qu'il soit réprimé d'en hault ; leur raige si desbridée , sans que Dieu pourveoye aux siens pour les soulager. Mais s'il nous souvient quand il est dict que nostre vie est cachée , et qu'il nous convient ressembler à trespasséz , ce n'est pas une doctrine pour un jour mais permanente, nous ne trouverons pas estrange que les afflictions continuent. Pendant qu'il plaist à Dieu de lascher si longtemps la bride à ses ennemys, nostre debvoir est de nous tenir quoys, combien que le temps de nostre rédemption targe. Au reste s'il a promis d'estre juge de ceulx qui auront asservy son peuple, ne doubtonspas qu'il y ayt une horrible punition apprestée à ceulx qui auront despicté sa majesté avec un orgueil si énorme , et qui auront cruellement persécuté ceulx qui invocquent purement son nom. Praticquez donc, mes frères, ceste sentence de David que vous n'avez point oublié la loy du Seigneur, combien que vostre vie soit en vos mains pour la quitter à toute heure. Et puisqu'il employé vostre vie à une cause si digne qu'est le tesrnoignage de l'Evangile , ne doubtez pas qu'elle ne luy soit prétieuse. Le temps est prochain que la terre descouvrira le sang qui

aura esté caché, et que nous, après avoir esté dépouillez de ces corps eaducques , serons pleinement restaurez. Cependant que par nostre opprobre le Fils de Dieu soit glorifié , et nous contentons de ce tesmoignage qui nous est bien asseuré que nous ne sommes persécutez ne blasméz , sinon que pource que nous espérons au Dieu vivant. En cela nous avons de quoy despiter tout le monde avec son orgueil , jusques à ce que nous soyons recueillis en ce royaulme éternel , auquel nous jouirons pleinement des biens que nous ne possédons que par espérance.

Mes frères, après rn'estre humblement recommandé à vos bonnes prières, je supplieray nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte protection , vous fortifier de plus en plus en sa vertu, vous faire sentir quel soing il a de vostre salut , et augmenter en vous les dons de son Esprit pour les faire servir à sa gloire jusques à la fin. DeGenesve, (mai) 1553.

Vostre humble frère,

Je ne fay point mes recommandations en particulier à nos frères, pource que je croy que la présente leur sera commune1. J'avois jusques icy différé de vous escrire pour l'incertitude de vostre estât, de peur de vous ennuyer en vain. Derechef je prieray nostre bon Dieu avoir sa main espandue pour vous confermer.

1 Calvin désigne ici plusieurs autres prisonniers de Lyon, Mathieu Dimonet et Denis Peloquin , qui entretenaient dans les cachots un pieux commerce épistolaire avec les écoliers de Lausanne.

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