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LETTRE CXLIII

A M. MICHEL FAVRE

CONFESSEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DES RELIGIKBSES DE LA VISITATION D* ANNECY

Respect de la Sainte pour la parole divine. — Elle insinue les moyens à prendre pour corriger de la jalousie et de la mélancolie. — Quelle prudence doit avoir la supérieure dans la direction des novices.

VIVE -f- JÉSUS !

[Grenoble, 1618].

Oh! bon Dieu, mon bon Père et cher fils, que je voudrais avoir du loisir pour vous écrire selon mon cœur ! mais il m'est impossible. Ce même cœur vous assure qu'il vous chérit maternellement, et je suis fort consolée que vous lui rendiez le bon office de lui envoyer les volontés de son Dieu, qu'il a témoignées à ces chères âmes pour les faire fermement aspirera Lui, et reposer en son sein paternel; car, me voyant toute jetée là, j'en sens une consolation incroyable, et souhaite le pain de ces divines paroles pour m'en nourrir; je dis ceci avec un sentiment de dilection. Je désire que vous me contentiez en cela, et que vous viviez de cette manne sacrée. Bon Dieu ! hé pourquoi, et comment chercher une autre retraite et assurance?

Hélas! mon cher Père, quelle pitié de notre infirmité et imperfection ! Je vois que ces deux bonnes Sœurs se regardent trop curieusement l'une l'autre ; elles ont cette condition naturelle. J'ai pensé que je ne devais pas leur dire moi-même ce défaut, craignant que la jalousie qu'elles ont de mon affection et de me contenter ne les troublât sur ce sujet; mais vous, mon cher Père, faites-le-leur remarquer et les rendez plus simples, plus ouvertes et plus cordiales l'une envers l'autre. Il ne leur faut que cela pour les guérir ; car je vois bien que toutes deux craignent de mal faire. Il fout que notre Sœur l'assistante, qui a, ce semble, moins de coulpe en ceci, ait une grande compassion à supporter et à divertir l'esprit de ma Sœur N Il m'est

avis que si elle se rendait familière, cordiale, confiante, un peu compagne, elle la tirerait de cette mélancolie. Si j'étais là, je ferais ainsi ; et souvent j'ai soulagé, voire guéri des âmes par ce moyen, échauffant leur cœur par confiance, leur montrant une grande franchise, et même leur parlant de plusieurs choses, et leur demandant leurs avis comme si j'en avais bien besoin, sans leur parler toutefois de leur mélancolie, ni de leurs difficultés, ni de choses sur quoi elles puissent philosopher, ou qui regardent le prochain, ou faire soupçonner. Enfin il y a un certain biais que la charité leur enseignera, si elles le demandent à Notre-Seigneur ; car , comme nous le disait hier notre très-cher Seigneur1, c'est cette divine Bonté qui donne la vraie science aux âmes humbles.

Mon Dieu! que cela est bien hors de propos que les Sœurs novices connaissent que la conformité aux enseignements manque ! c'est chose d'importance ; ce point est trop important pour être manié à notre fantaisie. Il faut que la maîtresse conduise ses novices par les exercices ordinaires de la maison ; s'il arrive quelque occasion sur laquelle elle ne trouve pas à se résoudre dans les avis de la maison, elle en doit communiquer à la supérieure, pour apprendre ce qu'elle aura à faire ; mais pour ce qui est ordinaire, je voudrais que quand les Sœurs qui sont sous la charge de la maîtresse viennent parler à la supérieure de leur intérieur et de leurs difficultés, elle leur demandât, avant que de rien répondre, si elles n'ont pas parlé à leur maîtresse et qu'est-ce qu'elle leur a dit sur ce sujet. Si elle voit qu'elles sont bien enseignées, qu'elle les confirme et encourage à suivre cette direction ; si au contraire elle voit que la maîtresse les fourvoie, qu'elle n'en fasse rien connaître à la novice; mais, la confortant, qu'elle la fasse retirer imperceptiblement ; puis qu'elle aille trouver la maîtresse, afin de

1 Saint François de Sales.

communiquer ensemble et la rendre éclairée et affectionnée pour le service des Sœurs ; me semblant qu'il est toujours mieux, voire nécessaire, de nourrir l'amour, l'estime et la confiance des novices envers leur maîtresse. Et tant qu'il se pourrait, je voudrais que la supérieure ne leur parlât guère que par cette entremise, excepté quand la règle l'ordonne. Mais j'ai déjà tant écrit cela, que j'espère qu'il se fera ; car, certes, je vois que notre Sœur l'assistante est d'un très-bon cœur. II la faut grandement encourager à se quitter elle-même, et à rechercher avec grande simplicité et intégrité l'avancement, le repos et la consolation des Sœurs, et à ne point parler que pour cela ; car quelquefois en nous satisfaisant sur de certains mauvais petits retours que l'on fait, nous pressons et affligeons les esprits, quoique nous ne le voulussions pas faire, si nous prenions le temps de le considérer.

Je vous écris confidemment mon sentiment; ménagez-le, mon très-cher Père, selon votre discrétion. Il me semble que de faire passer tout ceci par l'alambic de votre cœur, et étant dit comme de vous-même, il n'étonnera pas comme si je le disais moi-même. Certes, il y a bien de la mortification en cette vie ; c'est pourquoi il faut essayer de tenir le dessus, espérant une meilleure vie, en laquelle vous verrez clairement que je suis votre, etc.

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