LETTRE CXVI
Profonde affliction et admirable résignation de la Sainte à la mort de sa fille, la baronne de Tborens.
vive j jésus!
[Annecy, septembre 1617].
Ma très-chère fille, je bénis, j'adore, j'aime, et me soumets de toutes les forces de mon àme à la très-sainte volonté et Providence céleste qui m'a ravi quasi imperceptiblement ma trèschère fille uniquement bien-aimée '. Oui, ma fille, c'était, et non sans vraies raisons, l'âme de notre cœur, du très-cher Père, et de moi misérable qui n'ai pas mérité la grâce de jouir plus longtemps dune vertu si complète en un si basâge. Je me fonds, ma fille, car cette privation m'a vivement touchée et ne puis vous en dire davantage. 0 Dieu, qui blessez mon cœur avec un mélange de si grande miséricorde et suavité, que je ne
1 L'aimable et vertueuse baronne de Thorens mourut le 7 septembre 1617, trois mois et demi seulement après son mari; mais en ce peu de temps elle atteignit un rare degré de perfection. Voici en quels termes saint François de Sales fit l'éloge de cette cbère défunte : « Il est vrai, dit-il, Dieu a » affligé notre maison en la mort de mon frère et de ma sœur de Thorens ; » mais sa main divinement paternelle nous force d'adorer sa suave bonté, » qui ne nous a touchés que doucement, puisque mon frère est mort saint » entre les soldats, où il se trouve si peu de saints ; et ma sœur, sa chère i. épouse et mon unique fille, est morte sainte entre les servantes de Dieu, » et dans le cloître, qui est ordinairement un séminaire de sainteté. Elle a » fait profession, et est enterrée dans l'habit de la Visitation. Les médecins » qui la servaient en sa dernière maladie disaient que si les Anges pou- » vaient mourir, ils voudraient mourir de la sorte, et m'ont demandé » congé de l'invoquer. >i (Histoire inédite de la fondation d'Annecy , par la Mère de C/iaugy.)
L'auteur de l'excellent ouvrage les Filles de sainte Chantai a reproduit textuellement le touchant, récit des contemporaines sur la mort édifiante de la baronne de Thorens.
peux jamais ni ne dois faire que vous bénir, faites-moi la grâce de suivre la vie et la mort de cette mienne vraie fille ! Je ne peux, ma très-chère fille, vous parler de celte vie ni de cette mort heureuse ; je crois que mon très-cher Père duquel c'était l'unique fille, et mon très-cher neveu, vous en écriront au long. Enfin, nous la croyons tous au ciel, où elle régnera avec le cher Époux de son àme, avec lequel elle voulut en sa vie et en sa fin se lier si étroitement.
Voilà, ma fille, un échantillon de ma douleur, qui me fait replier mon esprit plus fortement du côté du ciel et crier de toutes mes forces : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Voici mon aine qui se répand devant vous et ne veut plus jamais respirer ni aspirer que pour vous et en vous. Accomplissez en moi très-parfaitement votre très-sainte volonté. Ma fille, faites faire une communion à celte intention, afin que dorénavant je ne vive plus à moi, mais que mon Sauveur vive seul en moi. Je sais que vous ferez fort prier pour ma chère défunte. Je vous prie, ma fille, que cette lettre soit communiquée à ma Sœur Jeanne-Charlotte, car je ne puis écrire davantage et je désire qu'elle sache cette affliction pour faire faire des prières. Oh ! ma fille très-chère, il faut bien élargir noire cœur pour recevoir tout ce que cette divine Bonté y voudra mettre. J'embrasse amoureusement votre cœur et celui de toutes nos chères filles que je souhaite pures, simples, humbles et douces. Je suis, ma très-chère fille, etc.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.