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A L'HISTOIRE DUXANAL DE SUEZ

JOURNAL

Octobre 1864.

Le moment est venu de consigner dans mon journal un résumé des travaux préparatoires qui ont précédé la phase des grands travaux dans laquelle nous allons -entrer.

Campagne de 1859 à 1861. ■— Il fallait, avant de commencer les premières opérations au milieu de l'Isthme, ne point manquer d'eau douce dans cette région déserte. Aussi le creusement du canal d'eau douce dérivé du Nil et aboutissant vers la dépression du lac Timsah fut-il le premier travail exécuté. On creusa les bassins de Port-Saïd en même temps qu'une partie de la tranchée maritime entre Port-Saïd et Timsah.

La création des bassins et de la ville de Port-Saïd nécessita de grands efforts dans les lagunes du lac Menzaleh. Les eaux du lac étant très basses, on put effectuer à sec, avec une robuste population de pêcheurs travaillant au milieu de la boue, le creusement d*un chenal pour des

canots, et celui d'un canal de service pour de petites dragues et des barques de transport. On conquit sur les bords du lac Menzaleh de grandes superficies de terrains pour rétablissement de dix voies ferrées indispensables au mouvement des déblais. Les deux premières dragues exécutèrent des déblais de 1,000 mètres cubes par journée de 10 heures. Ces déblais permirent d'exhausser le niveau de Port-Saïd et de préserver ainsi la ville future et les chantiers des inondations produites, d'un côté, par la mer passant quelquefois par dessus le cordon littoral, et, de Taulre c6lé, par le lac Menzaleh qui grossit à l'époque des crues périodiques du Nil.

Les carrières du Mex, voisines d'Alexandrie, avaient été soumises à une exploitation régulière et fournissaient des blocs destinés à former la racine des jetées de Port- Saïd. Deux jetées provisoires, dont Tune atteignit bientôt 275 mètres de long, permirentaux navires de s'amarrer en toute sécurité. Aussi, dès le 15 avril 1861, deux ans après le premier coup de pioche et la construction d'un phare, Port-Saïd était devenu une ville de 2,000 âmes et son port avait reçu 135 navires jaugeant ensemble 20,000 tonnes.

Les travaux du seuil d'El Guisr, où l'on devait faire une percée de 20 kilomètres de longueur et de 20 mètres de profondeur au-dessus du niveau de la mer, furent vivement attaqués. L'entrepreneur général, M. Hardon, et son second M. Feinieux, s'y étaient établis, sous la tente, avec un personnel d'élite, et pressaient eux-mêmes la construction d'abris pour les travailleurs. En plein désert, on avait, en quelques mois, monté une scierie mécanique, des ateliers de réparations, transporté 13,800 brouettes et 30,000 madriers.

AU début 2,000 chameaux transportaient Teau sur les charniers, mais, dès le mois de janvier 1860, l'eau arrivait au seuil d'El Guisr. Pendant l'été de 1860, 1,500 indigènes avaient été occupés à creuser, de Maxama à Bir-abou-ballah (tête de la vallée de Gessen), une rigole pour amener Teau douée nécessaire aux travailleurs.

Avant les travaux de la Compagnie, il n'existait plus que les vestiges d*un petit canal, qui, partant de Zagazig aboutissait à Maxama, c'est ce canal, que nous avons fait nettoyer et agrandir, quia été prolongé jusqu'à Birabou-ballah.

Campagne de 1861 à 186:2. — Les travaux continuèrent avec activité à Port-Saïd, dont la population était composée de 1,000 Européens et de 300 Égyptiens. On renforça la jetée de l'ouest, et Ton ajouta une deuxième jetée à Test, en noyant mille mètres cubes de blocs des carrières du Mex. On construisit, à 1,500 mètres du rivage, dans la direction de la jetée de l'ouest, un ilôt destiné à servir de dépôt provisoire aux cargaisons des navires et à permettre ainsi de réduire la durée de leur stationnement dans la rade foraine. Cet ilôt, établi sur des pieux en fer, devait mesurer 63 mètres de longueur sur 20 de largeur.

On creusa aussi le bassin de l-arsenal, dans le port. Du 1" mars 1861 au 1" mars 1862, Port-Saïd recevait 206 navires jaugeant 40,000 tonnes.

En janvier 1862, la rigole maritime était prolongée de Kantara à Ferdane, et Teau de la Méditerranée arrivait au pied du seuil d'El Guisr qui restait à franchir pour arriver au lac Timsah.

La rigole maritime fut immédiatement utilisée pour les

embarcations et les chalands ; elle avait un tirant d'eau de l^'âO et une largeur de 8 mètres. Entre Kantara et Ferdane certaines parties avaient 12 mètres. La partie creusée du canal maritime avait déjà 70 kilomètres de longueur.

Pendant que 1,000 fellahs creusaient le canal maritime entre Kantara et Ferdane, 8,000 travailleurs se hâtaient de terminer le canal d'eau douce et de le faire aboutir au lac Timsah. Sa longueur était de 34,833 mètres, sa largeur au plafond de l^'^oO à la ligne d'eau, sa profondeur de l'^ao. On avait déblayé 4,013,202 mètres cubes et on avait pu transporter par cette voie 3,000 tonnes de vivres.

Le 2 février 1862, l'eau arrivait au bassin de Timsah.

A cette occasion, je prononçai, devant les travailleurs réunis sous la conduite de leurs chefs, les paroles suivantes :

« Nous célébrons l'arrivée de l'eau douce dans le « désert pour les travaux de notre canal maritime. C'est « un événement. Il y a sept ans, en décembre 1854, je « devais faire la première exploration de l'isthme. Il m'a « fallu quinze jours de préparatifs, quarante chameaux, « dont vingt pour l'eau, des tentes, des provisions de « toute espèce, des gens d'escorte, de service, le tout (( pour quatre personnes.

« Avant d'arriver au lieu où nous nous trouvons il assemblés en ce moment, nous avions employé quinze {( jours et dépensé une dizaine de mille francs. En jan- « vier 1862, il y a trois jours, je suis parti du Caire ({ dans une barque, ayant traversé notre beau domaine « du Ouady et débarqué à quelques pas d'ici, n'ayant « dépensé que 20 francs. Ces deux exemples vous don-

« nent la mesure des résultats obtenus par vos efforts (( énergiques et intelligents. »

Du Nil et de la mer, les ouvriers marchaient vers le môme but, le lac Timsah, où ils devaient bientôt se rencontrer.

Un seul obstacle les arrêtait encore, c^était le seuil d'El Guisr où la Compagnie concentrait tous ses efforts.

20,000 ouvriers y furent réunis. Les bâtiments et abris élevés le long de la ligne du canal maritime couvraient une superficie de 37,247 mètres carrés, des gourbis arabes occupaient un espace de 12,335 mètres carrés.

Campagne de 1862 à 1863. — Cette campagne embrasse le temps compris entre le 1" mai 1862 et le 15 juillet

On pressa activement le percement du seuil d*El Guisr. On enlevait chaque mois, parla main deThomme, environ 500,000 mètres cubes de déblais.

Grâce à Taccélération de ces travaux, au mois de novembre 1862, la Méditerranée communiquait avec le lac Timsah par un canal de 15 mètres de large et 2 mètres de profondeur.

On creusa enfin un second canal parallèle, destiné à isoler le travail des dragues, à faciliter la circulation, en débarrassant d'entraves le petit cabotage. On travailla jour et nuit, sans interruption. Sanscesse de longues files de fellahs montaient les berges escarpées de 25 mètres de hauteur, sur des lattes posées en travers, le long des madriers, et allaient jeter au delà de la crête le sable de leurs couffins, hdi nuit, les travailleurs étaient éclairés par des torches formées de branches d'arbres imprégnées de

graisse; des préposés spéciaux entretenaient constamment ce singulier système d'éclairage.

Le 18 novembre, il ne restait plus qu'un coup de pioche à donner pour faire écouler les eaux de la Méditerranée au centre de l'Isthme, dans le lac Timsah; il fut donné en présence d'une nombreuse assistance. On venait de déblayer 4,350,000 mètres cubes, et ils étaient revenus à 68 centimes en moyenne, ce qui portait la dépense à 2.750,000 francs.

Il restait à prolonger le canal maritime jusqu'à Suez. Mais pour exécuter ce travail en plein désert, il fallait encore amener l'eau douce auprès des travailleurs, en prolongeant un canal alimentaire de Bir-abou-ballah jusqu'à Suez.

En janvier 1863, 38 kilomètres de ce canal étaient, exécutés.

En même temps, le canal maritime fut creusé, du lac Timsah au plateau de Tous^oum, sur une largeur de 58 mètres et une profondeur de 2 mètres au-dessous de la Méditerranée. On déblaya six millions de mètres cubes.

A Port-Saïd, tous les ateliers étaient en activité; d'immenses magasins étaient construits ; l'ilot était terminé et assurait les débarquements par tous les temps. Les jetées reçurent 17,000 mètres cubes de blocs, immergés du côté de Touest. Quatre dragues, approfondissant le port, extrayaient les remblais du terre-plein de la ville. Vingt dragues fonctionnaient sur le parcours du canal maritime, et vingt autres étaient commandées.

5,000 Bédouins vinrent s'installer dans leOuady, sur les terrains de la Compagnie, attirés par notre habile et courageux directeur des cultures, M. Jules Guichârd, qui

accorda successivement des baux de concession temporaire à une population de 11,000 cultivateurs.

22,000 terrassiers égyptiens, 1,500 ouvriers européens^ 3,500 ouvriers indigènes, employés aux ateliers fournirent une armée de travailleurs dans une contrée habitée seu lement depuis trois ans.

À Ismaïiia, où le canal maritime débouche dans le lac Timsah et où le canal dérivé du Nil aboutit également, de puissantes machines élévatoires envoyaient, par 80 kilomètres de tuyaux de fonte, Teau douce à Port-Saïd, pour y remplacer les machines distillatoires à Teau de mer.

 Suez, où un port devait être construit pour les besoins de la navigation, les travaux étaient en pleine activité.

21 dragues enlevaient chacune 10,000 mètres cubes de déblais par mois. La superficie des bâtiments avait doublé depuis un an, elle était, en avril 1863 de 80,724 mètres carrés.

De plus, à la même époque, tout le parcours de nos travaux était relié à TEurope par le télégraphe électrique.

Pendant cette campagne, M. Hardon, Tentrepreneur général des travaux, se retira, bien qu'il eût parfaitement réussi dans le travail préliminaire qui venait d'être accompli. Mais l'opposition anglaise avait renouvelé ses efforts, et les conflits étaient si menaçants que la Compagnie, ne pouvant plus obtenir un nombre suffisant d'ouvriers indigènes, rendit à M. Hardon sa liberté, en lui payant le dédit stipulé dans son contrat.

La Compagnie exécuta alors par elle-même ses travaux jusqu'au moment où elle pourrait adopter le mode d'entreprise à forfait. Elle entra en négociation, à ce sujet, avec MM. Borel et Lavalley, d'une part, MM. Couvreux et Dussaud de l'autre.

Les travaux exécutés pendant la campagne de 1863 et 1864 avaient donné, vers le mois de mars, les résultats suivants :

Entre Port-Saïd et Ferdane, les ouvriers déblayèrent 200,000 mètres cubes et retirèrent du lac Ballah un banc de pierre gypseuse de 131,000 mètres cubes qui en formait le fond, sur la ligne du canal maritime.

Entre le lac Timsah et le Sérapeum, 2,150,000 mètres cubes étaient enlevés et le Canal maritime était ainsi prolongé vers le sud de 6,300 mètres.

Pendant ce temps, des terrassiers indigènes attaquaient avec vigueur le seuil de Chalouf-el-Terraba, entre les lacs Amers et Suez.

Deux canaux auxiliaires avaient été creusés, Tun pour faire communiquer le Canal maritime avec le canal d*eau douce d'Ismaïlia, Tautre, à Test du lac Timsah, pour exploiter les carrières du plateau des Hyènes.

Le canal d'eau douce d'Ismaïlia à Suez, commencé depuis trois mois, était terminé, après un déblai de 3,347,000 mètres cubes.

A Port-Saïd régnait toujours la plus grande activité. Quatre dragues et deux grues à vapeur creusaient les bassins. On montait dans les ateliers vingt dragues nouvelles ainsi que des chalands et des grues. La surface remblayée de la ville était, dès lors, à 2 mètres au-dessus du niveau de la mer et du lac Menzaleh et occupait un espace de 119,000 mètres carrés.

A la fin de 1864, les 80 kilomètres de la conduite d'eau douce destinée à Talimentation de toute la ligne, entre Ismaïlia et Port-Saïd, sont terminés.

La dérivation du canal d'eau douce vers Suez est également achevée. Une nouvelle bouche du Nil est rame-

née en arrière, parallèlement au cours du fleuve, sur un trajet de 100 kilomètres et va se jeter dans la mer Rouge. Quatre écluses rachètent la différence des niveaux, qui est de 7"50 à la hauteur d'Ismaïlia.

La Compagnie a complété son organisation sur tout le parcours des travaux. Elle a créé un service postal et des transports réguliers, pour les voyageurs et les marchandises, dans les trois directions dlsmaïlia à Port-Saïd, à Zagazig et à Suez. Elle a installé aussi, sur ces trois lignes, 250 kilomètres de fils télégraphiques desservant douze stations.

Des contrats ont été passés avec MM. Dussaud frères pour Texécution des jetées de Port-Saïd, avec M. Couvreux pour le creusement du seuil d'El Guisr, sur une longueur de 15 kilomètres, avec MM. Borel et Lavalley pour les déblais de 150 kilomètres du canal, de Port-Saïd à Suez.

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