‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire de canal de SuezChapitre 4 sur 69 · DRAGUES A LONG COULOIR DE MM. BOREL ET LAVALLEY · texte numérisé non relu

DRAGUES A LONG COULOIR DE MM. BOREL ET LAVALLEY

Ces dragues, munies d'un couloir métallique, ayant, à la hauteur de Taxe du tourteau, il'^lO de hauteur au-dessus de Teau, pouvaient enlever et déposer 2,000 mètres cubes par 24 heures.

Lorsque le terrain est élevé, les couloirs, ne pouvant pas agir, sont remplacés par des appareils élévateurs à plans inclinés, qui reçoivent les caisses dans lesquelles les dragues ont fait couler les déblais. Quand les caisses chargées sont sur le point d'arriver au haut du plan incliné, le mouvement étant renversé, elles redescendent vides.

On n'emploie pas, pour porter les caisses à déblais, '

des bateaux qu'il aurait fallu sans cesse débarrasser de Teaa que doivent amener les godets des dragues, pour faciliteir des déblais sablonneux dans les déversoirs, mais des bateaux flotteurs.

Chacun de ces flotteurs porte sept caisses à déblais. 11 se compose de deux longues boites rectangulaires en tôle, de 17°30 de long, 1"»10 de large sur 1"^23 de haut. Ces deux boites sont maintenues à la distance de 3 mètres, un peu supérieure à la largeur des caisses, par huit cloisons à claire- voie, entre lesquelles viennent se placer les caisses à déblais, qui, étant pleines, sont presque entièrement plongées dans Teau.

Cotte disposition débarrasse de Teau qu'amènent les godets. On peut ainsi avoir des déversoirs très courts et très inclinés, sans que la drague soit très haute.

Le matériel déjà livré ou commandé par MM. Borel et Lavalley est ainsi composé :

18 petites dragues;

58 grandes dragues, dont 20 à couloirs de 70 mètres.

Les autres sont desservies par :

37 grands porteurs de vase à vapeur pouvant tenir la mer ;

42 gabares à clapets de fond ;

30 gabares à clapets latéraux de 75 mètres cubes, munies, les unes et les autres, de machines à vapeur;

18 élévateurs avec leurs 90 chalands flotteurs et leurs 700 caisses ;

20 grues à vapeur ;

10 chalands-citernes à vapeur ;

5 chalands-transports à vapeur ;

150 bateaux en fer pour le transport des charbons et des approvisionnements de toute sorte ;

15 canots à vapeur de différentes grandeurs ;

30 locomobiles ;

Tels sont les principaux appareils desservis eux-mêmes par une multitude d'embarcations, et pour Tentretien desquels on a recours aux grands ateliers de Port-Saïd et à \ des ateliers auxiliaires répartis dans les sections.

i L'ensemble des machines fait un total d'environ 10,000

chevaux-vapeur.

Le rendement annuel moyen de chacune des 38 grandes dragues desservies par les porteurs et les élévateurs peut être évalué à 300,000 mètres cubes, celui des grandes dragues à long couloir, à 350,000 mètres cubes, ce qui donnera un produit annuel d'environ 18 millions de mètres cubes; sans compter le travail de 18 petites dragues et les terrassements exécutés avec wagons, à la brouette, ou avec les mulets, ânes et chameaux.

MM. Borel et Lavalley ont calculé que leur matériel coûtera 40 millions.

Les frais préparatoires, y compris 2,800,000 fr. de constructions et barraqueraents pour loger les employés et ouvriers, s'élèvent à 5 à 6 millions; et l'on consommera pour environ 20 millions de francs de charbon.

Le résultat, en trois ou quatre années, sera pour Tentreprise Borel et Lavalley un produit d'environ 50 millions de mètres cubes qui restent à extraire et qui nécessiteront l'emploi de 4,000 ouvriers.

JOURNAL

Suite.)

Octobre 1864.

M. Casimir Leconte, un des hommes qui ont le plus contribué à rétablissement des grandes lignes de chemins de fer en France, vient de visiter Tisthme. Il me communique ses notes. Il m'a paru intéressant de conserver, dans mon journal, des épisodes curieux des premiers temps de notre entreprise ; au moment où, les grandes difficultés politiques étant écartées, nous allons donner une impulsion définitive à nos travaux. — Je transcris quelques pages des notes de mon ami Casimir Leconte :

« Je suis venu dans Tisthme de Suez, dit M. Casimir « Leconte, avec l'espérance, une espérance mêlée de bien « des craintes ! J'en reviens avec la foi la plus com- « plèle.

« Je n'hésite donc plus à le dire, oui, le canal se « fera ; et il se fera à l'honneur de la France et de ceux « de ses braves enfants dont l'énergie n'a jamais failli « et aura triomphé de tous les obstacles. ....

« La vie excentrique crée souvent et développe tou- « jours les germes de l'originalité dans les caractères. Il « n'est donc pas étonnant que l'œuvre du canal de Suez, « arrachant à la vie occupée mais paisible un grand (( nombre d'hommes intelligents pour les transporter de « leur cabinet dans le désert, ait opéré dans leurs habi-

« tudes une transformation radicale. Le général Duvi- « vier, qui a laissé de si profonds et de si justes regrets, « disait, avec une grande autorité : L Afrique est un m- « 6/e, les petits et les faibles passent au travers^ mais « ceux qui restent ont des bras et des cœurs d'acier^ on « peut tout oser avec eux.

« Si Ton avait prédit à MM. les ingénieurs qu*ils (( auraient un jour à faire de la topographiedu haut d'un « dromadaire, qu*ils n'auraient pour chambre à coucher « et pour bureau d'études qu'une mince tente de toile, « qu'ils auraient à porter leur eau et leurs vivres à Tar- <( çon de la selle, sous peine de mourir de soif et de « faim, il est permis de croire quMls eussent été quelque « peu surpris. Ils ont accepté bravement la position et « ont donné l'exemple de cette abnégation rigoureuse « qui fait les grandes choses.

« Mais c'est dans les rangs secondaires que le spectacle « est admirable, parce que l'individu est aux prises avec « les nécessités de la vie. J'en ai joui dans de nombreu- « ses occasions, et toujours avec un charme d'autant « plus vif que, m'étant trouvé maintes fois dans des « positions analogues, je pouvais mieux les comprendre,

« Voici, par exemple, un brave garçon connu dans tf l'isthme sous le nom de C homme au plâtre. Il vit, seul u Européen, aux abords du lac Menzaleh, et au milieu « d'un mirais d'où l'on extrait la pierre à plâtre. Il fait (( tirer et cuire la pierre, charge ses barques et les « envoie sur les points qui lui sont désignés, puis, sa <( lâche terminée, il renvoie ses arabes, reprend philoso- « phiquement son livre et sa pipe, et le voilà replongé « dans sa solitude jusqu'à ce que les besoins du service « le réclament de nouveau. Ses jours de luxeetdeconfor-

« table sont ceux où il peut s'abriter sous la berge du « canal pour surveiller le chargement de ses barques et « serrer au passage la main d'un compatriote. Ces joursce là sont marqués comme grandes fêtes, Ton sort du (( coffre unique qui contient toute la fortune de notre « ermite, quelques vieilles bouteilles envoyées d'Ismaïlia <( ou de Port-Saïd et réservées à ces occasions solen- « nelles. J*ai rarement choqué le verre avec un plus vif « sentiment de cordialité qu'en cette circonstance. « J'ignorerai peut-être toujours le vrai nom de celu « dont la mâle figure calme et résolue m'a frappé, mais « jamais je ne perdrai le souvenir de Vhomme au « plâtre,

« La Bavière est encore un bon type ; c'est ainsi « qu'on nomme un employé chargé de diriger les sonda- « ges dans le canal maritime. Cet utile agent a élu « domicile sur un .bateau qu'il promène le long des « travaux.

« En allant à Port-Saïd, nous rencontrons le bateau « sondeur dans le lac Menzaleh. La Bavière^ me « dit-on, est un homme fort capable et d'une scru- '( puleuse exactitude. Il faut cela dans ses fonctions, « car le moindre rapport inexact ou fait à la légère « pourrait entraîner de graves conséquences. Avec « La Bavière^ rien de cela n'est à craindre. La seule « débauche qu'il se permette, c'est une promenade sur la « berge du canal, après le soleil couché, et lorsque je (( suis passé près de lui, il y avait quatre mois qu'il « n'avait pris celte distraction. J'ai à peine entrevu cet (( homme et sa loyale figure, car c'est tout au plus s'il a « pris le temps de répondre aux questions bienveillances « sur sa santé, qui partaient de notre cœur ; il avait deux

« OU trois sondes en travail, et toute considération « devait céder devant celles qui renchainaient à ses .(( appareils.

(( Un troisième a encore une physionomie plus accen- « tuée. Il avait toujours été, depuis son entrée dans <( risthme, chef du poste le plus avancé dans le désert et « le plus éloigné de tout campement. Il s'était échappé « de Lambessa, en Algérie, avec un compagnon qui avait « péri en route, en faisant à pied toute la côte d'Afrique « jusqu'en Egypte, c'est-à-dire, à vol-d'oiseau, 500 lieues « doublées par les sinuosités auxquelles ont dû se sou- « mettre les deux courageux piétons. Plusieurs fois, le « président de la Compagnie, qui l'avait pris en affection, (( lui proposa un avancement qu'il a toujours refusé, « préférant la vie du désert en avant-garde à une rési- « dence dans les établissements du canal.

« A côté de ces types sérieux, j'en choisis un autre « la Gazelle. Qu'est-ce que la Gazelle ? J'ai vu des gens « hésiter à répondre à cette question, encore bien qu'ils « eussent vu souvent celle qui en était l'objet. On con- « vient généralement que c'est une femme, malgré cer- « taines allures et certain accoutrement qui ne la ren- « draient point déplacée parmi les plus vauriens. Le « sexe admis, nous la voyons apparaître à l'improviste « sur tous les poic^ts de l'Isthme et presque à la fois « avec une rapidité tdlle qu'on pourrait croire au don « d'ubiquité. A quoi tient cette facilité de locomotion ? « A ce que la Gazelle connaît tout le monde et est « connue de tout le monde ; à ce que vive, gaie, ser- « viable, dévouée à l'occasion, on est plus tenté de rire « de ses escapades que de blâmer sévèrement sa mise de (( bobême ; parce que classée comme type de bonne

« fille, beaucoup d'habitants du désert ne lui refusent « pas un service, se croyant certains de la réciprocité. La (( Gazelle poursuit donc ainsi sa carrière aventureuse, « vivant au jour le jour et narguant Tavenir. Quel métier « fait-elle pour assurer son existence ? On pourrait u répondre : tous et aucun. Quels sont les antécédents er de la Gaielle? beaucoup de bruits circulent sur son (( compte, mais aucun n'a pris assez de consistance « pour donner la certitude. On ignore son vrai nom, (( mais on croit savoir qu'elle appartient à une bonne (( famille parisienne et a reçu une certaine éducation « que révèlent souvent ses manières et son langage. Est- « elle fille, épouse on veuve ? personne ne pourra vous u le dire d'une manière précise. Elle peut avoir de « trente-deux à trente-quatre ans. Elle fut évidemment « très jolie et ne manque pas encore aujourd'hui d'un (1 certain charme, quand elle soigne sa tenue, malgré son (( visage fatigué et son teint brûlé par le soleil d'Afrique. (( J'aime à croire que c'est une de ces créatures « déclassées, incapables de subir aucune contrainte et (( grisées par le grand air et la liberté bien plus que par u rinconduite. On nous pardonnera d'être indulgent « pour la Gazelle^ colporteuse ou lingère, maîtresse de (( langue ou parfumeuse, modiste ec môme au besoin (( garde-malade, au fond toujours bonne et dévouée. »

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