‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire de canal de SuezChapitre 57 sur 69 · PE PORT-SAÏD A ISMAÏLIA · texte numérisé non relu

PE PORT-SAÏD A ISMAÏLIA

L'heure de l'épreuve décisive était enfin arrivée pour le Canal de Suez; il était temps, car les bruits les plus impossibles répandus par cette malveillance acharnée et insaisissable qui semble organisée des bords du Nil aux bords de la Seine, couraient de bouche en bouche, à Alexandrie comme au Caire. A en croire les colporteurs de ces nouvelles, le canal n'était pas transitable, l'inauguration était ajournée.

L'Impératrice était partie pour la France; l'Empereur d'Autriche regagnait Trieste; un énorme rocher interceptait le passage ; un incendie avait dévoré soixante maisons à Ismaïlia, et la plus triste des déceptions attendait tout ce public d'élite qui était accouru pour voir un pays créé artificiellement, sans aucune chance d'avenir, et qui allait redevenir le désert comme par le passé ; les ingénieurs avaient pris la fuite ; M. de Lesseps avait perdu la tête ; foudroyé par le désespoir, M. Lavalley s'était tué.

On voit que certaines imaginations en Egypte n'ont rien à envier à certaines imaginations de Paris. Cependant,

tout se préparait pour commencer répreuve et franchir le passage qui sépare les deux mers.

Dans la nuit du 16 au 17, on apprenait à Port*Saïd un accident peu important en lui-même, mais fâcheux pour rimpression qu'il pouvait produire. Un navire de la marine égyptienne, le Latif, déjà connu de nos lecteurs, et un navire de guerre français, la Salamandre^ avaient été envoyés en éclaireurs pour expérimenter la voie ; la Salamandre, bien commandée et bien gouvernée, avait effectué, sans la moindre difficulté, tout le trajet entre Port-Saïd et Ismaïlia, et, le matin du 17, elle jetait Tancre dans le lac Timsah. Le Latif avait été moins heureux : entre Port-Said etKantara, une fausse manœuvre Tavait jeté en dehors du chenal, très nettement tracé par des bouées, et il était venu s'échouer sur la risberne. Cet accident n'avait pas empêché le passage de la Salaman^ dre, qui marchait après le Latif; donc le chenal principal était libre. Mais il s'agissait de savoir quelle était rétendue du mal et quels pouvaient être les dommages causés par cet échouage. Des secours immédiats furent expédiés de Port-Saïd : dans la nuit, S« Â. le Khédive partit pour Ismaïlia; il s'arrêta sur le théâtre de raccident; il dirigea lui-même les opérations avec une remarquable sagacité, et, en peu de temps, le Latif^ remis à flot, gagnait, par ses ordres, Kantara, où il devait stationner en gare afin de saluer les navires qui allaient passer devant lui.

Dès huit heures du matin, toute une flotte s'ébranlait pour entrer dans le canal : VAigle ouvrait la marche ; à huit heures et demie le yacht impérial en franchissait rentréCi masquée par deux colossales pyramides en bois ; en une heure un quart il était à Raz-el-Ech, à 14 kilo-

mètres de Port-Saïd, et à midi et demi il passait devant Kanlara; il avait fait, dans ses quatre heures, 44 kilomètres, et malgré ses 18 mètres de largeur et ses 99 mètres de longueur, il n*avait cessé de gouverner avec la plus grande précision. Â Kantara, où il recevait le salut du Latif, il trouvait deux immenses tertres, formés par le travail des excavateurs, ornant les deux rives recouvertes de verdure, et surmontés de grandes inscriptions à jour, faites en feuillage, sur Tune desquelles on lisait : Vive V Impératrice! et sur Tautre : A Ismaïl^ la ville de Kan^ tara; les bords du canal étaient parés de longues guirlandes de verdure.

Après VAiglCy sur son yacht, TEmpereur d'Autriche, M. Voisin-Bey, directeur général des travaux, et deux autres vapeurs portant, Tun, la suite de TEmpereur, et l'autre, le baron de Prokech, son ambassadeur à Constantinople; puis le Prince royal de Prusse sur son yacht, avec M. Laroche, ingénieur chef de la division de Port- Saïd; le Prince et la Princesse des Pays-Bas, avec M. Ruyssenaers, consul général des Pays-Bas et vice-président de la Compagnie universelle, et M. de Gioia, ingénieur chef de la division d'El Guisr; sur la Psyché^ lord Elliot, ambassadeur d^Angleterre près la Sublime Porte, et lady Elliol; et sur le Vladimir y le général Ignatieff, ambassadeur du Czar près la même cour, et M"'^ Ignatieff. Après ces hauts personnages venait une longue file de vaisseaux d'État et de commerce, espacés de façon à éviter les abordages, et que nous retrouverons tout à rheure, au terme de cette première étape.

Page 1