ISMAÏLIA
Sur ces entrefaites, un mouvement immense se produisait à Ismaïlia : une multitude, de toutes les langues, de toutes les races, de toutes les couleurs, de tous les costumes, s'amoncelait dans les larges rues de cette naissante cité, ressemblant à un vaste berceau de feuillage et de fleurs. Rien ne peut rendre la grâce et la fraîcheur de celte oasis créée par le Nil et par l'industrie de ses habitants, au milieu du désert aride qui Tenveloppe de tous côtés, et qui est destinée encore à être envahie par les vastes proportions d'une cité qui sera avant longtemps Tentrepôt du commerce entre TOrient et TOccident.
 tout instant défilaient, montés sur des chevaux ou des dromadaires, les fiers Bédouins du désert, portant leur fusil en bandoulière; des chameaux conduits par des hommes à pied, chargés de vivres, de tentes et de tous les ustensiles accessoires; tous les cheiks des villages égyptiens semblaient s'être donné rendez-vous devant le lac Tlmsah, tant leur foule était nombreuse; les invités et les touristes européens cherchaient des logements et n'en trouvaient.pas, car tous les hôtels et même les maisons particulières étaient non pas occupés, mais encombrés. Heureusement, la vigilance du Vice-Roi avait pourvu à cette difficulté et, par ses ordres, des lignes de tentes, contenant plusieurs lits, étaient dressées le long du canal d'eau douce, et offraient un abri fort prisé en ce moment de détresse. Les indigènes, de leur côté, avaient élevé leurs tentes sans ordre entre la ville et le canal d'eau douce, mciis ce désordre
ne laissait pas que d'être pittoresque. Â toute minute ces multitudes grossissaient et, d'après un calcul du Khédive, elles ne s'élevaient pas, dans les journées du 17 et du 18, à moins de 100,000 &mes. L'agitation était grande dans ces foules, mais c'était une agitation joyeuse et conQante; on connaissait là les faits dans leur vérité; on savait que les mesures prises ne laissaient pas de doute sur le résultat final. Mais on n'en attendait pas moins avec impatience l'arrivée de VAigk et de la flotte qui le suivait, et dont le télégraphe avait annoncé le départ de Port-Saïd.
Toute la population s'était portée sur les hauteurs du seuil d'El Guisr, et là, échelonnée le long des berges, elle guettait avec anxiété le moindre navire panaché de fumée qu'elle eût pu apercevoir à l'horizon. Enfin, vers quatre heures et demie, des vapeurs noirâtres apparaissent non en avant, mais en arrière du lac Timsah, non du côté de Port-Saïd, mais du côté de Suez. On s'étonne, on s'interroge, et l'on apprend que ces vapeurs sont les avantcoureurs de trois navires égyptiens qui étaient à l'ancre dans la mer Rouge et qui achevaient de franchir le canal, entre Ismaïlia et Suez.
Presque en même temps, VAîgfe faisait son apparition entre les deux berges de la gigantesque tranchée du seuil d'Ei Guisr; le yacht impérial s'avançait sur ces eaux tranquilles, lentement, avec une sorte de majesté calme, en silence, comme recueilli dans la pensée de ces nouvelles destinées dont il était l'inaugurateur.
L'impératrice, à la fois pensive et souriante, était assise sur la dunette, entourée de ses officiers et de ses dames d'honneur, ayant à ses côtés M. Ferdinand de Lesseps, M. et M^^ Charles de Lesseps, et son second
fils, M. Victor de Lesseps; dès que V Aigle est à portée delà voix, les acclamations éclatent, les vivats à l'impératrice se mêlent au nom salué de M. Ferdinand de Lesseps ; l'Impératrice, elle-même, stimule cet élan ; elle signale en quelque sorte aux spectateurs M. de Lesseps comme le premier sur qui doit se porter leur enthousiasme, et c*est dans un mouvement indescriptible de ravissement mêlé d'attendrissement que toute cette foule émue regarde passer ce beau navire, portant la bonne nouvelle de Tunion accomplie entre Toccident et Torient.
Oui, il y avait des larmes dans les yeux, des sanglots dans les poitrines, et les âmes les plus fermes, les intelligences les plus hautes, n'étaient pas les moins émues.
Une demi-heure après, le yacht impérial entrait dans le lac Timsah, où il était accueilli parles saints des trois navires de guerre égyptiens, qui entraient en quelque sorte du côté de Suez comme pour lui souhaiter la bienvenue, tandis que Tlmpéralrice entrait du côré de Port- Saïd. Âces saluis se mêlaient les décharges des batteries de terre, desservies par un régiment d'artillerie que le Vice-Roi avait fait venir à Ismaïlia pour la circonstance, les sons plus bruyants qu'harmonieux de tous les instruments de musique que les Arabes possèdent pour témoigner leur allégresse, et les clameurs à la fois enthousiastes et reconnaissantes des races si diverses qui se pressaient autour de ce spectacle unique dans l'histoire des réceptions royales.
Dès que l'ancre fut jetée, le khédive s'empressa de se rendreàbord de V Aigle, ei, aprèsavoir présenté ses hommages à l'Impératrice, Son Altesse se jeta avec effusion dans les bras de M. de Lesseps.
En effet, ce vaisseau impérial à cette place, porté par les flots réunis de la Méditerranée et de la mer Rouge, audessus de cette dépression autrefois desséchée, c'était la gloire de son règne, Timmortalité de son nom; c'était plus encore, c'était TËgypte signalée à la- reconnaissance des peuples par un des plus grands services qu'ait reçus l'humanité. L*Impératrice aussi avait sa belle part dans ce triomphe : elle avait, dès les débuts, apprécié et compris l'utilité de l'entreprise; elle l'avait constamment soutenue de sa sympathie, elle l'avait toujours couverte de sa sollicilude vigilante; elle Tavalt préservée de bien des dangers; elle lui donnait un nouveau témoignage de son intérêt et de sa confiance, en venant elle-même présider à cette inauguration, dernier terme d'un succès auquel elle avait tant contribué, et nous concevons qu'en voyant dans ces flots inconnus tant de grandes choses réalisées, son émotion, comme on nous l'assure, soit allée jusqu'aux larmes.
L'entrée de l'Empereur d'Autriche dans le lac Timsah et celle des autres grands personnages royaux et diplomatiques que nous avons déjà cités, suivait de près celle de l'Impératrice, les mêmes honneurs leur étaient rendus, à mesure qu'ils arrivaient.
Pendant ce temps, la ville et là plage s'illuminaient^ les tentes innombrables qui couvraient les bords du canal d'eau douce, couvert lui-même de dahabiehs qui avaient transporté à Ismaïlia les familles des Pachas et des grandes notabilités de l'Egypte, formaient une ligne de lumière qui s'étendait sur tout le front de la ville, depuis le village arabe, au sud, jusqu'au chalet du Vice-Roi, au nord; le chalet lui-même était brillamment éclairé. Des milliers de convives étaient reçus et se succédaient aux
tables qu'avait fait préparer, sur plusieurs points, la munificence du Vice-Roi; une fête arabe, comme il est probable que l'Egypte n'en avait jamais vue, se tenait sur ce vaste espace, et pendant que tout était joie, chants et allégresse, la flotte, qui, le matin, était partie de Port- Saïd, à la suite de VAigle, venait, navire après navire, s'ancrer au lac Timsah.
Dans la matinée du 18, le lac Timsah, comme port central de l'isthme, était inauguré par plus de cinquante navires égyptiens, français, anglais, autrichiens, allemands, hollandais, russes, espagnols, italiens, norwégiens, suédois, tous pavoises, les uns représentant la puissance de leur pays, les autres sa richesse et son commerce.
Le spectacle, on le comprend, exerçait sur la foule la plus profonde impression ; sous ce ciel bleu, resplendissant de soleil et reflété par ses eaux, le lac était magnifique, l'aspect de tous ces navires chargés de rois et les grands personnages de l'Europe, avec leurs formes gracieuses, leurs agrès pavoises de couleurs éclatantes, faisait Teffet d'un rêve ou d'un conte de fées.
La journée du 18 devait être consacrée à célébrer ces événements merveilleux, à donner aux personnages réunis en ces lieux le temps de se communiquer leurs sentiments et d'échanger leurs félicitations. A huit heures du matin, l'Impératrice, toujours infatigable, descendait à terre, et, accompagnée par sa suite, par M. Ferdinand de Lesseps et ses fils, allait, à cheval, visiter le chalet du Vice-Roi, le seuil d'El Guisr, si célèbre dans l'histoire du Canal, et montée sur un dromadaire, elle revenait à Ismaïlia parcourir la ville, le village arabe et descendait au chalet de M. Ferdinand de
Lesseps, où elle recevait avec une grâce bienveillante et sympathique qui lui a gagné tous les cœurs, les dames (i'Ismaïiia, averties de Tintention de Tauguste visiteuse.
A deux heures Tlmpératrice, l'Empereur d'Autriche, la princesse royale de Prusse, les princes ayant assisté à rinauguration, traversaient de nouveau la ville, au son des musiques militaires, au milieu des flots pressés de la population, entre deux haies de soldats, dans les voitures de la cour égyptienne, pour aller rendre au Khédive, dans le magniQque palais qu'il venait de se Taire construire, à Ismaïlia, la visite qu'il leur avait Taite à bord de leurs yachts.
Le soir , un bal brillant réunissait encore au palais tous ces augustes hôtes de TÉgypte : on y pouvait voir toutes les décorations et tous les uniformes de l'Europe et de l'Orient, 4 à 5,000 personnes remplissaient à peine de vastes salons; le départ de l'Empereur d'Autriche et de l'Impératrice Eugénie était salué par un splendide feu d'artifice.
Nous nous abstiendrons Je décrire l'état et l'anima tion de la fête populaire qui, de son côté, remplissait d'illuminations et de clameurs les bords du lac Timsah et du canal d'eau douce. Ce récit, d'ailleurs, a été publié par les journaux, et nos lecteurs, à coup sàr, en ont déjà connaissance.