‹ Lettres (volume 2)Chapitre 105 sur 264 · DE M^c DE SÉVIGNÉ A M™<^ DE GRTGNAN · texte numérisé non relu

DE M^c DE SÉVIGNÉ A M™<^ DE GRTGNAN

A Livry, lundi 27 mai IG75.

Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment vous a-t-il paru ? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et

toute la douleur que j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées depuis si longtemps. Quel moment que celui ou nous nous séparâmes ! quel adieu et quelle tristesse d'aller chacune de son côté , quand on se trouve si bien ensemble ! Je ne veux point vous en parler davantage , ni célébrer, comme vous dites , toutes les pensées qui me pressent le cœur ; je veux me représenter votre courage , et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet, qui fait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous étiez un peu touchée en m'embrassant. Pour moi . je revins à Paris ' , comme vous pouvez vous l'imaginer : M. deCoulanges se conforma à mon état : j'allai descendre chez M. le cardinal de Retz , où je renouvelai tellement toute ma douleur , que je fis prier M. de la Rochefoucauld , madame de la Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent pour me voir , de trouver bon que je n'eusse point cet honneur : il faut cacher ses faiblesses devant les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte d'amitié qu'il a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il se fait peindre par un religieux de Saint- Victor ; je crois que , malgré Caumartin , il vous donnera l'original, 11 s'en va dans peu de jours; son secret est répandu ; ses gens-sout fondus en larmes : je fus avec lui jusqu'à dix heures. Ne blâmez point, mon enfant, ce que je sentis en rentrant chez moi : quelle différence! quelle solitude! quelle tristesse! votre chambre , votre cabinet , votre portrait! ne plus trouver cette aimable personne! M. de Grignan comprend bien ce que je veux dire et ce que je sentis. Le lendemain , qui était hier , je me trouvai tout éveillée à cinq heures; j'allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l'abbé. Il y pleut sans cesse, et je crains fort que vos chemins de Bourgogne ne soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Corbinelli m'explique; il voudrait bien m'apprendre à gouverner mon cœur; j'aurais beaucoup gagné à mon voydge , si j'en rapportais cette science. Je m'en retourne demain ; j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre un peu ma tête , et reprendre une espèce de contenance.

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