DE M"i^ DE SÉYIG^'É A M. DE GRIGNAN
A Paris, ce 31 juillet 1673.
rVst à VOUS que je m'adresse , mon cher comte , pour vou; écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France c'est la mort de M. de Tureniie, dont je suis assurée que vous sere; aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nou velle arriva lundi à Versailles : le roi en a été affligé, comme oi doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnél hwnme du monde ; toute la cour fut en larmes , et M. de Condon pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau tout a été rompu ; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement tout ce quartier où il a logé ^ , et tout Paris, et tout le peuple, étai dans le trouble et dans l'émotion ; ciiacun parlait et s'attroupai pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation d ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois moi d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne s lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire ( de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des ennemj devant lui ; et le 27 , qui était samedi , il alla sur une petite hau teur pour observer leur marche : son dessein était de donner si l'arrière-garde , et il mandait au roi h midi que , dans cette pensét il avait envoyé dire à Brissac qu'on fit les prières de quarante hei res. Il mande la mort du jeune d'Hocquiucourt, et qu'il enven un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : <'achette sa lettre, et l'envoie à deux heures. 11 va sur cette petii
' L'Jiôlel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais.
colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon , qui le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée : le courrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure Tune de l'autre, le roi eut une lettre de ^I. de Turenne , et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un gentilhommedeM.deTureune,quiditquelesarméessontassez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller; mais comme sa santé est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet entre-temps : c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince ; Dieu veuille qu'il en revienne! M. de Luxembourg demeure en Flandre pour y commander en chef : les lieutenants généraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de la Feuillade. Le maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le lendemain de cette nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner ^ Eu même temps on lit huit maréchaux de France, savoir : M de Rochefort% à qui les autres doivent un remercîment; M^l. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne ; en voilà huit bien comptés : je vous laisse méditer sur cet endroit. Le grand maître ^ était au désespoir, on l'a fait duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les honneurs du Louvre par sa charge, il ne passera point au parlement à cause des conséquences ; et sa fennne ne veut de tabouret qu'à Bouille 4 : cependant c'est une grâce; et s'il était veuf, il pourrait épouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine du comte de Gramont pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a écrit , et l'a dit au roi. Voici la lettre :
' On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux de France la monnaie de M. de Turenne.
2 M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de France , n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui étaient plus anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort.
3 Le comte duLude, grand maiîre de l'artillerie.
* Renée-FJéonore de Bouille, première femme du comte du Lude , passait sa vie à Bouille, par un goût singulier qu'elle avnit pour la chasse.
^lOXSElGNEUR , La faveur l'a pu faire autant que le merile . C'est pourquoi je ne vous en diraipas davantage.
Le comte de Gramont.
Adieu y Rockej'orl.
Je crois que vous trouverez ce compliment coin ine on Ta trou^ ici. 11 y a un almanach que j'ai vu , c'est de Milan ; on y lit a mois de juillet : Mort subite d'un grandi et au mois d'août : Ali que vois-je"^ On est ici dans des craintes continuelles : cependai nos six mille hommes sont partis pour abîmer notre Bretagne ce sont deux Provençaux* qui ont cette commission. M. de Pon ponne a recommandé nos pauvres terres. M. de Chaulnes et M. t Lavardin sont au désespoir : voilà ce qui s'appelle des dégoût Si jamais vous faites les fous , je ne souhaite pas qu'on vous envoi des Bretons pour vous corriger : admirez combien mon cœur e éloigné de toute vengeance. Voilà, mon cher comte, tout ce qi nous savons jusqu'à l'heure qu'il est : en récompense d'une trè aimable lettre, je vous en écris une qui vous donnera du déplaisir j'en suis en vérité aussi fâchée que vous. Kous avons passé toi l'hiver à entendre conter les divines perfections de ce héros : j; mais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le coi naissait, plus on l'aimait, et plus on le regrette. Adieu, mor sieur et madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains d n'avoir personne à qui parler de cette grande nouvelle; il est m turel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus. Si vous ête fâchés , vous êtes comuie nous sommes ici.
131. — DE M™'^ DE SÉVIGXÉ A M'^^ DE GRIGNAN. A Paris, vendredi 2 août 1675.
Je pense toujours, ma iille , à l'étonnement et à la douleur qi vous aurez de la mort de M. de Tureune. Le cardinal de Bouillo est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un gentilhomme d M. de Louvigny , qui voulut être le premier à lui faire son con pliment ; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours ; comme 1 gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit; le cardini
' Vers du Ckl.
» Le hailli de Forbin , el le marquis de Vins.
fit courir après , et sut ainsi c<;tte terrible mort; il s'évanouit ; ou le ramena à Pontoise , où il a été deux jours sans manger , dans des pleurs et dans des cris continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye l'ont été voir ; ils ne sont pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubliez pas de lui écrire : il me paraît que vous écrivez très-bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci , il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne ; I\Iontecuculli, qui s'en allait , sera bien revenu sur ses pas , et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues ; nulle considéralion ne les pouvait retenir ; ils criaient qu'on les menât au combat ; qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général , de leur protecteur , de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien , mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire , qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne , et qui est venu parler au roi ; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps ; vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut ! cependant le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas , et que même il serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot ( c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne l'eut porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. deLorges était à près d'une demi-lieue de là; jugez de sou désespoir , c'est lui qui perd tout , et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi , je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison : tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre.
Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux : Si Gadagne avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retire, il s'est impatienté , c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à vendre sa charge ; il est du nombre des désespérés de
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n'avoir point le bâton. Devinez ce que fait Coulanges; il copie mot à mot, et sans s'incommoder, toutes les nouvelles que je vous écris. Je vous ai mandé comme le grand maître ' est duc ; il n'ose se plaindre; il sera maréchal de France à la première voiture ; et la manière dont le roi lui a parlé passe de bien loin l'honneur qu'il a reçu. Sa Majesté lui dit de donner à Pomponne son nom et ses qualités ; il répondit : Sire , je lui donnerai le brevet de mon grand-père : il n'aura qu'à le faire copier. Il faut lui faire un coni- ' pliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et peut-être des ennemis; car ils prétendent du monseigneur , et c'est une injustice qu'on ne peut leur faire comprendre.
Je reviens à M. de Turenne, qui , en disant adieu à M. le cardinal de Retz , lui dit : « Monsieur, je ne suis point un diseur; « mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires- « ci, où peut-être on a besoin de moi , je me retirerais comme vous ; « et je vous donne ma parole que , si j'en reviens , je ne mourrai « pas sur le coffre , et je mettrai , à votre exemple , quelque temps « entre la vie et la mort. » Je tiens cela de d'Hacqueville , qui ne Ta dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de cette perte. Il me semble , ma fille , que vous ne vous lassez point d'en entendre parler : nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. (le Grignan : je vous souhaiterais quelqu'un à tous deux avec qui vous puissiez parler de M. de Turenne : les Villars vous adorent; Villars est revenu ; mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés : sa femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le ramènerait. Je crois que la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller voir : j'ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous savez, est ua peu différé : il faut voir l'effet que fera dans notre pays la marche de six mille honunes ooniinandés par deux Provençaux. Il est bien dur à M. de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs, pour obéir à M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles : ne soyez point en peine de moi , ma très-chère, ni de ma santé; je me purgerai après le plein de la lune , et quand on aura des nouvelles d'Allemagne. Adieu , ma chère enfant; je vous aime si passionnément , que je ne pense pas qu'on puisse aller plus
' Le comlodu [,ude.
DE MADAME DE SLM(j^é. 281
loin; si quelqu'un souhaitait mon amitié, il devrait être content que je l'aimasse seulement autant que j'aime votre portrait.