‹ Lettres (volume 2)Chapitre 119 sur 264 · DE M"'*^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M"'*^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN

Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1673.

Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin ; je le vois tel qu'il est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du tout; je les vois, comme j'ai toujours fait : mais je suis assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient , quoique je le trouve pèle- mêle avec quelques désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je me suis solidement attachée, et, par bonheur, je vous en avais parlé à Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée ; enfin je souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes ; mais je me contenterai qu'ils aient autant de vertus. G'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais vu ; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits , vous qui parlez : tant y a, ma fille, voilà ma justification , dont vous ferez part au gros abbé, si jamais, par hasard , il a mal au gras des jambes « sur ce sujet.

Je suis fort aise que vous ayez remarqué , comme moi, la diligence admirable de nos lettres , et le beau procédé de Riaux ^ , et de ces autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les portent nuit et jour , en courant de toutes leurs forces, pour les faire aller plus prompteinent : je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons , et même envers M. de Louvois^, qui les établit partout avec tant de soin. Mais quoi! ma très-chère , nous nous éloignons encore; et toutes nos admirations vont cesser : quand je songe que , dans votre dernière lettre , vous répondez encore à celle que je vous écrivis de la Silleraye, et qu'il y aura demain trois semaines que je suis aux Rochers, je comprends que nous étions déjà assez loin, sans cette augmentation.

D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine , c'est assez écrire

• Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était importuné de quelque discours.

'' Courrier <ie la raalle.

^ Suriulendant-gcnéral des postes.

pour des affaires ; mais que ce n'est pas assez pour son amitié et qu'il augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher un Vous jugez bien que , puisque le régime que je lui avais ordoni ne lui plaît pas , je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui lais la liberté de son écritoire : songez qu'il écrit de cette furie à to ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y rest ce sont les crHacqueville ; adressez-vous à eux, ma fille , en tou confiance : leurs bons cœurs suffisent à tout. Je me veux doi ôter de l'esprit de les ménager; j'en veux abuser ; aussi bien, ce n'est moi qui le tue, ce sera un autre : il n'aime que ceux do il est accablé : accablons-le donc sans ménagement.

Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont pr sentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour ; il faisait i temps admirable : elle me parla fort de vous : elle vous trouve bii plus jolie que le petit ami ' : sa fille est malade ; elle en était trist je la mis en carrosse au bout de la grande allée; et comme elle n priait fort de me retirer, elle me dit : Madame, vous me prem pour une Allemande. Je lui dis : « Oui , madame , assurémen « je vous prends pour une Allemande * : j'aurais plutôt obéi à m « dame votre belle-fille 3.» Elle entendit cela comme une Française, est vrai que sa naissance doit , ce me semble , donner une dose ( respect à ceux qui savent vivre. Elle a un style romanesque dai ce qu'elle conte , et je suis étonnée que cela déplaise à ceux mên qui aiment les romans : elle attend madame de Chaulnes. INI. ( Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins , et quat mille hommes : on croit qu'il y aura bien de la penderie. M. ( Chaulnes y a été reçu comme le roi ; mais comme c'est la crain quia fait changer leur langage , M. de Chaulnes n'oublie pas tout les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familiè était gros cochon^ sans compter les pierres dans sa maison dans son jardin , et des menaces dont il paraissait que Dieu se empêchait l'exécution ; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, < sa prepre main (car ce n'est point dans sou billet de nouvell qu'on pourrait avoir copié), me mande que M. de Chaulnes , sui de ses troupes, est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre : je 1' remercié de ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fa

' Le portrait en miniature de madame de Grignan. 2 Madame de Tarente était lille de Guillaume V , landgrave de Hess Cassel.

•* Madeleine de Créqui, duchesse de la Trémouille.

DE MVnVMR DE SÉVIGNÉ. 313

peindre par Mignard : mais tout ceci entre nous; car savez-vous bien «pfil est délicat et blond ? Je reçois des lettres de votre frère , toutes j)leines de lamentations de Jéréniie sur son guidounage; il dit justement tout ce que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est encore à neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir ; et par cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps, un effet contraire , il fallut céder à son empressement et il s'en désespère : il y a des cœurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin , ma fille , soyons bien persuadées que c'est une vilaine diose que les charges subalternes.

Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous «levons tous en être ravis à telle fin que de raison : c'est toujours une chose triste qu'une dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez point de lui écrire : il aime mes billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit que votre premier président ( M. Marin) a battu sa femme ; j'aime les coups de plat d'épée , cela est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut les battre, disait l'autre jour un paysan; mais le plat d'épée me réjouit. Je m'en vais parier que la petite d'Oppède n'est point morte : je connais ceux qui doivent mourir. Il est vTai que le bonheur des Français surpasse toute croyance en tout pays : j'ai ajouté ce remercîment à ma prière du soir ; ce sont les ennemis qui font toutes nos affaires : ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient embarrasser. Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée: le prince d'Orange songe à s'aller coucher , et j'espère votre frère. Je vous réponds de cette province , et même de la paix: il me semble qu'elle est si nécessaire , que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis , ma chère enfant , je vais m'entretenir de l'espérance de vous revoir : je ne puis commencer trop tôt , pour me récompenser des larmes que notre séparation et même la crainte m'ont fait répandre si souvent.

J'embrasse M. de Grignan , car je crois qu'il est revenu de la chasse : mandez-moi bien de vos nouvelles , vous voyez que je vous accable des miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m' écrire sérieusement sur l'ambassade de madame de Villars , qui , à ce qu'elle dit , ira à Turin ; je le crois , puisqu'il n'y a qu'une régente : je lui ai fixxi réponse dans son même style ; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont<-elles pas remerciée de votre eau de la reine de Hon-

grie? Elle est divine : pour moi , je vous en remercie encore; j( m'en enivre tous les jours : j'en ai dans ma poche ; c'est une foli( comme du tabac : quand on y est accoutumé , on ne peut plus s'ei passer : je la trouve excelleute contre la tristesse; j'en mets L soir, plus pour me réjouir que pour le serein, dont mes bois mi garantissent. Vous êtes trop bonne de craindre que les loups, le cochons et les châtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu, moi enfant, je vous aime de tout mon cœur; mais c'est au pied de h lettre, et sans en rien rabattre. --

146. — DE M™«^ DE SÉVIGNÉ A M™« DE GBIGNAN. Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.

Je suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence ; et s vous prenez intérêt à celles de Danemark, j'en prends bien davau tage à celles de Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'oi devait faire au parlement d'envoyer à la maison de ville : j'attend; la nomination du procureur du pays, et le succès du voyage di consul , qui veut être noble par ordre du roi. J'ai fort ri de d premier président, et des effets de sa jalousie : on lui faisait un grande injustice de croire qu'un homme élevé à Paris ne sût pa vivre , et ne donnât pas plutôt une bonne couple de soufflets qu< des coups de plat d epée : je suis bien étonnée qu'il soit jalon; de ce petit garçon qui sentait le tabac; il n'y a personne qui m soit dangereux pour quelqu'un : il me semble que le vin des Bre tons figure avec le tabac des Provençaux.

J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue san manquer et sans se troubler, quand tout le monde a le^ yeux su vous, et qu'il se fait un grand silence. Ceci est pour vous , M. b comte, je me réjouis que vous possédiez cette hardiesse, qui es si fort au-dessus de mes forces : mais , ma fille , c'est du bien perdu que de parler si agréablement , puisqu'il n'y a personne. Je suis pi quée , comme vous , que l'intendant et les évêques ne soient poin à l'ouverture de cette assemblée : je ne trouve rien de plus indigni ni de moins respectueux pour le roi, et pour celui qui a l'honneu de le représenter ^ Si l'on attend que M. de Marseille soit reveni de ses ambassades, on attendra longtemps; car apparemment!

* Il avait été décidé que le lieutenant général qui représentait le roi aurai le pas sur les évèques dans les états des provinces ; et depuis cette décisioi les évéques s'abstenaient souvent d'y assister.

n'en fera pas pour une. Je me suis plainte à d'Hacqueville ; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame de Vins ? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie ; elle se plaint de mon silence , elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres, elle veut désabuser M. de Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que pour elle : je n'ai jamais vu un fagot d'épines si révolté. Je lui fais réponse, et me réjouis qu'elle se soit mise à être tendre , et à parler de la jalousie , autrement qu'en interligne : je ne croyais pas qu'elle écrivît si bien ; elle me parle devons, et m'attaque fort joliment. J'eus ici, le jour de la Toussaint , M. Boucherat et ;M. de Harlay , son gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états , que l'on ouvre quand tout le monde y est : ils me dirent leur harangue , elle est fort belle; la présence de M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes : les rigueurs s'adoucissent ; à force d'avoir pendu , on ne pendra plus : il ne reste que deux mille hommes à Rennes ; je crois que Forbin et Vins s'en vont par Nantes ; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le malheureux dont je vous ai parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre premier président , je vous enverrai, en récompense, l'histoire lamentable, avec la chanson du violon qui fut roué à Rennes. M. Boucherat but à votre santé; c'est un homme aimable , et d'un très-bon sens : il a passé par Veret ; il a vu à Blois madame de Maintenon, et M. du Maine qui marche : cette joie est grande. Madame de Montespan fut au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de FontevTault et madame de Thianges ; je crois qu'un si heureux voyage réchauffera les cœurs des deux amies.

Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère , de prendre soin de ma petite : je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que l'absence dérange toutes les amitiés : je trouve qu'elle ne fait point d'autre mal que de faire souffrir : j'ignore entièrement les délices de l'inconstance , et je crois pouvoir vous répondre, et porter la parole pour tous les cœurs où vous régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un qui ne soit comme vous l'avez laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, de me mêler de répondre pour d'autres cœurs que le mien.' Celui-là, du moins, vous est-il bien assuré? Je ne vous trouve plus si entêtée de votre fils ; je crois

que c'est votre faute , car il avait trop d>sprit pour u'élre pas toi jours fort joli : vous ne comprenez point encore trop bien Tanioi maternel; tant mieux, ma lille, il est violent; mais, à moins qi d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre pas soi vent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je s( rai à Paris , nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et ui espérance qui me soutiennent la vie.

Adieu , ma très-chère; je serai ravie, aussi bien que vous , qi nous puissions nous allier peut-être aux iMachabées : mais cela r va pas bien, je souhaite que votre lecture aille mieux : ce sera une honte dont vous ne pourriez pas vous laver, de ne pas fin Josèphe. Hélas ! si vous saviez ce que j'achève, et ce que je souffi du style du jésuite {Maimbourg), vous vous trouveriez bien hei reuse d'avoir à finir un si beau livre !

Ul. — DE M'^*' DE SÉVIG^É A M"^«^ DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi I3 novembre 1675 Les voilà toutes deux , ma très-chère ; il me paraît que je les ai rais reçues règlement comme à l'ordinaire , sans que Ripert m'a n tardé d'un jour par son voyage de Versailles. Quelque goût quevot ayez pour mes lettres , elles ne peuvent jamais vous être ce que h ^vôtres me sont; et puisque Dieu veut qu elles soient présentemei ma seule consolation , je suis heureuse d"y être très-sensible : ma en vérité, ma fille, il est douloureux d'en recevoir si longtemps et cependant la vie se passe sans jouir d'une présence si chère : j ne puis m'accoutumer à cette dureté ; toutes mes pensées et toute mes rêveries en sont noircies ; il me faudrait un courage que j n'ai pas, pour m'aecommoder d'une si extraordinaire destinée : j'î regret à tous mes jours qui s'en vont , et qui m'entraînent sans qu j'aie le temps d'être avec vous; je regrette ma vie, et je sens pour tant que je la quitterais avec moins de peine , puisque tout est ; mal rangé pour me la rendre agréable : dans ces pensées , ma très chère, on pleure quelquefois sans vous le dire , et je mériterai vo sermons malgré moi, et plus souvent que je ne voudrai; car c n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes méd: tations : elles se trouvent tout naturellement dans mon cœur, ( je n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au désespoir, ma fille , d n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je u'c pas accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre chose : c'es

ui) de mes tristes amusements que de penser à la diflerence des jours de l'aunée passée et de celle-ci : quelle compaj^nie les soirs ! (|uelle joie de vous voir , et de vous rencoutrer, et de vous parler à toute heure! que de retours agréables pour moi ! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours, que les jours mêmes qui sont échappés. Je n ai pas au moins le déplaisir de n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai point ; mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraired'uu état si heureux.

Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherai' , quand je vis cette augmentation ; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états s'ouvriront demain , c'est à Dinan ; tout ce pauvre parlement est malade à Vannes. Rennes e^t une ville comme déserte ; les punitions et les taxes ont été cruelles ; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain. La iMarbeuf ne reviendra plus ici ; elle démêle ses affaires pour s'aller établir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méri ^ ferait très-bien de louer une maison avec elle ; c'est une femme très-raisonnable , qui veut mettre sept ou huit cents francs à une maison ; elles pourront ensemble en avoir une de onze à douze cents livres ; elle a un bon carrosse , elle ne serait nullement incommode , et on n'aurait de société avec elle qu'autant que Ton voudrait ; elle serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir, car c'est une passion qui pourtant ne la rend poiut incommode. Il faudrait que , d'ici à Pâques , mademoiselle de Méri demandât une chajnbreà l'abbéd'Effiat : j'aijetétout celadansla tête delà Troche.

Je trouve , ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance, comme Trivelin, et sur ma santé, et sur M. de Vins : vous n'attendez point trois semaines. La réflexion est admirable , qu'avec tous nos étonnements de nos lettres que nous recevons du trois au onze , c'est neuf jours ; il nous faut pourtant trois semaines , avant que de dire, Je me porte bien, à votre service.

Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien ; voici l'aventure. .l'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui

' Louis Boucherai, chaocelier de France en 1685, alors commissaire du roi aux étals de Bretagne.

^ Sœur du marquis d£ la Trousse, cousine germaine de madame do Se vi-né.

318 LETTBES

demeure au boul de ce parc. Madame de Tarente me dit : Quoi ! vous savez appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je la remerciai , et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise : cela se passe, on n'y pense plus; deux jours après je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien , toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies , une haleine douce , l^et'it comme S ijlphide j blondin comme un blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée : je voulus le renvoyer, ou ne voulut jamais le reporter : la femme de chambre qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Maiie ^ qu'aime le petit chien ; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu ; il ne mange que du pain ; je ne m'y attache point , mais il commence à m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à Marphise * , car je crains ses reproches : au reste, une propreté extraordinaire ; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je vous conterai quelque jour ses aventures. Il est vrai q»ie son style est tout plein d'évanouissements , et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille, au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un cœur pour aimer tant de choses à la fois; pour moi , je m'aperçois tous les jours que les gros poissons mangent les petits : si vous êtes mon préservatif, comme vous le dites , je vous suis trop obligée , et je ne puis trop aimer l'amitié que j'ai pour vous : je ne sais de quoi elle m'a gardée; mais quand ce serait de feu et d'eau , elle ne me serait pas plus chère. 11 y a des temps où j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on ait été capable d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne princesse en fait toute sa gloire au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les jours qu'avec un tel visage il faut perdre même le souvenir. Elle m'aime beaucoup : on en médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me fait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont malades; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point à recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours : je lui dis en moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme : Si je

' Une des femmes de chaml)re de madame de Sévignc.

* Pt lile cliiemie que madame de Sévigné avait laissée à Paris.

DE MADAME DE SEVIGNE. STd

voulais nller en carrosse rendre des devoirs , et n'être pas aux Rochers , je serais à Paris.

L'été de Saiut-Martin continue , et mes promenades sont fort longues: comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil , je repose mia corporca salma tout du long de ces allées ; j'y passe des jours toute seule avec un laquais , et je n'en reviens point que la nuit soit bien déclarée , et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air : je crains l'entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans C eau , de peur de la pluie ; mais je m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein , ma fille, il n'y en a point dans les vieilles allées, ce sont des galeries ; ne craignez que la pluie extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me fasse mal aux yeux : c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous appelez le serein ; ne soyez en aucune peine de ma sauté, je suis dans la trèsparfaite.

Je vous remercie du goût que vous avez pour Joseph; n'est-il pas vrai que c'est la plus belle histoire du monde .^ Je vous envoie par Ripert une troisième partie des Essais de morale, (\nQ\e, trouve ad uïirable : vous direz que c'est la seconde , mais ils font la seconde de Céducation d'un prince , et voici la troisième. Il y a un traité De la connaissance de soi-même , dont vous serez fort contente; il y en a un De l'usage qu'on peut j aire des mauvais sermons , qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous faites bien , ma fille, de ne vouloir point oublier l'italien; je fais comme vous , j'en lis toujours un peu.

Ceque vous ditesdeM. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif un homme à Rennes (c'est le dixième) , qui confessa d'avoir eu dessein de tuer ce gouverneur : pour celui-là , il méritait bien la mort. Les médecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, qui accordent par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre ; ceux-ci compteraient pour rien la fièvre pourprée à M. de Chaulnes , et nulle considération ne pourrait leur faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exilant le parlement , le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais celte noble compagnie voulut obéir tieremeut , et partit plus vite qu'on ne voulait ; car tout se tourne-

rait en négociation ; mais on aime mieux les maux que les remèdes Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire ; le pape n lui laisse pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-ell avec vous? Vous me direz oui ou non dans trois semaines. Ali ma lille , vous avez eu trop bonne opinion de moi à la Toussaint ce fut le jour que M. Boucheratet son gendre vinrent dîner ici de sorte que je ne fis point mes dévotions. La princesse était à l'c raison funèbre de Scaramouehe , faisant honte aux catholiques cette vision est fort plaisante. Je souhaite fort que M. l'archevêqu fasse le mariage qui vous est si bon. Je crois que mon fils s'en v dans les quartiers de fourrages , qui signifient bientôt après ceu d'hiver.

Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de ce taines choses qu'on aiuie à savoir. Vous me proposez pour régin] une nourriture bien précieuse; je ne vous réponds pas tout à fa de vous obéir ; mais , en vérité , je ne mange pas beaucoup , je l regarde pas les châtaignes, je ne suis point du tout engraissée mes promenades de toutes façons m'empêchent de profiter de mo oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame d J\oyan ; vous dites vrai , le nom d'Olonne est trop difficile à pur fier. Adieu , ma chère enfant; vous êtes donc persuadée que j'ain: ma fille plus que les autres mères : vous avez raison , vous êtes ] chère occupation de mon cœur, et je vous promets de n'en avo jamais d'autre , quand même je trouverais en mon chemin ui; fontaine de Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comm vous avez aimé le chocolat, je ne sais si je ne dois point tremblei puis-je espérer d'être plus aimable, et plus parfaite, et plus tout( sortes de choses? Il vous faisait battre le cœur ; peut-on se vaiit( de quelque fortune pareille ? vous devriez me cacher ces sort< d'inconstances. Adieu, ma très-chère comtesse; mandez-moi vous dormez, si vous n'êtes point bresillée , si vous mangez, vous avez le teint beau, si vous n'avez point mal à vos bell( dents : mon Dieu ! que je voudrais bien vous voir et vous en brasser !

l 18. — DE M""^ DE SÉVIONÉ A M'"" DE GRIGNAN. Aux Rochers, dimanche l" décembre 1675.

Voila (jui est réglé , ma très-chère , je reçois deux de vos lettres a la fois; et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous : il faut savoir aussi la mine que je lui fais , et comme je le traite en comparaison de l'autre. Je suis comme vous , ma fille, je donnerais de l'argent pour avoir la parfaite tranquillité du coadjuteur sur les réponses, et pouvoir les garder dans ma poche deux mois, trois mois, sans m'inquiéter : mais nous sommes si sottes, que nous avons ces réponses sur le cœur ; il y ena beaucoup quejefais pour les avoir faites; enfin c'est un don de Dieu que cette noble indifférence. Madame deLangeron disait sur les visites, et je l'applique à tout : Ce que je fais me Jatujue , et ce que je ne fais pas m inquiète. Je trouve cela très-bien dit , et je le sens. Je fais donc à peu près cequejedois, et jamais que desréponses : j'eusuis encore là. Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers , c'est-à-dire la fleur de mon esprit , de ma tête, de mes yeux , de ma plume , de mou écritoire; et puis le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec vous que je laboure avec les autres. Je suis assommée surtout des grandes nouvelles de l'Europe.

Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de vous à madame de Fontevrault ; vous n'en savez pas le prix ; vous écrivez comme un ange ; je lis vos lettres avec admiration ; cela marche, vous arrivez. Vous souvient-il , ma fille , de ce menuet que vous dansiez si bien , où vous arriviez si heureusement , et de ces autres créatures qui n'arrivaient que le lendemain } Nous appelions ce que faisait feu Madame, et ce que vous faisiez, gagner pays. Vos lettres sont tout de même.

Pour votre pauvre petit //-a^er, je ne sais où il s'est fourré; il y a trois semaines qu'il ne m'a écrit : il ne m'avait point parlé de cette promenade sur la iMeuse ; tout le monde le croit ici : il est vrai que sa fortune est triste. Je ne vois point comme toute cette charge se pourra emmancher, à moins que Lauzunne prenne le guidon en payement , et quelque supplément que nous tâcherons de trouver : car d'acheter l'enseigne à pur et à plein , et que le guidon nous demeure sur les bras, ce n est pas une chose possible. Vous raisonnez fort juste sur tout cela.

.T'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les lieux sont assez indifférents , ou n'est point trop fâchée d'être tris-

lement plantée ici. Ma.iame de la Fayette vous rend vos honnêtetés ; sa santé n'est pas bonne , mais celle de M. de Limoges ' est encore pire : il a remis au roi tous ses bénéfices ; je crois que son lils c'est-à-dire l'abbé de la Fayette, en aura une abbaye. Voilà h pauvre Gascogne bien malmenée , aussi bien que nous. On noiu envoie encore six mille hommes pour passer l'hiver : si les pro vinces ne faisaient rien de mal à propos, on serait assez embarrasse de toutes ces troupes. Je ne crois point que la paix soit si proche : vous souvient il de tous les raisonnements qu'on faisait sui la guerre, et comme il devait y avoir bien des gens tués? C'est un< prophétie qu'on peut toujours faire sûrement, aussi bien que cclh que vos lettres ne m'ennuieront certainement point, quelque Ion gués qu'elles soient : ah ! vous pouvez l'espérer sans chimère; c'es ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un troisième petit tomi des Essais de morale, qui me paraît digne de vous : je n'ai jamai; vu une force et une énergie comme il y en a dans le style decci gens-là : nous savons tous les mots dont ils se servent ; mais ja mais , ce me semble , nous ne les avons vus si bien placés ni si biei enchâssés. Le matin , je lis l'Histoire de France; l'après-dînée , ui petit livre dans les bois^ comme ces Essais , la vie de saint Thoma de Cantorbéry, que je trouve admirable, ou les Iconoclastes; e le soir, tout ce qu'il y a de plus grosse impression : je n'ai poin d'autre règle. Ne lisez-vous pas toujours Josèphe.^ prenez courage ma fille , et finissez miraculeusement * cette histoire. Si vous pre nez les Croisades , vous y verrez deux de vos grands-pères , e pas un de la grande maison de V....; mais je suis sure qu'; certains endroits vous jetterez le hvre par la place , et maudire: le jésuite ^ ; et cependant l'histoire est admirable.

La bonne Troche fait très-bien son devoir ; je n'ai guère d'obli gation de ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, non ravaudions l'autre jour dans des paperasses de feu madame de 1 ïrémouille ; il y a mille vers : nous trouvâmes une infinité de poi traits , entre autres celui que madame de la Fayette fit de me

« François de la Fayette, évêque de Limoges, premier aumônier de 1 reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de madame de la Fayette.

2 Madame de Grignan avait de la peine à aciiever la lecture des ouvrages d longue haleine.

3 Le père Maimbourg , auteur de l'Histoire des Croisades. Le médecin dt Lettres persanes donne, pour remède contre Vasthme, de lire tous les ouvio gos de ce père , en ne s" arrêtant qu'à la fin de chaque période.

DE M.4DAME DE SEVIOtNK. 323

gous le nom d'un inconnu • ; il vaut mieux que moi : mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, l'auraient pu trouver ressemblant. Que puis-je répondre , ma très-chère, aux trop aimables tendresses que vous me dites, sinon que je suis tout entière à vous, et que votre amitié est la chose du monde qui me touche le plus ?

Page 1