DE M™e DE SÉVIGNÉ A M"!^ DE GRIGNAN
Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1975.
.levons remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir dcu patcrno nido. llélas! notre château en Espagne serait de vous v voir; quelle joie! et pourquoi serait-il impossible de vous revoii dans ces belles allées? Que dites-vous du mariage de la Mothe ' .^ La beauté, la jeunesse, la conduite, font-elles quelque chose pour bien établir les demoiselles? Ah , Providence ! il en faut revenir là. Madame de Puisieux^ est ressuscitée mais n'est-ce pas mourir deux fois, bien près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans. Madame de Coulanges m'apprend la bonne compagnie de notre quartier; mais cela ne me presse point d'y retourner plus tôt que je n'ai résolu r je ne m'y sens attirée que par des affaires; car pour des plaisirs , je n'en espère point, et l'hiver n'est point en ce pays-ci
' Anne-Lucie de la Mothe-Houdancour! , nièce du maréchal de ce nom, 3 (>har)oUe d'Estampes-Valençai mourut le 3 septembre 1G77.
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ce que l'on pense; il ne me fait nulle horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il trouve que j'en suis une aussi; il n'y a nul air de maternité à notre affaire; la princesse en est étonnée, elle qui connaît des enfant^ qui n'ont point d'ame dans le corps. Elle est bien affligée des troupes qui sont arrivées à Vitré ; elle espérait, avec raison, d'être exemptée : mais cependant voilà un bon régiment dans sa ville : c'était une chose plaisante si c'eut été le régiment de Grignan; njais savez-vous qu'il est à la Trinité, c'est-à-dire à Bodégat»? J'ai écrit au chevalier (r/e Grignan), non pas pour rien déranger, car tout est réglé , mais afin que l'on traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur fiscal et mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand honneur : cette terre m'est destinée , à cause de votre partage.
Si je vois ici le Castellane^ , je le recevrai fort bien; son nom et le lieu où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de mon président va bien; il se dispose à me donner de l'argent : voila une des affaires que j'avais ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne est digne de lui : vous mêle représentez un fort honnête honnne.
Ne voulez-vous point lire les Essais de morale, et m'en dire votre avis? Pour moi , j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de l'oraison funèbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent avoir fait pleurer tous les assistants : je ne doute pas qu'on ne vous l'ait envoyée; mandez-moi si vous ne la trouvez pas trèsbelle. Ne voulez-vous point achever Josèphe? Nous lisons beaucoup , et du sérieux , et des folies , et de la fable , et de Thistoire. Nous nous faisons tant d'affaires , que nous n'avons pas le temps de nous tourner. On nous plaint à Paris, on croit que nous sonnnes au coin de notre feu à mourir d'ennui et à ne pas voir le jour : mais, ma fille, je me promène, je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de n'être pas à Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espère beaucoup d'une conversation que sa femme à eue avec M. de Louvois : s'ils avaient l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait un grand bonheur. Voilà le monde: ils ne travaillent que pour s'établir à cent lieues de Paris.
Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan ; c'est un grand tracas : mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces compliments pour ces deux honnncs qui sont chez
' Terre qui appartenait à la maison de Sévigné.
' Un parent de M. de Grignan.
/ eux il y a plus d'un mois, m'ont fait rire. La longueur de uo;
; réponses effraye , et fait bien comprendre l'iiorrible distance qui es
j entre nous : ah ! ma fille , que je la sens , et qu'elle fait bien touti
I la tristesse de ma vie! Sans cela, ne serais-je point trop heiireusi
j avec un joli garçon comme celui que j'ai ? il vous dira lui-mêmi
V s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous. : mais je l'attends , il n'es
point encore arrivé; s'il se divertit, il est bien. Adieu, ma très
chère et très-aimable et très-parfaitement aimée. Parlez-moi d<
votre santé et de votre beau temps, tout cela me plaît. J'embrassi
M. de Grignan , quand ce serait ce troisième jour de barbe épineusi
et cruelle; on ne peut s'exposer de meilleure grâce.