‹ Lettres (volume 2)Chapitre 145 sur 264 · DE M™c DE SÉVIGNÉ A M "'^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M™c DE SÉVIGNÉ A M "'^ DE GRIGNAN

A Paris , lundi 14 juin 1677 .fai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille , il est donc vrai que vous vous portez mieux , et que le repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir ! je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée , que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai de vous voir , et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous : cependant je ne suis pas encore entrée dans ces r.éfIexions , et je n'ai fait que penser à votre état , transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne devienne pis. Voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos là-dessus , je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les réflexions que vous ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des craintes inutiles que vous avez pour ma santé : je me sens coupable d'une partie de vos dragons ; quel dommage que vous prodiguiez vos inquiétudes pour une santé toute rétablie , et qui n'a plus à craindre que le mal (jue vous faites à la vôtre! Je suis assurée que deux ou trois mois vous ont quelquefois défiguré vos dragons d'une telle sorte , que vous ne les avez pas reconnus. Songez , ma fille, qu'ils sont toujours comme dans ce temps-là , et que c'est votre seule imagination qui leur donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de raison et de courage , faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes ? Vous

croyez que je suis malade , je me porte bien : vous regrettez Vichy , je n'en ai nul besoin, que par une précaution qui peut fort bien se retarder ; ainsi de mille autres choses. Pour moi , je suis un peu coupable : je plaçais Vichy au printemps, pour être plus long temps avec vous ; encore est-ce quelque chose : cela n'a pas réussi, la Providence a dérangé tout cela : hé bien , ma fille , c'est peut-être parce qu'elle a réglé votre guérison , contre toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens à mon avantage quand je vous écris ; vous ne me répondez point, et je pousse mes discours tant que je veux. Ce que dit Montgobert de celte aiguillette nouée est une des plaisantes choses du monde : dénouez-la, ma fille , et ne soyez point si vive sur des riens. Quant à moi , si j'ai de l'inquiétude , elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai laissée. M. de Grignau et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues quand on me vient dire : Vous vous fuites mourir toutes deux, il faut vous séparer. Vraiment voilà un beau remède , et bien propre eu effet à finir tous mes maux ! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent : ils lisaient dans ma pensée, et trouvaient que j'étais en peine de vous ; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine .^ Je n'ai jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce n'était pas vous; au contraire, je vous conjure , ma fille, de ne point croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard : tout cela roulait sur ce soin de ma santé , dont il faut vous corriger , vous n'avez point caché votre amitié , comme vous le pensez. Que voulez-vous dire.^ est-il possible que vous puissiez tirer un dragon de tant de douceurs , de caresses , de soins , de tendresses , de complaisances? Ne me parlez donc plus sur ce ton : il faudrait que je fusse bien déraisonnable , si je n'étais pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop écrire , cela me fait plaisir ; je m'en vais laisser là ma lettre jusqu'à demain.

18G. —DE M'"'' DE SÉVICtNÉ A M^^»^ DE GK1GX\N.

A Paris, mercredi 30 juin IG77.

Vous m"apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que vous avez de m'écrire me sont de continuelles marques de votre' amitié : je vous assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pensée que j'ai besoin de ce secours ; rien ne m'est en effet si nécessaire. Il est vrai, et j'y pense trop souvent , que votre présence me l'eut été beaucoup davantage ; mais vous étiez disposée d'une

bE MADAME DE SEVIGNE. 3S7

manière si extraordinaire , que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait consentir à cette douleur , sans oser faire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'était un crime pour moi que d'être en peine de votre santé : je vous voyais périr (levant mes yeux, et il ne m'était pas permis de répandre une larme; c était vous tuer, c'était vous assassiner ; il fallait étouffer : je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte , qui ne faisait qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour languissante, et que votre amitié pour moi se fut tournée en complaisance , et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des médecins , à vous nourrir, à suivre un régime , à m'avouer que le repos et l'air de Livry vous eussent été bons ; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah ! ma fille, nous étions d'une manière sur la (in qu'il fallait faire comme nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté par cette conduite : mais il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions , et qu'au lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne serait point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos cœurs la liberté qu'ils veulent avoir , et sans laquelle il n'est pas possible de vivre en repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes , je n'en dirai plus rien ; mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que , quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble , nous ne retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin que vous aviez de ne plus vous contraindre , que le soulagement que vous avez trouvé dans la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires aux personnes qui le sont ; les médecins n'eussent jamais imaginé celui-là. Dieu veuille qu'il continue d'être bon , et que l'air de Grignan ne lui soit point contraire ■ Il fallait que je vous écrivisse tout ceci en une seule fois pour soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à la première occasion nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne nous faire l'abominable compliment de nous dire , avec toute sorte d'agrément, que, pour être fort bien , il faut ne nous revoir jamais. J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée.

Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre petit ' . Hélas ! le pauvre enfant ! le moyen de le regarder eu

■ Il s'agissait ici du petit enfant venu à huit mois.

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cet état? Je ne me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé : mais je crois que par tendresse on devait souhaiter qu'il fiU déjà où son i>onheur rappelle. Pauline me paraît digne d'être votre jouet; sa ressemblance même ne vous déplaira point; du moins je l'espère Ce petit nez carré ' est une belle pièce à retrouver chez vous. Je trouve plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu permettre que celui-là, et n'aient point voulu entendre parler du vôtre; ceiU été bien plus tôt fait : mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point craint celte modification. Le petit marquis est fort joli ; et, pour n'être pas changé en mieux , il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi souvent de ce petit peuple , et de ramusemeol que vous y trouvez. Je revins dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan , depuis que je suis ici. Je laisse à la Garde à vous mander les nouvelles; il me semble que tout est comme auparavant, /oest dans les prairies en toute liberté, et n'est observée par aucun Argus : Junon tonnante et triomphantes Corbinelli revient 3; je m'en vais dans deux jours le recevoir à Livry. Le c^irdinal l'aime autant que nous ; le gros abbé m'a montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin , après avoir bien tourné, notre âme est verte; c'a été un grand jeu pour son éminence qu'un esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu , ma très-chère, continuez de m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots; car je vous recommande toujours de retrancher vos écritures. Pour moi , je n'ai que votre commerce uniquement, et j'écris une lettre à plusieurs reprises. Je crois que madame de Coulanges n'ira point à Lyon , elle a trop d'affaires ici. Ohl que je fais de poudre ^\ D'où vient que vous avez une sœur^ , et que ce n'est pas madame de Rochebonne? Je vous souhaiterais pour l'une les mêmes sentiments que pour l'autre ; mais il me semble que ce n'est pas tout à fait la même chose.

» Comme celui de madame de Sévigné.

2 Allusion relative à madame de Ludres et â madame de Monicspan.

3 De Commercy , où il était allé voir le cardinal de Rety,.

* Allusion a une fable de la Mouche, envoyée par madame de Grignan. ^ î,a marquise de Saint- Andiol , sœur de M. de Griguaa.

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