DE M'^*' DE SÉVIGNÉ A M"^" DE GRIGNAN
A Livry, vendredi IG juillet 1677.
J'arrivai hier au soir ici , ma très-chère : il y fait parfaitement beau ; j'y suis seule , et dans une paix , un silence , un loisir, dont je suis ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer un peu avec vous ? Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai écrit en Provence, j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la cruauté de nommer un commerce une lettre tu huit jours à madame de Lavardin. Les lettres d'affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais vous , mon enfant, vous êtes en butte à dix ou douze personnes qui sont à peu près ces cœurs dont vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai vue compter sur vos doigts. Us n ont tous qu'une lettre à écrire , et il en faut douze pour y faire réponse ; voyez ce que c'est par semaine, et si vous n'êtes pas tuée, assassinée; chacun en disant : Pour moi, je ne veux point de réponse, seulement trois lignes pour savoir connue elle se porte. Voilà le langage; et de moi la première : enfin nous vous ashOMunons ; mais c>st avec toute riionuêteté et la politesse d(>
riiomme de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un visage gracieux , en demandant pardon , et disant , avec une grande révérence : « Monsieur, vous le voulez donc , j'en suis au déses- « poir». » Cette application est juste et trop aisée à faire, je n'en dirai pas davantage.
Mercredi au soir , après vous avoir écrit, je fus priée, avec toutes sortes d'amitiés, d'aller souper chez Gourville avec mesdames deSchomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la Rochefoucauld , Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné. Le maître du logis nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti , le jardin de plain-pied de l'hôtel de Condé ' , des jets d'eau , des cabinets , des allées en terrasses, six haut-bois dans un coin , six violons dans un autre , des flûtes douces un peu plus près , un soupe enchanté, une basse de viole admirable, une lune qui fut témoin de tout. Si vous ne haïssiez point à vous divertir , vous regretteriez de n'avoir point été avec nous. Il est vrai que le même inconvénient du jour que vous y étiez arriva et arrivera toujours, c'est-à-dire qu'on assemble une très-bonne compagnie pour se taire , et à condition de ne pas dire un mot : Barillon , Sévigné et moi nous en rîmes , et nous pensâmes à vous. Le lendemain , qui était jeudi , j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi) que j'obtins une petite injustice , après en avoir souffert beaucoup de grandes, par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept cents autres que je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que j'aurai cet hiver. Après cette misérable petite expédition, je vins le soir ici me reposer ; et me voilà résolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois*prochaiu, qu'il faudra m'aller préparer pour aller en Bourgogne et à Yichy. J'irai peut-être dîner quelquefois à Paris : madauie de la Fayette se porte mieux. J'irai à Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici. Le f rater va chez la belle, et la réjouit fort; elle est gaie naturellement; les mères lui fout aussi une très-bonne mine.
Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce (]ue vous mandez de cette métaphysique , et de l'esprit que vous avez eu de la comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi bien que sur la prédestination et sur la li-
' f'oijcz IcMaricK/é forcé, comédie de Molière, scène xvi. •' Cet liolel existait à la place ou l'on a construit le théâtre de l'Odci.û el k;rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de C'nndc.
bertc. Corbinelli tranche plus hardiment que personne; mais les pkis sages se tirent d'affaire par un altitudo, ou par iniposer silence, comme notre cardinal. Il y a le plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixième article du dernier tome (\çs, Essais de murale, dans le Traité de tenter Dieu. Cela divertit fort; et quand d'ailleurs on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées , et que ce n'est que pour confondre les faux raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils voulaient se taire, nous ne dirions rien ; mais de vouloir à toute force établir leurs maximes , nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions, mettre au jour tout c-e qu'il y a de plus sévère , et puis conclure , comme le père Bauui ' , de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai que cela impatiente , et pour moi , je sens que je fais comme Corbinelli. Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, ils sont au moins tout d'une pièce , uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent bien et concluent mal ; ils ne sont point sincères ; me voilà dans Escobar. Ma fille , vous voyez bien que je me joue et que je me divertis.
J'ai laissé Beaulieu aveele copiste de M. de la Garde; il ne quitte point mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde qu'avec des peines extrêmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits soient plus heureux ; mais hier c'était quelque chose d'horrible Voilà ce qui s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait do madame de Grignan, et je suis barbare quand je le refuse. Oh bien ! je ne Tai pas refusé; mais je suis bien aise de ne jamais rencontrer une telle profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un jeune homme de Touruay, à qui M. de la Garde donne trois louis par mois ; son dessein a été d'abord de lui faire peindre des paravents , et finalement c'est INIiguard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du veau de Poissy à la plupart de ces sortes de penséeslà : maiscliut! car j'aime très-fort celui dont je parle.
Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un précepteur pour votie enfant; c'est dommage de laisser son esprit incidta. Je ne sais s'il n'est pas encore trop jeune pour le laisser manger de tout ; il faut examiner si les enfants sont des charretiers, avant que de les
' Ce père est un des jésuites que Pascal a tourucs en ridicule dans ses Lcl-
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traiter coninie des charretiers : on court risque autrement de leur l'aire de pernicieux estomacs, et cela tire à conséquence.
t89. — DE U"'^ DE SÉVIGNÉ A M"'^ DE GRIGiNAN.
A Livry, vendredi 23 juillet uni.
I.e baron est ici , et ne me laisse pas mettre le pied à terre , tant il me mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons : ce n'est qu'après avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte , Lucien , /es petites Lettres ' , voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de tout mon cœur, ma fille, que vous eussiez vu de quel air et de quel ton il s'acquitte de cette dernière lecture; elles ont un prix tout particulier quand elles passent par ses mains; c'est une chose divine, et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. l'Iles me sont toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous divertirait bien autant que l'indéfectibUité delà matière. Je travaille pendant que l'on lit; et la promenade est si fort à la main, comme vous savez, que l'on est dix fois dans le jardin , et dix fois on en revient. Je crois faire un voyage d'un instant à Paris ; nous ramènerons Corbinelli : mais je quitterai ce joli et (>aisible désert, et partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle peine de ma conduite pour les eaux : comme Dieu ne veut pas que j'y sois avec vous, il ne faut penser qu'à se soumettre à ce qu'il ordonne. Je tâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, que vous mangez, que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille dragons , que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre goi^e n'est plus comme celle d'une personne étique : c'est dans ces changements que je veux trouver un adoucissement à notre séparation; quand l'espérance voudra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et y tiendra sa place admirablement. Je crois ]\[. de Grignan avec vous; je lui fais mille compliments sur toutes ses prospérités : je sais connue on le reçoit en Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. Je lui recommande Pauline , et le prie de la défendre contre votre philosophie. ]Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusement : hélas ! a-t-on si souvent des plaisirs à choisir ? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel sous notre main , il me semble qu'il
' Les Lettres provinciales.
ne faut point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une fois : Jimez , aimez Pauline ; aimez sa grâce extrême'.
Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire madame de Guénégaud pour sa maison : si elle n'a rien fait alors , nous prendrons notre résolution, et nous en chercherons une pour Noël ; ce ne sera pas sans beaucoup de peine que je perdrai l'espérance d'être sous un même toit avec vous ; peut-être que tout cela se démêlera à l'heure que nous y penserons le moins. Je crois que ?.I. de la Garde s'en ira bientôt : je lui dirai adieu à Paris ; ce vous sera une augmentation de bonne compagnie. M. de Charost m'a écrit pour me parler de vous ; il vous fait mille compliments.
J'aurais tout l'air, ma lille, de penser comme vous sur le poëme épique; le clinquant * du Tasse m'a cliarmée. Je crois pourtant que vous vous accommoderez de Virgile : Corbinelli me l'a fait admirer; il faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyaiie. Je m'en vais lâter du Schisme des Grecs; on en dit du bien ; je conseillerai à la Garde de vous le porter. Je ne sais aucune sorte de nouvelle.
Monsieur de Sévigné.
Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris , les beautés naturelles ne vous touchent point : il vous faut du clinquant, ou des petits corps ^. Si vous voulez avoir quelque repos avec moi , ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire expliquer le sixième livre et le neuvième où est l'aventure de Msus et d'Euryalus , et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir : ïuruus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié ; et en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. .Mais moi qui suis bon frère , je vous souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que
' Parodie. (Je ce vers de Topera de Thtsce , acte II, scène i'" :
Aimez, niincz Thésée ; aimez sa gloire extrême. ^ Expression de Boileau.
' On sail que madame de GriguuD aimait la philosophie de Descaries, et qu'elle en faisait sa principale étude.
VOUS devez avoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par rindéfectibUité de la matière , et par les négations non conversibles. Il est triste de n'être occupée que d'atomes, et de raisonnements si subtils que Ton n'y puisse atteindre.
Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage; il ne vous manque plus que cela, pour être une sœur bien différente des autres ; et il n'y a que cette suite qui puisse répondre à tout ce que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi qu'il puisse arriver, je vous assure que cela n'augmentera point ma tendresse ni ma reconnaissance pour vous, ma belle petite sreur.
Madame de Se vigne.
Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère enfant. La Mouche' est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire ? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse , avec son traiu, c'est-à-dire fout seul tête à tête '. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de celte armée. Quand je verrai la maréchale {de Schomberg ) , je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dans son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là que tous vos héros d'Homère. Vous nous les ridiculisez extrêmement : nous trouvons , comme vous dites, qu'il y a de la feuille qui chante à tout ce mélange des dieux et des hommes ; cependant il faut respecter le père le Bossu. IMadame de la Fayette commence à prendre des bouillons, sans en être malade; c'est ce qui faisait craindre le dessèchement.