DE M'"^ DE SÉYIGNÉ A M™« DE GRIGNAN
A Paris, vendredi 13 août 1677.
Je ne veux plus parler du chagrin que vous m'avez donné , en me disant que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre présence : voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime aussi véritablement que je vous aime .^ c'est une belle idée, et bien ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous ! Je dirais beaucoup de choses sur ce sujet , que je coupe court par mille raisons ; mais pour y penser souvent, c'est de quoi je ne vous demanderai pas congé.
3Ion fils partit hier ; il est fort loué de cette petite équipée ; tel Ten blâme , qui l'aurait accablé , s'il n'était point parti : c'est dans ces occasions que le monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier d'être allé à cette échauffourée , que d'être demeuré ici seul et tranquille : pour moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue : vous vovez que je laisse assez bien partir mes enfants.
Il y a'ions temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises comp^agnies aux bonnes : quelle tristesse de se séparer de ce (luie^t bon! et quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me les nommez ! Ne vous souvient-il point de la couvt^p de Fouesnel , et comme nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse sortie? ?vous nous mettions a cou-
leur dès la veille, et nous trouvions que nous avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc , ma (illc , que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de compagnie, et rien de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut l'explication de cette énigme , qu'on vienne parler à nous.
Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me mette au rang de ces compagnies que Ton craint : pour moi , je le trouve en tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici , elle en est au désespoir : elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais qu'importe ?
On tient le siège de Gharleroi tout assuré ; s'il y a quelque nouvelle entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin , et tous ceux qui n'ont point de place à l'armée, sont partis pour y aller; c'est une folie. Pour moi , j'espère toujours que ces grandes montagnes n'enfanteront que des souris ; Dieu le veuille !
Le voyage de la Bagnols est assuré ; vous serez témoin de ses langueurs , de ses rêveries , qui sont des applications à rêver : elle se redresse comme en sursaut , et madame de Coulanges lui dit : Ma pauvre sœur, vous ne rêvez poi?U du tout. Pour son style, il ni'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de donner dans les tours de passepasse, comme vous dites : cela est triste de. devenir une paysanne. On sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire , par C envie qu'on en a ; et cent autres babioles que je sais quelquefois par cœur, et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons cela des chiens du Bassan; ils sont enragés à force d'être devenus méchants.
Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun dragon, si vous ne voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit, que vous ne valiez rien pour moi ? quel discours ! ah ! qu'estce qui m'est donc bon ? et à quoi puis-je être bonne sans vous ^ bonjour, M. le comte.