DE M '"^ DE SÉVIGXÉ AU COMTE DE BLSSY
A Paris, ce 20 juillet Iû79.
J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun , et je comprends bien aisément l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à Langeron , et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six seinaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur et la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus persuadée, si je le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au roi ; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est réciproque , et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne * à son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac , sans pré-
* Mademoiselle, fille de Monsieur, frère de Louis XIV, fut mariée à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eut voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit : Je voi/sfnis reine d'Espagne; que pouirais-je de plus pour ma JUle? AU! répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce. Elle mourut dix ans apn^.
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judice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon aicc M. de i\ïontausier, et comme M. de la Feuillade , courtisan passant tous les courtisans passés , a fait venir un bloc de marbre qui tenait toute la rue Saint-Honoré : et comme les soldats qui le conduisaient ne voulaient point faire place au carrosse <le M. le Prince, qui était dedans , il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied : le peuple s'en mêla , le marbre se rangea» et le prince passa. Ce prélat vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre, et comme cette statue lui coûtera plusd^ trente mille écus.
Il me semble que cette lettre ressembla assez aux chapitres de VAmacUs. Je suis tellemcntlibertinequand j'écris, que le premier tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied . Vous en seriez moins ennuyés , monsieur et madame; car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux ; mais comme un bien n'est jamais pur en ce monde , elle pense à s'en aller en Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise santé. Il faut choisir , et se résoudre ù l'absence ; elle est amère et dure à supporter. Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des séparations ; celle de mon fils , qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles , n'est pas si triste que celles des autres années ; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne coûte autant, l'or et'Targent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la vraie représentation des troupes du roi de Perse. Faitez-vous envoyer promptement les Fables de la Fontaine; elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et à force de les relire , on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis , et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières.
Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de raccommodement de l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu , faites mes compliments à monsieur et h madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme : ne la trouvez-vous pas toujours jolie?
20a. — DE M""- DE SÉVIONÉ A M""" DEGRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir 15 septembre IG79. Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le cœur. Je fus hier chez mademoiselle de iSIéri ; j'en viens encore : elle est sans flèvre , mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié : on n'ose lui parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer : elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir comment vous vous trouvez de ce bateau! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et presque point dans l'hôtellerie : je crois qu'après cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier après la fleur d'orange. Enfin , ma fille , j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe , que j'embrasse du meilleur de mou cœur : il me semble que tous les soins et tous les yeux sont tournés de votre côté : outre que vous êtes la personne qualifiée , vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut être occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles ', qui vous fera dignement recevoir à Chalons : j'y adresse cette lettre.
Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux : je n'ai pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bonlieur de vous avoir ; je n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être avec vous , pour ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sentais pas ; je m'en plaignais tous les jours , ils ne duraient qu'un moment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles : quiconque ne voit guère, iVa guère a dire aussi\ Le roi d'Angleterre est bien malade. I^ reine d'Espagne crie et pleure : c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre repos : je vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que j'ignore ce qui est arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi ! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Mais si vous n'avez point
■ .Son Jils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était gouverneur de la ville et citadelle de Ctiàlons. ' ¥àble,des deux Pigeons, de la Fontaine, livre IX, fahle n.
écrit , j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu d'être avec vous tous les jours et tous les soirs.