‹ Lettres (volume 2)Chapitre 167 sur 264 · DE M"™^ DE SÉVIGNR A M"'^' DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M"™^ DE SÉVIGNR A M"'^' DE GRIGNAN

A Paris, vendredi 2o octobre iG7y.

Quoi ! vous pensez m'écrire de grandes lettres , sans me dire un mot de votre sauté ! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi ; pour vous punir , je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien , et qu'assurément si vous vous fussiez un peu mieux portée , vous eussiez été pressée de me le dire : voilà comme j'ai raisonné. Mon Dieu , que j'étais heureuse quand j'étais en repos sur votre santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis frappée des objets, et qui aime passionnément votre personne , la séparation ne soit un grand mal ; mais la circonstance de votre délicate santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais l'état où vous êtes , mais avec sincérité. Je vous ai mandé tout ce que je savais pour vos jambes ; si vous ne les tenez chaudement , vous ne serex jamais soulagée : quand je pense à ces jambes nues deux ou trois heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu ! ma chère, que cela est mauvais ! Je verrai bien si vous avez soin de moi. Je me purgerai lundi pour l'amour de vous ; il est vrai que le mois passé je ne pris qu'une pilule ; j'admire que vous l'ayez sentie ; je vous avertis que je n'ai aucun besoin de me purger ; c'est à cause de cette eau, et pour vous ôter de peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous.

Le chevalier vous mande toutes les nouvelles ; il en sait plus que moi , quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras , et par conséquent assez souvent dans sa [chambre. Je fus le voir hier , et le bel abbé ; il me faut toujours quelque Grignan ; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet ; c'est bien cher de donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac : j'aimerais mieux, ce me semble , les subalternes des charges de guerre. Ou parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des chevaliers (de rordre) , ce serait une belle affaire ; je vois bien des gens qui ne le croient pas. J'ai reçu une lettre de bien loin , que je vous garde ; elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli , je ne sais point

de cœur meilleur que le sien; et pour son esprit, il vous plaisait autrefois : il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour vous ; c'est un or?^ma/ qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut s'étendre : il est bien loin de me conseiller de m' opposer à cette pente ; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la philosophie, ni des raisonnements humains : je ne cherche point à me défaire de cette chère amitié, ma fille ; si dans l'avenir vous me traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en serai comblée de joie , et je marcherai dans des routes nouvelles. Si votre tempérament peu communicatif, comme vous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins; n'étes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous ? en désirezvous davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre jour, madame de la Fayette et moi : nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde que madame de Piohan ' et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi bien que nous y sommes ; et où trouverez- vous une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement que vous faites avec moi ? Nous les parcourûmes toutes ; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été contente d'entendr£ tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a bien envie de servir M. de Grignan ; elle voit bien clair à l'intérêt que j'y prends , et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers ^ , et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré Vécrevisse qui prend l'air tant qu'elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce temps-là. Madame de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une fjme et des forces à vue d'œil ; elle croit que cela vous serait admirable. On coupe la tête et la queue à cette vipère; on l'ouvre , on l'écorche , et toujours elle remue ; une heure , deux heures , on la voit toujours remuer : nous comparâmes cette quantité d'esprits si difficiles à apaiser , à de vieilles passions , et surtout à celles de ce quartier ^ ; que ne leur fait-on point ? On dit des injures, des rudesses , des cruautés , des mépris , des querelles , des plaintes , des rages ; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin : on

' Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de Rohan-Chabot , sa fille , mariée au prince de Soubise.

2 Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.

* Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit Luxembourg , où logeail mademoiselle de Montpensier.

DE MADAME DE SÉVIG.NÉ. J3l

croit que qunnd on leur arrache le cœur c'en est tait, et quon n'en entendra plus parler ; point du tout , elles sont encore en vie , elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous; mais nous étions en train de la trouver plaisante : on en peut faire souvent l'application.

Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à La mbesc ; il faut tâcher de se bien porter , de rajuster un peu les deux bouts de Tannée qui sont dérangés , et les jours passeront : j'ai vu que j'en étais avare; je les jette à la tête présentement. Je m'en retourne à Livry jusqu'après la Toussaint; j'ai encore besoin de cette solitude , je n'y veux mener personne; je lirai , je tâcherai de songer à ma conscience ; l'hiver sera encore assez long.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses bois : il a fort bien fait aux états : il avait envie d'être amoureux d'une mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la trouver un bon parti , mais il n'a pu. Cette affaire a une côte rompue; cela est joli. 11 s'en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël avec M. d'HarouïsetM. deCoulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies ; mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à Rennes une mademoiselle Descartes, propre nièce de votre père (Descartes) , qui a de l'esprit comme lui , elle fait très-bien des vers. Mon fils vous parle , vous apostrophe , vous adore , ne peut plus vivre sans son pigeon ; il n'y a personne qui n'y fût trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour être tout ce qu'il en sait ; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma très-chère et très-aimable; je né veux pas entreprendre de vous dire combien je vous aime ; je crois qu'à la fm ce serait un ennui. Je fais mille amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec le chevalier et M. de la Garde :• toujours pied ou aile de cette famille. Mesdemoiselles, comment vous portez -vous, et cette fièvre qu'est-elle devenue? Mon cher petit marquis , il me semble que votre amitié est considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où êtes-vous, ma chère petite?

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