‹ Lettres (volume 2)Chapitre 17 sur 264 · DE M™'^ DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE · texte numérisé non relu

DE M™'^ DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE

Jeudi II décembre 1664.

M. d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu sur un certain article du marc d'or, Pussort a dit : Voilà qui est contre l'accusé. Il est vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces deux officiers-là? Non , a dit M. d'Ormesson. Ah ! cela ne se peut pas, a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès , a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : Ah ! monsieur, vous deviez le dire plus tôt ; voilà une lourde faute. M. d'Ormesson n'a rien répondu; mais si Pussort lui eût dit encore un mot , il lui eût répondu : Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. Ne vous souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet , et c'est par malice ; car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fit point voir les preuves , qui sont ridicules , afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner.

Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s'assembleront tous dès le matin , et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault va solliciter partout , et fait voir un écrit du roi , où on lui fait dire qu'il trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait prendre; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce sont des papiers qui touchent son état , et qu'il le déclare , afin qu'on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procédé? N'êtes-vous point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui aimerait la justice et la vérité , s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux ; voilà ce qu'on lui met dans la tète. Enfin , nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à bride abattue; les menaces, les promesses, tout est en usage; si nous avons Dieu pour nous , nous serons les plus forts. Vous au-

rez peut-être encore une de lues lettres ; et si nous avons de bonnes nouvelles , je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas ; je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.

Samedi 13 décembre.

On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît son avis aujourd'hui , afin que le dimanche passât pardessus , et que Sainte-Hélène , recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel, et à la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère • ; mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau d'aller à i'assaut le premier.

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