DE M"^*" DE SÉviG^iÉ A M'"" DE GRIG>AN
A Nantes, vendredi 17 mai I6S0.
Je VOUS assure , ma- fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molae,- ni les madames qui me font tant d'honnêtetés , ne me consolent point de n'être pasdans mes bois ; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les Rochers que je respire, c'est mon Ilochecourbière ' ; c'est d'être dans de belles allées, et non pas dans une fausse représentation d'une société qui n'a rien d'agréable pour moi. Ma consolation , c'est d'être à mes Filles de Sainte-Marie ; elles sont aimables; elles ont conservé une idée de vous , dont elles me font leur cour : elles ne sont point folles , ni prévenues , comme celles que vous connaissez ; elles ne croient point le pape d'aujourd'hui {Innocent XI) * hérétique ; elles savent leur religion ; elles ne jetteront point par terre l'Écriture sainte , parce qu'elle est traduite par les plus
' Grotte fort agréable, ou on allait se reposer dans les parties de promenades qu'on faisait à Grignan.
^ I.('s jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était favorable à U-ur doctrine.
lioimétes gens du moniie ; elles fout houneur à la grâce de Jésus- Christ ; elles connaissent la Providence ; elles élèvent fort bien leurs petites tilles ; elles ne leur apprennent point à mentir , ni à dissimuler leurs sentiments ; point de coquesigrues ni d'idolâtrie : enfin, je les aime. M. de Grignan les croira jansénistes , et moi je pense qu'elles sont chrétiennes -, il y en a deux qui ont bien de l'esprit. J'irai demam écrire dans cette maison, j'y dînerai dimanche : encore une fois , c'est ma consolation. Je commence dès aujourd'hui cette lettre , parce que l'on reçoit les lettres à dix heures du matin , et que la poste repart à six heures du soir ; cela est fort juste : et puis je m'en vais vous dire une chose plaisante , c'est que la première fois que je lis vos lettres je suis si émue, que je ne vois pas la moitié de ce qui est dedans ; en les relisant plus à loisir, je trouve mille choses sur quoi je veux parler : la première qui me revient , c'est votre Carthage ' ; laissez-nous faire , je vous prie , nous l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne : cette comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances ; c'est une pitié de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un mauvais payeur. Nous allons tout arrêter : nous aspirons à de certains lods et ventes d'une terre qui relève de nous; nous voulonsdeux mille francs tout à l'heure: nous avons bien des gens qui nous conseillent ; tout ce qui me fâche , c'est de faire du mal : mais quand je joue à noyer, et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi , je dis sans balancer que c'est M. de la Jarie , et cela me donne du courage. Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis remplir mes lettres; quand je songe combien les détails de cette nature , qui sont dans les vôtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous êtes de même pour moi , et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre amitié à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché : si c'était la même chose à Aix , vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est encore une belle circonstance que tout y soit comme à Paris : voilà une heureuse ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en blâmant l'excès de votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos repas; vous avez très-bien fait
• ' L'apparleraenl de inadaiRi* de Crignan, à riiôtel de Carnavalet.
de ne les pas augmenter; vous avez un si grand air que vous trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on ne peut pas faire une meilleure chère , ni plus grande , ni plus polie. C'est une chose étrange que cinquante domestiques ; nous avons eu peine à les compter. Pour Grignan , je ne comprends jamais comment vous y pouvez souhaiter d'autre monde que votre famille. Vous savez bien que quand nous étions seules , nous étions cent dans votre château ; je trouvais que c'était assez. Il ne faut pas croire que l'excès du nombre ne vous ôte pas toute la douceur et le soulagement du bon marché et des provisions : c'est une chose que vous n'avez jamais voulu comprendre ; mais votre arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le nombre de vos bouches , vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris. Donnez à tout cela , ma fille , quelques moments des réflexions dont vous vous creusez la tête dans votre cabinet , je vous recommande à vousmême dans cette retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables , vous vous les imprimez plus fortement qu'une autre : vous sav«îz l'effet de ces épuisements , et le besoin que vous avez d'être quelquefois spensieî^afa; rien n'est si sain aux personnes délicates : vos lectures même sont trop épaisses , vous vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point : c'est un malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit ; on ne s'en porte pas mieux. Ma santé me fait honte ; il y a quelque chose de sot à se porter aussi bien que je fais : cela est encore au delà delà médiocritéde mon esprit. Je trouve quelquefois que je mériterais au moins quelque légère incommodité; je voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur, avoir quelques-unes des vôtres. Quand je pense à tant de maux , je vous assure, ma chère enfant , que je suis étonnée que la bonté de mon tempérament puisse soutenir l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai point assez dit comme j'aime Pauline , ni combien je la trouve jolie , aimable, vive et naturelle : ce serait grand dommage si elle se gâtait ; et je vous conseille de ne point la séparer de vous. Il me semble que le marquis ne m'aime plus.