DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M'"<^ DE GIIIG> AN
Aux Rochers, dimanche 17 juin 4685.
Que je suis aise que vous soyez à Livry , ma très-chère bonne , et que vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle joie de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou dix jours ! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne , sur les souvenirs tendres et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre maman; je ne sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il faut penser et dire ; c'est en vérité dans votre cœur, c'est lui qui ne manque jamais; et quoique vous ayez voulu dire autrefois à la louange de l'esprit qui le veut contrefaire , l'esprit manque , il se trompe , il bronche à tout moment ; ses allures ne sont point égales , et les gens éclairés par leur cœur n'y sauraient être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu , et, entre tous les autres , vive ce qui vient si naturellement de chez vous !
Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous, en vérité , c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner, si je ne me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux mois de septembre ; peut-être n'y retournerez-vous pas plus tôt. Vous savez ce que c'est que Paris , les affaires et les infinités de contre-temps qui vous empêchent d'aller à Livry. Eu fin me revoilà dans le train d'espérer de vous y voir : mais, bon Dieu ! que me dites-vous, ma chère bonne? le cœur m'en a battu : quoi ! ce n'est que depuis la résolution de mademoiselle de Grignan de ne s'expliquer qu'au mois de septembre que vous êtes assurée de m'attendre ! Comment! vous me trompiez donc , et il aurait pu être possible qu'en retournant à Paris dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette pensée me fait transir , et me paraît contre la foi : effacez-la-moi , je vous en conjure , elle me blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais ne
laissez pas de m'en redire un mot. O sainte Grignan, que je vous suis obligée , si c'est à vous que je dois cette certitude !
Revenons à Livry , vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes mes préventions , je reconnais mon sang : je serai ravie que cet entêtement vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du père prieur , et cette tête tournée qui veut dire une approbation ! Le Bien bon souhaite que du Ilarlay vous serve aussi bien dans le pays qu'il nous a bien nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous , ma bonne , qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont tous occupés du soin de leur petit ménage , il n'est plus question ni de chanter, ni de faire l'amour, ils ont des pensées plus solides. Je n'en ai pas entendu un seul ici ; ils sont en bas vers ces étangs , vers cette petite rivière ; mais je n'ai pas tant battu de pays , et je me trouve trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles allées de plain pied.
11 faut tout de suite parler de ma jambe , et puis nous reviendrons encore à Livry ; non , ma bonne , il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y a longtemps; mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la désenfler entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies , qui était dur ; ils ont mieux aimé, avec un long temps , me faire transpirer toutes ces sérosités par ces herbes qui attirent de l'eau , et ces lessives , et ces lavages ; et à mesure que je continue les remèdes, ma jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleur , sans contrainte. On étale l'herbe sur un linge , on le pose sur ma jambe , et on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas qu'on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La princesse {de Tarente) , qui est habile, est contente de ce remède, et s'en servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son pauvre nez , qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas qu'elle venait de recevoir cette petite boîte de thériaque céleste qu'elle vous donne avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc, où elle est établie; c'est le plus précieux présentqu'on puissefaire. Parlez-enà Madame, quand vous ne saurez queluidire. On croit que madame l'électrice' pourrait bien venir en France, si on lui assure qu'elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c'est-à-dire qu'on lui laissela liberté de se damner. La princesse nous a parlé du carrousel. Je me doutais bien, ma
• Wilhelmine-Ernestine , fille de Frédéric III, roi de Danemark , ^cuve de Charles II, duc el électeur de Bavière, comte palatin du Rhin.
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bonoe, que nous étions ridicules de tant retortiller sur ce ii\Te , je vous l'ai mandé ; je le disais à votre frère : il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu il suffisait d'avoir fait cette réflexion , et qu'en faveur des Rochers nous pouvions nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort distinctement comme tout cela passe vite à Paris ; mais nous n'y sommes pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de Livry : vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la mienne ; celle du Bien bon est pour les survenants , mademoiselle d'Alerac au dessus, le chevalier dans la grande blanche, et le marquis au pavillon. N'est- il pas vrai , ma bonne? je vais dono dans tous ces lieux , embrasser tous les habitants , et les assurer que s'ils se souviennent de moi , je leur rends bien ce souvenir avec une sincère et véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouviez tout ce que vous y cherchez , mais je vous défends de parler enxîore de votre jeunesse comme d'une chose perdue ; laissez moi ce discours ; quand vous le faites , il me pousse trop loin , et tire à de grandes conséquences. Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Paris pour les commissions dont nous vous importunons , votre frère et moi: envoyez Enfossy chez Gautier, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à la d'Escars ; ne vous pressez point , ne vous dérangez point; vous avez du temps de reste , il ne faut que deux jours pour faire mon manteau , et l'habit de mon fils se fera en ce pays : au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour; jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager , je lui envoie un échantillon d'une doublure or et noir , qui ferait peut-être un joli habit sans doublure, une frange d'or au bas ; elle me coûtait sept livres En voilà trop sur ce sujet , vous ne sauriez mal faire, ma chère bonne. Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry ; nous lui avons rendu nos devoirs : et c'est passer une galerie que d'aller au bout du mail. Cette place Madame est belle , c'est comme un grand belvédère , d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers une forêt de ls\. de la ïrémouille : mais cette lune est encore plus belle sous les arbres de votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez : c'est un étrange rendez- vous, ma chère mignonne; celui de Baville sera meilleur. Si vous avez M. de la Garde , dites-lui bien des amitiés pour Fuoi ; vous me parlez de Polignac comme d'un amant en-
core sous vos lois ; un an n'aura guère cliangé cette noce. Ditesmoi comment le chevalier {de Grignan) marche, et comme ce comte (i)/. de Grignan) se trouve de sa fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis entièrement à vous; et le Bien bon , il est ravi que vous aimiez sa maison. Je baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis est-il avec vous.^ Dites-m'en un mot.
Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment , et je conte souvent ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit : « Mais, madame, y a-t-il des femmes faites comme cela ? »>