‹ Lettres (volume 2)Chapitre 229 sur 264 · DE M-^e DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BLSSY · texte numérisé non relu

DE M-^e DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BLSSY

A Paris, le jour des Rois J689. Je commence par vous souhaiter une heureuse année , mon cher cousin : c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie chrétienne ; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si Ton ne regarde Dieu et sa volonté, où par nécessité il

se faut soumettre. Avec cet appui , dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du courage. pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc , mon cousin, la continuation de cette grâce ; car c'en est une , ne vous y trompez pas ; ce n'est point dans nous que nous trouvons ces ressources. .Te ne veux donc plus repasser sur tout ce que vous deviez être et que vous n'êtes pas : mon amitié et pour vous et pour moi n'en a que trop souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu ainsi, et je souscris à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est toute pleine de cordons bleus ; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve quatre ou cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour faire honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à Saint-Germain. Ce n'est poial à Vincennes, comme on disait. Ce sera justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour celui qui protège et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a besoin d'un asile. Voilà de grands objets et de grands sujets de méditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup à dire. On ne doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser échapper le roi, pour se trouver sans crime maître d'Angleterre ; et le roi de son côté a eu raison de quitter la partie plutôt que de hasarder sa vie avec un parlement qui a fait mourir le feu roi son père, quoiqu'il fût de leur religion. Voilà de si grands événements , qu'il n"est pas aisé d'en comprendre le dénoûment-, surtout quand on a jeté les yeux sur l'état et sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui règle tout, démêlera tout ; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et très-ignorants. Adieu , je vous embrasse, ma chère nièce ; je la plains d'être obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher Corbinelli, prenez la plume.

Monsieur de Corbinelli.

le commence, monsieur, comme madame de Sévigué, à vous souhaiter une bonne année , c'est-à-dire le repos de l'esprit et la santé du corps :

— Mens sana in corpore sano, dit Juvénal , qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché de ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre , comme d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise sans ma participation et sans mon consentement , c'est-à-dire que j'aurais

changée si j'avais pu. Cette manière de philosopliie sauve de ma colère imprudente toutes les causes secondes , et fait que Je me résigne en un moment sur tout ce qui arrive à mes amis ou à moi. Je dis la même chose de la fuite du roi d'Angleterre, avec toute sa famille. J'interroge le Seigneur, et je lui demande s'il abandonne la religion catholique, en souffrant les prospérités du prince d Orange, le protecteur des prétendus réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu, monsieur; adieu, madame de Coliguy, à qui je désire un fonds de philosophie chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence pour toutes les choses du monde ; état capable de nous faire rois, et plus rois que ceux qui eu portent la qualité.

278. — DE M™^ DE SÉVIGNE A 1S1™<= DE GRIGNAN. A Paris , lundi 10 janvier 1689.

Nous pensons souvent les mêmes choses , ma chère belle ; je crois même vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance ; les jours n'ont plus rien pour moi de si cher , ni de si précieux; je les sentais ainsi quand vous étiez à l'hôtel de Carnavalet ; je vous l'ai souvent dit , je ne rentrais jamais sans une joie sensible, je ménageais les heures , j'en étais avare: mais dans l'absence ce n'est plus cela , ou ne s'en soucie point , on les pousse même quelquefois ; on espère , on avance dans un temps auquel on aspire ; c'est un ouvrage de tapisserie que Ton veut achever; ou est hbérale des jours, on les jette à qui en veut. Mais, ma chère enfant, je vous avoue que quand je pense tout d'un coup où me conduit cette dissipation et cette magnilicence d'heures et de jours, je tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me présente ce qu'in-' failUblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je veux finir ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour moi.

L'abbé ïêtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une douleur: il ne subsiste que par l'opium ; il tâche de se divertir, de se dissiper; il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à Saint-Germain pour y voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le prince de Galles : peut-on voir un événement plus grand, et plus digne défaire de grandes diversions ? Pour la fuite du roi, il paraît que le prince {d'Oraïujr] l"a bien voulue. Le roi fut en-

voyé à Excester, où il avait dessein d'aller : il était fort bien gardé par le devant de sa maison , tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est dans Londres à la place du roi , sans en prendre le nom , ne voulant que rétablir une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays , sans qu'il en coûte une goutte de sang : voilà l'envers tout juste de ce que nous pensons de lui; ce sont des p-'uts de vue bien différents. Cependant le roi fait pour ces l\Lnjestts anglaises des choses toutes divines; car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. 11 fut au-devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses h six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles , il descendit, et l'embrassa tendrement ; puis il courut au-devant de la reine, qui était descendue ; il la salua , lui parla quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta jMo^sEiGNEUR et Mo>siEUR qui furent aussi dans le carrosse , et la mena à Saint- Germain , où elle se trouva toute servie comme la reine , de toutes sortes de bardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche, avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre devait arriver , le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard , parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout delà salk des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se baissa fort, comme s'il eiU voulu embrasser ses genoux « ; le roi l'en empêchfi , et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se parlèrent bas un quart d'heure; le roilui présenta Monseigneur, Monsieur, les princes du sang , et le cardinal de Bonzi : il le conduisit à l'appariement de la reine , qui eut pdne à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instants , Sa Majesté les mena chez le prince de Galles , où ils furent encore quelque temps à causer , et les y laissa , ne voulant point être reconduit , et disant au roi : « Voici votre maison ; quand j'y viendrai, vous m'en ferez « les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versail- « les. » Le lendemain, qui était hier, madame laDauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des priusesses, car elles en eurent à la reine d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de France : je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre :

* Voy, les Mémoires de Dnngean, t. ï, p. QGi.

ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine maigre, et <les yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs ; un beau teint un peu pale; la boucbe grande, de belles dents, une belle taille, et bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques.

Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires ; mais il n est point malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux , INI. de Duras et votre lils chez le lieutenant civil, où Ton but la santé de la première et de la seconde, c'està-dire madame de la Fayette et vous ; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de Coulanges donna un très-joli souper aux goutteux ; c'était Tabbé de Marsillac , le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique tient lieu de goutte; sa femme et les Divines toujours pleines de fluxions, moi en considération du rhumatisme que j'eus il y a douze ans, Coulanges qui mérite la goutte. On causa fort: le petit homme chanta , et fit un vrai plaisir à l'abbé de AJarsillac, qui admirait et tâtonnait ses paroles avec des tons et des manières qui faisaient souvenir de celles de son père {le duc de la Rochefoucauld) , au point d'en être touché.

M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre : il est logé 5 Versailles : il est fort content: il a écrit à Mademoiselle ; mais, dans la colère où elle est contre lui , je doute qu'il réussisse à l'apaiser. J'ai fait encore un chef-d'œuvre, j'ai été voir madame de Rieouart, revenue depuis peu, très-contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me donner vos reconnaissances à achever , comme vos romans; vous en souvient-il.^ Je remercie l'aimable Pauline de sa lettre ; je suis fort assurée que sa personne me plairait : elle n'a donc pu trouver d'autre alliance avec moi que madame"^ cela est bien sérieux. Adieu , ma chère enfant ; conservez votre santé , c'est-àdire votre beauté, que j'aime tant.

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