‹ Lettres (volume 2)Chapitre 233 sur 264 · DEM'"'^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DEM'"'^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN

A Paris, luadi2i février I68y.

Il est vrai , ma chère fille , que nous voilà bien cruellement séparées l'une de l'autre, aco fa trembla '. Ce serait une belle chose , si j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Reunes : mais ce ne sera pas sitôt; madame de Chaulnes veut voir la fin de plusieurs affaires , et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard , dans le dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain , par plusieurs raisons , dont la première est que je suis très-persuadée que M. de Grignan sera obligé de revenir pour sa chevalerie ; et que vous ne sauriez prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et inhabitable , et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. JNous y allâmes samedi , madame de Coulanges , madame de Bagnols , l'abbé Têtu et moi. INous trouvâmes nos places gardées : un officier dit à madame de Coulanges que madame de INIaintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle; vous voyez quel honneur. Pour vous , madame , jne dit-il , vous pouvez choisir; je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre , par choix , à mon côté droit, et devant c'étaient mesdames d'Auvergne , de Coislin et de Snlly ; nous écoulâmes , le maréchal et moi , cette tragédie avec une attention qui fut remarquée , et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous \es fon fanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter , et qui ne sera jamais imitée : c'est un rapport de la musique , des vers , des

* Phrase provençale.

chants , des personnes , si parfait et si complet , qu'on n'y souhaita rien • les Hlles qui font des rois et des personnages sont faites exprès • on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce : tout y est simple, tout y est mnocent, tout y est sublime et touchant : cette Qdélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes : la mesure de 1 approbation qu'on donne à cette pièce , c'est celle du goût et de 1 attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content , et qu'il était auprès d une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos nlaces- et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : « Madame, « je suis assuré que vous avez été contente. « Moi, sans m étonner , je répondis : « Sire , je suis charmée , ce que je sens est au-dessus « des paroles. « Le roi me dit : « Racine a bien de l'esprit. » Je lui dis • « Sire , il en a beaucoup ; mais , en vérité , ces jeunes personnes « en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet , comme si elles « n'avaient jamais fait autre chose. - Ah ! pour cela, reprit-il,ilest « vrai » Et puis Sa Majesté s'en alla , et me laissa 1 objet de ! envie • comme il n'v avait quasi que moi de nouvelle venue , le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat M le Prince et madame la Princesse vinrent me dire un mot: madame de Maintenon un éclair ; elle s'en allait avec le roi : je repondis à tout , car j'étais en fortune.

ISous revînmes le soir aux flambeaux : je soupai chez madame de Coulanges , à qui le roi avait parlé aussi avec un air d être chez lui qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le che'valier, je lui contai tout naïvement mes petites prospérités , ne voulant point les cachotter sans savoir pourquoi , comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait ; je sms assurée qu'il ne m'a point trouve , dans la suite , ni une sotte vamte, ni un transport de bourgeoise : demandez-lui. M. deMeaux(Ô05suet) me parla fort de vous, M. le Prince aussi : je vous plai.gnis de n'être pas là; mais le moven? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille : comme Atys est non-seulement trop heureux' , mais trop charmant , il est impossible que vous

' Vers de TopCra U'Atys.

VOUS y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été surprise du spectacle : elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation contre celle d'Ak.

Mais ce samedi même, après cette belle Esther, le roi apprit la mort de la jeune reine d'Espagne 2, en deux jours, par de grands vomissements : cela sent bien le fagot. Le roi le dit à Monsieur le lendemain, qui était hier ; la douleur fut vive, ?i[adàme criait les hauts cris ; le roi en sortit tout eu larmes.

On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre : non-seulement le l)rince d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais ou lui fait entendre que lui et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner : cela abrège bien des soins. Si cette nouvelle continue , notre Bretagne sera moins agitée , et mon fils n'aura point le chagrin décommander la noblesse de la vicomte de Rennes et de la baronuie de Vitré : ils l'ont élu malgré lui pour être à leur tête : un autre serait charmé de cet honneur ; mais il en est fâché , n'aimant , sous quelque nom que ce puisse être, la guerre par ce côté-là.

Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais il a trouvé la douleur de la reine d'Espagne : il serait revenu, sans que son oncle le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et un grand deuil. Nous soupàmes hier chez le Civil (.17. le Camus), la duchesse du Lude, madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le chevalier de Grignan, M. de ïroyes, Corbinelli et moi : nous fûmes assez gaillards , nous parlâmes de vous avec bien de l'amitié , de l'estime, du regret de votre absence , enfin un souvenir tout vif : vous viendrez le renouveler.

Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madamede la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma très-aimable : de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que 31. de Grignan est le plus agréablement placé.

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