‹ Lettres (volume 2)Chapitre 237 sur 264 · DE M"i« DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRlUNAN · texte numérisé non relu

DE M"i« DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRlUNAN

A Cliaulnes, mardi 19 avril 1689.

J'attends vos lettres : la poste arrive ici trois fois la semaine , j'ai envie d'y demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre compte de mes pensées ; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous mander : cela ne composera pas des lettres bien divertissantes , et même vous n'y verrez rien de nouveau , puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime, et comme je vous aime : vous feriez donc bien , au lieu de lire mes lettres , de les laisser là , et de dire, Je sais bien ce que me mande ma mère : mais, persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user ainsi , je vous dirai que je suis en peine de vous , de votre santé , de votre mal de tête. L'air de Grignan me fait peur : un vent qui déracine des arbres dont la tête au ciel était voisine , et dont les pieds touchaient à Vempire des morts ^ , me fait trembler. Je crains qu'il n'emporte ma lille , qu'il ne l'épuisé , qu'il ne la dessèche , qu'il ne lui ôte le sommeil , son embonpoint, sa beauté : toutes ces craintes me font transir , je vous l'avoue , et ne me laissent aucun repos. Je fus l'autre jour me promener seule dans ces belles allées ; madame de Chaulnes était enfermée avec notre Rochon ^ pour des affaires. Madame de Iverman est délicate , je répétais donc pour les Rochers ; je portai toutes ces pensées, elles sont tristes : je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres ; vous parlez de bien écrire : personne n'écrit mieux que vous : quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez ! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta l'esprit. Voici une maison fort agréable , on y a beaucoup de liberté ; vous connaissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort aimable personne , j'en ai tâté ; elle a bien plus de mérite et d'esprit qu'elle n'en laisse paraître ; elle est fort loin de l'ignorance des femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les bonnes lectures : c'est dommage que son établissement soit au fond de la basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes , je leur donne ma part ; vous me ferez écrire par Pauline; je connais votre style, c'est assez.

» Fable du ChCne et du Roseau, par la Fontaine, fable xxii, liv. I. 3 M. Rochon était aussi cliarj^é des affaires de M. de Grignan.

Je VOUS souhaite M. de Griguau; je n'aime point que vous soyez seule dans ce château , pauvre petite Orithije ! mais Borée n'est point civil ni galant pour vous , c'est ce qui m'afflige. Adieu , ma très-chère; respectez votre côté, respectez voire tête ; on ne sait où courir. Je comprends vos peines pour votre fils , je les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus ; cette inquiétude tire deux coups sur moi.

Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde , et toujours abîmé dans sa philosophie christianisée ; car il ne lit que des livres saints.

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