DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M"** DE GRIGNAN
A Rennes, dimanche 15 mai IGS9.
Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitiés, qu'il est difficile deleur refuser encore quelques jours. Je crois qu'ils iront bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler : ainsi nous leur témoignerons bien de la complaisance , sans qu'il nous en coûte beaucoup. Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez : elle m'a trouvée comme j'allais vous écrire , et m'a bien priée de vous mander à quel point elle est glorieuse de m'avoir ame-
' Madame de Sévigné, bellc-lille, n'avait jamais vu M. de Grignan-
née en si bonne santé. M. de Chaulnes me parle souvent de vous ; il est occupé des milices : c'est une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête ; ils ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend : quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer , l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre : on leur a^it qu'il ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Chaulnes , ils enfonçaient leurs chapeaux avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que , lorsqu'ils sont dans leurs rangs , ils ne doivent aller ni à droite, ni à gauche ; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes , sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos bas Bretons sont étranges: je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus en son temps les meilleurs soldats de France. Expédions la Bretagne : j'aime passionnément mademoiselle Descarîes ' ; elle vous adore; vous ne l'avez point assez vue à Paris ; elle m'a conté qu'elle vous avait écrit que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, le bleu était une couleur *, et mille autres choses encore sur votre fils : cela n est-il point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une manière d'impromptu qu'elle fit l'autre jour ; mandez-moi ce que vous en pensez : pour moi , il me plaît fort , il est naturel et point commun. Votre marquis est tout aimable, tout parfait , tout appliqué à ses devoirs , c'est un homme. Je trouve ici sa réputation tout établie ; j'en suis surprise : enfin , Dieu le conserve! vous ne doutez pas de mouton. Ah ! que vous êtes plaisante defimagination que madame de B^ochebonne ne peut être toujours dans l'état où elle est qu'à coups de pierre^ ! la jolie folie ! j'en suis très-persuadée , et c'est ainsi que Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers ; ceux-ci en feraient bien autant en cas de besoin : voilà une vision trop plaisante.