DE Mme ^e sÉVIGlNE A M. DE COLLA^GES
A Grisnan, le 15 octobre loa.).
Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Cliaiilnes; mais je vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je défie tous vos bons tous , tous vos points et toutes vos virgules , d'eu pouvoir rien faire de bon : ainsi laissez-les là ; aussi
■ Madame de ChaulDes se plaignait de ce que le marquis de Sévipnc \o>ait plus l'intendant de la province que le prc iiiicr président et le procureur '^néral du parlement de Bretagne
- Jardinier des Rochers.
bien je parle à notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer , par quelque subtil enchantement , tout le sang, toute la force, toute la santé , toute la joie que vous avez de trop , pour en faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui n'est point dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue , mon cher cousin , que je m'en meurs , et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin , son dernier état a été si violent, qu'il en a fallu venir à une saignée du bras : étrange remède, qui fait répandre du sang quand il n'y en a déjà que trop de répandu ! c'est brûler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait ; car, au milieu de son extrême faiblesse et de son changement , rien n'est égal à son courage et à sa patience. Si nous pouvions reprendre des forces , nous prendrions bien vite le chemin de Paris; c'est ce que nous souhaitons ; et alors nous vous présenterions la marquise de Grignan, que vous deviez déjà commencer de connaître, sur la parole de M. le duc de Chaulnes, qui a fort galamment forcé sa porte , et qui en a fait un fort joli portrait. Cependant, mon cher cousin , conservez-nous une sorte d'amitié, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse ; il faut aimer ses amis avec leurs défauts ; c'en est un grand que d'être malade : Dieu vous en préserve , mon aimable ! J'écris à madame de Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point ; car le moyen de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux ? Madame de Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de pareils embarras ; je m'en plains respectueusement à la Providence.
Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés , et même M. l'archevêque d'Arles, qui est du métier : c'est l'oraison funèbre de M. de Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée , la plus sage , la plus convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un pareil sujet; tout est plein de citations de la sainte Écriture , d'applications admirables, de dévotion, de piitc , de dignité , et d'un style noble et coulant : lisez-la : si vous
bE MADAME DR SEVIGNK. fil?
(•les «le notre avis, tnut mieux pour nous ; etsi vous n'en èUs pas, tant mieux pour vous, en un certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre vivacité vous rendent sourd à ce langage : mais, quoi qu'il en soit , je vous donne cet avis , puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours ; c'est une chanson qui ditcette vérité.
315. — DE M'"c HE SÉVIGXE AU PRÉSIDE>'T DE MOULCEAU. A (irignan, mardi lu janvier 1696.
J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus , monsieur, sur le mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a fort longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti : tout y est noble , commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan , qui a trouvé un liomme et une famille qui comptent pour tout son mérite , sa personne et son nom , et rien du tout le bien ; et c'est uniquement ce qui se compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir d'un sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos compliments que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour votre mérite, monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un sentiment sur ce sujet, et vous avez fait dans nos cœurs la même impression profonde que vous dites que nous avons faite sur vous : ce coup double est bien heureux , c'est dommage qu'on ne s'en donne plus souvent des marques. Votre style nous charme et nous plaît; il vous est particulier, et, plus que nous ne saurions vous le dire, dans notre goût; c'est dommage que nous n'ayons encore quatre ou cinq enfants à marier. Il est triste de penser que nous ne reverrons jamais une seule de vos aimables lettres; les traits que vous donnez à celle qui cache la moitié de son esprit, et au degré de ' parenté de l'autre, nous font voir que vous seriez un bon peintre , si c'était encore la mode des portraits.
C'est à vous , monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses : pour moi , je ne suis plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterais jamais une si longue vie : il est rare que la fln et la lie n'en soit humiliante ; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde : fout est mieux entre ses mains qu'entre les nôtres.
Vous me parlez de Corbinelli ; je suis honteuse de vous dire que
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ni'('crivant très-peu, v-juoique nous nous aimions toujours cordialement, je ne lui ai point parlé de vous ; ainsi son tort n'est pas si grand; je m'en vais lui en écrire sans lui parler d'autre chose : nous verrons si c'est tout de bon que le crime de l'absence soit irrémissible auprès de lui. Je ne le crois pas en me souvenant du goût que je lui ai vu pour vous : je serais quasi dans le même cas à son égard , si j'étais encore longtemps ici; mais il nous fera voir comme vous, monsieur, que le fond de l'estime et de l'amitié se conserve, et n'est point incompatible avec le silence; et c'est cette seule vérité qui peut me consoler du vôtre.
.'îlfi. — DE M'"'' DE SÉVIONÉ A M. DE COULANGES'.
A Grignan, le 29 mars 1(590.
Toutes choses cessantes , je pleure et je jette les hauts cris de la mort de Blanchefort, cet aimable garçon rtout parfait, qu'on donnait pour exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et digne de son nom , une humeur admirable pour lui (car la mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille; sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère^ , les aimant, les honorant, connaissant leur mérite , prenant plaisir à leur faire sentir sa reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens avec une jolie figure; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens , qui semblent avoir le diable au corps : et cet aimable garçon disparaît en un moment , comme une fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air ! Moucher cousin , oij peut-on trouver des paroles pour (lire ce que l'on pense delà douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce que nous pensons ici ? Nous ne songeons pas à leur écrire ; mais si dans quelque oci^asion vous trouvez le moment de nommer ma filleet moi, et I\IM. de Grignan, voilà nossentiments sur cette perte irréparable. INÏadame de Vins a tout perdu , je l'avoue 3; mais quand le cœur a choisi entre deux fils , on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre chose. Je fais la révérence
• Cette lettre est vraisembliihh ment la dernière que madame de Sévigné ail écrite. Elle mourut le I7 d'avril.
^ La maréctiale de Criqui et madame du Plessis-Bellière 3 Madame de A lus aVail perdu son (ils unique.
à la sainte cl modeste sépulture de madame de Guise, dont le renoncemeut à celle des rois , ses aïeux , mérite une couronne éternelle '. Je trouve INI. de Saint-Géran trop heureux ; et vous aussi , d'avoir à consoler madame sa femme : dites-lui pour nous tout ce que vous trouverez à propos. Et pour madame de Miramion , cette mère de l'Église , ce sera une perte publique». Adieu, mon cher cousin , je ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont 1\L et madame de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les voyiez quelquefois , et que vous les mettiez dans votre hotte ; et moi , je mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.
317. — DE M™*^ LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PHÉSIDEJiT DE MOULCEAU.
Le 28 avril 16%.
Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma douleur-^, en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue , et qu'il trouve si vivement gravé dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé , sans répandre des larmes; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie dun mérite et d'une fidélité incomparables ; rien n'est plus digne de vos regrets : et moi, monsieur, que ne perdéje point! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon égard , par différents caractères , plus chère et plus précieuse ! Une perte si complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu
' Elle avait voulu èlre ecterrée aux Carmélites.
^ « Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande perte pour les « pauvres , à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaillé à beaucoup « de bons elablissements.de charité , qui presque tous avaient réussi. Le roi « l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle faisait, et ne lui refusait jamais « rien. » ( Mémoires de Dangeau, 24 mars 1696, tome II, page 41. )
' Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.
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d'où doit venir le secours; je ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me donner tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations. J'étais bien loin d'y être préparée : la parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon égard. .Te me flattais, ie me flattais de ne jamais souffrir un si graud mal ; je le souffre , i.lle sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.
La comtesse DE GmCj^K's.