‹ Lettres (volume 2)Chapitre 30 sur 264 · DE M"'*' DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES · texte numérisé non relu

DE M"'*' DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES

A Paris, mercredi 24 décembre 1670.

Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du théâtre ; nous en disposions les actes etles scènes l'autre jour; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures , et c'était une pièce parfaite. Jamais il ne s'est \u de si grands changements en si peu de temps ; jamais vous n'avez vu une émotion si générale; jamais vous n'avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection; il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une douleur mêlée d'un profond respect, qui l'ont fait admirer de tout le monde. Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les bonnes grâces du roi, qu'il a conservées , sont sans prix aussi, et sa fortune ne paraît pas déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi; elle a bien pleuré, elle a recommencé aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini. Adieu.

23. — DE M"**" DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. A Paris, mercredi 31 décembre 1670.

J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement où vous avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois : le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit , et combien vous avez jugé droit , eu croyant que cette grande machine ne pourrait pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de vous louer à bride abattue là-dessus , parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que vous. Je dis a ma fille le lundi : Jamais cm n'ira à bon port jusqu'à dimanche ; et je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne s'achèverait point. En effet , le jeudi le temps se brouilla , et la nuée creva

le soir a dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi , j'allai dès neuf heures du matin chez Mademoiselle, avant eu avis qu'elle allait se marier à la campagne , et que le coadjuteùr de Reims * faisait la cérémonie ; cela était ainsi résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le mardi ^ Mademoiselle écrivait ; elle me fit entrer, elle acheva sa lettre; et puis , comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux dans sa ruelle; elle me dit à qui elle écrivait , et pourquoi , et les beaux présents qu elle avait faits la veille , et le nom qu'elle avait donné ; qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se marier. Elle me conta une conversation mot h mot qu'elle avait eue avec le roi ; elle me parut transportée de la joie de faire un homme bien heureux ; elle me parla avec tendresse du mérite et de la recouuaissance de ^I. de Lauzun ; et sur tout cela je lui dis : « Mon Dieu, « Mademoiselle , vous voilà bien contente ; mais que n'avez- vous « donc fini promptement cette affaire dès lundi ? Savez-vous bien « qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de * parler , et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir c^^nduire « si loin une affaire si extraordinaire? » Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si pleine de confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une lésère impression. Elle retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison de Laiizun. Je lui dis ces vers'de Sévère dans Polyeucte :

Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix : Polyeucle a du nom, et sort du sang des rois.

Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure ; il est impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréable durant ce temps , et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de parler à quelqu'un; son cœur était trop plein. A dix heures, elle se donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela son compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles , et n'en eut point, L'après-dînee , elle s'amusa à faire ajuster elle-même l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je h; trouvai dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyaut; elle m'appela, m'embrassa, me mouilla toute de ses larmes. Elle me (lit : Helas ! vous souvient il de ce que vous me dites hier.^ Ah!

' CliarUv>-Maurice leTollior.

' Laïuuu voulait d'abord Otrc maiic dans la c.liaix'lle des Tuileries.

quelle cruelle prudence! ah ! la prudence! Fille me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois ; elle est fort afnigcê,^ et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses dou-< leurs; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé , dans cette occasion , des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et madame de Coulanges ; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres. Adieu.

24. — DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GBIGNAN. A Paris, vendredi 6 février 167 L Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère tille, je ne la trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule ; on me mena dans la chambre de madame du Housset, on me fit du ieu;Jgnès me regardait sans me parler; c'était notre marché ; j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter ; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan , vous pouvez penser sur quel ton ; j'allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était seule, et malade et triste de la mort d'une sœur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; on ne parla que de vous , de la raison que j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusine'. Je vous réponds qu'ellesera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de la Fayette ; mais en entrant ici , bon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé , tout dérangé , et votre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris.^ Les réveils de la nuit ont été noirs , et le matin je n'étais point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînéese passa avec niadaiiio

» Madame de Marans, sœur de mademoiselle de Montalais, lille d honneur de MvDAMi:. Meilusine est le nom d'une fée célèbre dans nos \ieux romans decli('valcii(.'. Madame de Maraus avait tenu di^s prt^os sur madame do Cnfinan.

de .a Troche ' à TArsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans les premiers transports ; et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges , où j'apprendrai des nouvelles : car , pour moi , voila ce que je sais , avec les douleurs de tous ceux que vous avez laisses ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments , si je voulais.

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