DE M""" DE SÉVIGNÉ A M™« DE GBIGNAN
Vendredi, 20 février 1671.
Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos
nouvelles : songez, ma chère fille, que je n'en ai point eu depuis
la Palice ; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon,
ni de votre route jusqu'en Provence; je suis bien assurée qu'il me
viendra des lettres; je ne doute point que vous ne m'ayez écrit ; mais je les attends, et je ne les ai pas : il faut se consoler, et s'amuser en vous écrivant. Vous saurez, ma petite , qu'avant-liier au soir, mercredi , après être revenue de chez M. de Coulanges , où nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire , je songeai à me coucher ; cela n'est pas extraordinaire ; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au feu ; et ces cris si près de moi , si redoublés , que je ne doutai point que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-fille ; je ne doutai point qu'elle ne fût brûlée : je me levai dans cette cramte, sans lumière, avec un tremblement qui m'en)péchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui est le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité ; nîais je vis la maison de Guitaud tout en feu ; les flammes passaient pardessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos cours , et surtout chez M. de Guitaud , une clarté qui faisait horreur : c'étaient des cris, c'était une confusion, c'était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours : M. de Guitaud m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux ; je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres : j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait déuieubler : pour moi, j'étais comme dans une île, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et son frère donnaient de très-bons conseils ; nous étions dans la consternation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui , et le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et la crainte de blesser sa femme , grosse de cinq mois ; enfin il me pria de tenir sa femme , je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient : enfin il revint à nous dans cette rue où j'avais fait asseoir
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sa femme : des capucins, |)leins de charité et d'adresse, travaiJIèreiit si bien qu'ils couj)èrent le feu ' . On jeta de Teau sur le reste deTembrasement, et eudn le combat finit faute de combattants, cest-à-dire après que le premier et le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet , qui sont à main droite du salon , eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de la maison , quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte: car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. 11 y avait plusieurs beaux tableaux à iM. le Blanc, à qui est la maison : il y avait aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un grand regret à des lettres ; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de JM. le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à madame de Guitaud ; je lui offris mon lit ; mais madame Guéton la mit dans le sien , parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner ; nous envoyâmes quérir Boucher : il craint bien que cette grande émotion ne la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre madame Guéton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins, parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette maison; on n'en sait rien, il ny en avait point dans l'appartement oii il a pris : mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits u aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaud était nu eu chemise avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre; madame de Vauviueux était en petite jupe sans robe de chambre ; tous les valets , tous les voisins, en bonnets de nuit : l'ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la .sérénissime; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose; on la voyait tout entière : elle est blanche, grasse, potelée, et surtout sans aucune chemise, car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à la bataille. Voila les tristes nouvelles de notre quartier, .le prie Dcville^ défaire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout; on ne saurait trop avoir de précaution pour
' Les capucins reinplissaicnl cel office volontairemenl ; h' corps des pompiers ne fui crée (|u"en IGO'J. — ' Maître d'Iiotel de M. de Grigiian.
DE MADIME DE SEVIG^E. 9i
éviter ce inallieur. Je souhaite que Teau vous ait été favorable; en uu mot , je vous souhaite tous les biens , et je prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux.
30. — DE M'"'' DE SÉVIGNE A M™^ DE GRIGNAN. A Paris, vendredi au soir, 27 février I67I. Le Rhône, ma chère fille , me tient fort au cœur; je crois que vous êtes arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous : j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles ; il nous semble que M. de Grignan est venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il a été ravi de vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous avez fait comme mercredi votre entrée à Aix; et puis il nous semble que vous êtes bien lasse. Ma chère enfant, reposez-vous , au nom de Dieu; tenezvous au lit , restaurez-vous , et contez-moi bien Fétat où vous êtes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous en favorisez.^ Les autres languissent après. Le petit mot pour ma tante ne se peut payer ; on est encore fort loin de vous oublier. On m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne de Tarare : que je la hais! Il y a un autre certain chemin où la roue est en l'air, et l'on tient le carrosse par l'impériale ; je ne soutiens pas cette idée; mais il n'est plus question de tout cela.
Réponse à la lettre de Fienne.
Je la reçois présentement cette aimable lettre ; ne voyez-vous point connue je la reçois , et avec quelle tendresse je la lis .^ Je crois que vous ne me demandez pas que je puisse être de sangfroid en cette occasion. 11 est vrai que la dignité de beauté où vous avez été élevée n'est pas d'une petite fatigue; si vous n'étiez point belle , vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre paresse me fait peur, ne la croyez pas sur ce choix ; il n'y a rien de si aimable que d'être belle; c'est un présent de Dieu qu'il faut conserver. Vous savez comme j'aime votre beauté ; mon amour-propre m'v fait prendre intérêt : je vous la recommande pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me va trouver bien habile en Provence d'avoir fait un si joli visage , si doux et si régulier. Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis rangée, j'en suis ravie : je ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi Mita
paupières bigarrées'. Mais ne croyez-vous point que M. de Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous taites? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône ; vous les trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'e^u comme les autres : pour moi, j'en ai une idée extraordinaire; il me semble qu'on devrait dire :
Mille sources de sang forment cette rivière ,
Qui, trainant des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, fait des gémissements ^.
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine ; en attendant, je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre chose que d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et bien décontenancée : je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage , vous ne devez songer qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de la Rochefoucauld ce que vous trouvez des fatigues des autres , et l'application que vous en faites : il m'a chargée de mille amitiés pour vous, mais d'un si bon ton, et accompagnées de .si agréables louanges , qu'il mérite d'être aimé de vous.
Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être nommé dans mes lettres : je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas. Vous aurez vu votre tante^ au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme une reine. Ma fille , je vous conjure de me bien mander tout cela, et de me parler de M. de Grignan et de M. d'Arles -». Vous savez que nous avons réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu'on les ainie de celles qui ne le sont pas ; c'est à vous à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron , Bourdaloue, me donnent tour
• Foycz la note de la lettre du 2G juillet IGG8, p. 67.
2 Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de la Mort :
iMille sources de sang y font raille rivières ,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements.
Au lieu de murmurer, font des gémissements.
3 Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourl, et sœur de Marguerite d'Ornano , mère de M. de Grignan.
* François Adiièmardt- Monleil, archevêque d'Arles, commandeur des ordres du roi, oucle de M. do (iri^nau. '
DB MADAME DE SEVIGiXE. 93
à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour lo moins, me rendre sainte : dès '^ue j'entends quelque chose de beau, je vous souhaite ; vous avez part à tout ce que je pense : j'admire en moi, tous les jours , les effets naturels d'une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement , embrassez-moi aussi. Une petite amitié a moucoadjuteur : pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne.