DE M'Tie DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN
Commencée à Paris le lundi 27 avril I67l. Monsieur , madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait qui est sur ma cheminée , pour la porter en Espagne ^ Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de ses belles dentelles , et faisant l'honneur du logis ; ce logis qui me fait tant songer à vous , où vous étiez il y a un an comme prisonnière ; ce logis que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez le marquis d'Uxelles, avec madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, deBeringhen, de Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin ; vous n'y fûtes point oubliée. Je vous conjure, ma fille , de me mander sincèrement des nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de moi. Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi ; je vois mille chagrins , et j'ai une suite de pensées dans ma tête , qui ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour.
A Livry, mercredi 29 avril.
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre , j'ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j'allai dîner à Pomponne ; j'y trouvai notre bonhomme ^ qui m'attendait ; je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement; et, transporté de zèle et damitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir ; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon cœur ; que cette sorte d'ido-
' Le marquis de Yillars était nommé ambassadeur en Espagne. ^ M. Ainauld d'Andiliy, âgé alors de 83 ans.
latrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parut moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi : il me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai , et vins ici , où je trouvai tout le triomphe du mois de 4«ai : le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos forets ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule ; j'y ai trouvé toutes mes tristes pensées : mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dîuée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tète. Ce soir je m'en retourne à Paris, pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
Il est vrai, ma fille , qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié, quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux, au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement surprise à Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y allez donc en litière : quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles étaient arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des ]nédisants : tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette voiture, si vous ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fut resté dans sa Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre vie : elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à cause de vos perfections ; et quand elle est douce , elle dit que ce n'est pas sans peine ; mais enfin cela est réglé et approuvé : cette justice la rend digne de la seconde, elle l'a aussi; laïroche s'en meurt. Je vais toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne ; il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : je serai troublée dans la mienne par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet; cela me déplaît fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille , vous souhaitez que le temps marche, pour nous revoir ; vous ne savez ce que vous faites , vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous , je m'en SUIS repentie; et , quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait aux autres, il ne laisse pas de m'avoir ôté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage.
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Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de.Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants; j'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. JMais ri'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez ^l. de la Rochefoucauld; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat.
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il put être.
Trouvait-on quelque ciiose au logis de gâté ,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage •
Bertrand dérobait toul; Raton, de son coté,
Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
i:t le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est (ligue du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles , c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable h Brancas ; il vous écrivit l'autre jour une main tout entière de papier : c'était une rapsodie assez bonne; il nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je lui dis : Envoyezla moi donc tout achevée pour mercredi . Il me dit qu'il n'en ferait rien, qu'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et trop misérable. — Pour qui nous prenez-vous ? vous nous l'avez bien lue. — Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà toute la raison que j'en ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à la secx3nde des enquêtes; c'était à la première qu'on le jugeait : cette folie a fort réjoui les sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous , mon enfant, de l'infinité de cette lettre? Si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain. Conservez-vous , c'est ma ritournelle continuelle ; ne tombez point , gardez quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme celle du temps de François P% je crois que vous devez honorer tous mes conseils. Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé tout cela d'une autre façon . et même pour l'amour de vous ; mais votre litière me jdérange tout : le moyen de ne pas courir cette année, si vous le ( souhahez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a plus de pays fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence , et à Paris , et à la cour, et à Livry ; enfin , ma fille , il faut
bien que vous soyez ingrate : le moyen de rendre tout cela ? Je vous embrasse et vous aime , et vous le dirai toujours , parce quo c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de Grignan, si je n'étais facliée contre lui.
Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.
49. — DE M"'^^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. A Paris, mercredi I3 mai I67C.
Je reçois votre lettre de Marseille ; jamais relation ne m'a tant amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention ; je suis tachée de vous le dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout court , pour ne pas la dévorer si promptement : je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute manière; car je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah ! ma fille , ne m'en ôtez pas , ni à vous-même , l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus que je ne vaux : je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner mon nom pour le mot de guerre. Je vois bien, ma filLe, que vous pensez à moi très-souvent , et que cette maman mignonne de M. de Vivonne n'est pas de contrebaiide avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru beau ; vous m'en faites une peinture extraordinaire , et qui ne déplaît pas : cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité ; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes ! Voilà ce qu'on ne voit point ici : on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit ; mais il n'y a rien d'effectif qu'à Marseille : j'ai cette image dans la tête. E' di mezzo l'orrore esce il dilelto.
Vous étiez belle , à ce que vous dites , et où est donc votre gros • sessePComment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue .? Il m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit bi bon , si juste , si droit et si solide , qu'on vous a fait seule arbitre
dus plus grandes nflaires. \ous avez accommodé les différends inliuis de iM. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le nom : vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres, qu'on laisse le soin de parler de votre personne pour louer votre esprit : voilà ce qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir, vous avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman, sans qu'on ose en parler. Je u"ai pas voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la manière dont vous y êtes honorée, et dont on y parle de vous Je voudrais savoir si vous êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous fait : pour moi, je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas ; mais je ferais l'impossible pour tacher de revenir quelque temps me dépouiller de ma splendeur ; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être négligé. Madame des Pennes ^ a été aimable comme un ange; mademoiselle de Scudéri l'adorait : c'était la princesse Cléobuline ; elle avait un prince Trasibule en ce temps-là ; c'est la plus jolie histoire de Cyrus -. Si vous étiez encore à Marseille , je vous prierais de bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères ^ ; mais vous n'y êtes plus. Je m'en irai donc lundi : il me semble que vous voulez savoir mon équipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer IM. Busche. Je vais à deux calèches , j'ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bat qui porte mon lit, et trois ou quatre honnnes à cheval : je serai dans ma calèche , tirée par mes deux beaux chevaux ; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon fils, la Mousse, et Hélène; celle-ci aura quatre chevaux, avec un postillon : quelquefois le bréviaire assemblera le second ordre, et laissera place à un certain bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des personnes que l'on aime.
Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui donnez ; il en serait trop glorieux ; il n'est pas besoin de lui donner plus d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas est parti ; je ne sais si cela est bien vrai , car il ne m'a point dit adieu; il croit peut-être l'avoir fait. Il était l'autre jour debout devant la table de madame de Coulanges ; je lui dis : As-
' Renée de Forhin , sœur de M. de Marseille , depuis cardinal de Janson. • Roman de mademoiselle de Scudvri.
^ M. de Vivonne, frère de madame de Monlospau, ami de Boileau , très spifiluel et Irès-^ai.
seyez-vous donc ; ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit : Asseyez^vous donc. Parbleu , dit-il , madame de Sanzei se fait bien attendre ; je crois qu'on ne lui a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait , et il y a environ cinq semaines qu'elle est à Autry : cette civilité, faite fort naïvejnent, nous lit rire.
50. — DE M™e DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. Aux Rochers , dimanche 81 mai I67I.
Enfin , ma fille , me voici dans ces pauvres rochers : peut-on revoir ces allées , ces devises , ce petit cabinet , ces livres , cette chambre , sans mourir de tristesse ? 11 y a des souvenirs agréables , mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenezvous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien.^
Si vous contiimez devons bien porter, ma clière enfant, je ne vous irai voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas compatibles ; c'est une chose étrange que les grands voyages : si l'on était toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, onne sortirait jamaisdu lieuoiil'on est; mais laProvidence fait qu'on oublie; c'est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées : Dieu permet cet oubli , afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera la plus grande joie que jepuisse recevoir dans ma vie : mais quelles pensées tristes, de ne point voir de fin à votre séjour ! .Vadmireetje loue de plus en plus votre sagesse; quoiqu'à vous dire le vrai , je sois fortement touchée de cette impossibilité , j'es- |)ère qu'en ce temps-là nous verrons les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette consolation , il n'y au^ rait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces bois , d'une telle noirceur , que j'en reviens plus cliangée que d'un accès de fièvre. Il me parait que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille. ]\e manquez pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils; .Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes , tous fort bien habillés , un ruban neuf à la cravate ; ils vont en très-bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident : M. l'abbé avait mandé que nous arriverions le mar-
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di , et puis tout d'un coup il l'oublie : ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bientiistes et Lien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi , sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâchés; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle du Plessis ' est tout justement comme vous l'avez laissée ; elle a une nouvelle amie à Viti'é , dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans , et qui a reçu deux lettres de la princesse de ïarente ^. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien ; mais que mon cœur était saisi : tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de IMolière; c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage , et comme elle détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de ma rivale devant moi : je faii aussi fort bien mon personnage. JNIes petits arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois^les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. Fago difama : n'est-il point joli, pour n'être qu'un mot.^ Je fis écrire encore hier , en l'honneur des paresseux : Bella cosa, farniente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres.^ C'est purement de mes nouvelles que vous aurez ; et voyez ma confiance , je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours admirable ; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de moi , et moi d'eux; nous nous cherchons toujours ; et, quand les affaires me séparent d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous passionnément ; je crois qu'ils vous écriront : pour moi , He prends les devants , et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma ! «Ile, aimez-moi toujours : c'est ma vie , c'est mon âme que voire
' Mademoiselle du Plessis-d'Argenlré. Le château d'Argcnlré est à une lieue des Piochers.
2 Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel. » Jardinier des Rochers.
DE MADAME DE SÉVIGNE. . itld
aiuilié : je vous le disais Tautre jour ; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse , quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous.