‹ Lettres (volume 2)Chapitre 53 sur 264 · DE M™^ DE SÉVIGNÉ A MH^^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M™^ DE SÉVIGNÉ A MH^^ DE GRIGNAN

Aux Rochei's , dimanche 5 juillet I671.

C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant , que d'aimer toutes les bagatelles que je vous mande d'ici : vous prenez fort bien l'intérêt de mademoiselle de Crcqueoison ; en récompense, it n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher : je n'ose les lire , de peur de les avoir lues; et si je n'avais la consolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps;

» M. de ScviKnc était guidon des gendarmes Dauphin.

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mais, d'un autre côté, Timpatience me les fait dévorer. Je voudrais bien savoir comme je ferais , si votre écriture était comme celle de d'Hacqueville : la force de Tamitié me la déchiffrerait- elle? En vérité, je ne le crois quasi pas : on conte pourtant des liistoires làdessus; mais enfin j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son écriture : je ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me sembk qu'il me parle dans un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et puis quand le sens m'échappe , je me mets en colère , et je jette tout. Je vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me donne; il croit que son écriture est moulée : mais vous qui parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. .Mon (ils partit hier, très-fâché de nous quitter : il n'y a rien de bon , ni de droit , ni de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui coniirmer : il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit, mais vous connaissez la faiblesse humaine ; ainsi je mets tout entre les mains de la Providence, et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien à me reprocher sur sou sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que soi» absence ne nous donne de l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole; si j'étais à Paris , je vous enverrais ce livre , vous l'aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre , et que , par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire , cette lecture me divertit encore; cela est épouvantable : mais vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas naturelles ; et comme celle de ne plus aimer ces livres-fà ne m'est pas encore entièrement arrivée , je me lais» divertir sous le prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi , et si je l'en crois , il n'oubliera rien de tous mes discours : je le connais bien , et souvent , au travers de ses petites paroles , je vois ses petits sentiments : s'il peut avoir congé cet automne , il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour les états ; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire de dépense : mais vous saurez que pendant que M. de Chaulncs va faire le tour de sa province , madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle sera dans douze jours, et plus de qumze avant !M . dv Chaulnes ; et tout franchement elle m'a fait prier de Lattendre .

et tlp ne point partir qu'elle ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il esl vrai que , pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas; quand je suis hors de Paris , je ne veux que la campagne.

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