‹ Lettres (volume 2)Chapitre 56 sur 264 · DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M™*^ DE GRIGXAN · texte numérisé non relu

DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M™*^ DE GRIGXAN

Aux Rochers , mercredi 22 juillet 167 1 , jour de la Madeleine , où fut tué , il y a quelques années, un père que j'avais.

Je vous écris, ma fille , avec plaisir , quoique je n aie rien à vous mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment ? à beau pied sans lance , entre onze heures et minuit : on pensait à Vitré que ce fut des Bohèmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée; elle fut servie à souhait , car on ne la regarda pas, et ceux qui la virent comme elle était la prirent pour ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche : son carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré, parce que le contenu était plus grand que le contenant ; ainsi il fallut travailler dans le roc , etcet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La Murinette' beauté est avec elle. Elles

' Anne-Marie du Pui de Murinais , qui épousa Henri de Maillé, marquis da Kerman.

l » ï LETTRES

sont seules à Vitré, eu attendant l'arrivée de M. deChaulnes, qui tait le tour de la Bretagne ; et les états s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille solitude : madame de Chaulnes ne sait que devenir, et u a recours qu'à moi ; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur mademoiselle die Kerborgne ; je crois qu'elle viendra ici après-diner. Toutes mes allées sont propres, et mon parc est en beauté; je la prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en liberté : comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je veux m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée , et pourtant sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Jl faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa part , et que je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime ; elle est instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous , ma très-belle, où en étes-vous de vos Grignans ? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte , et l'iunocence est-elle toujours persécutée?

Cette madame Quintin ' , que nous disions qui vous ressemblait pour vous faire enrager, est comme paralytique ; elle ne se soutient pas ; demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant cette porte , et a demandé à boire un petit coup de vin ; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela était un air , pour me faire savoir qu'elle a un équipage de Jean de Paris''. Ma chère enfant , ne sortirai-je point des nouvelles de Bretagne ? Quel chien de commerce avezvous là avec une femme de Vitré ? La cour s'en va, dit-on , à Fontainebleau ; le voyage de E.ochefort et de Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de ]M. le Dauphin, qui le prend dans cette saison à Saint-Germain : pour cette année , elle y sera attraj)ée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de

' Suzanne de Monlgommery , femme de Henri Goyon de la Moussaie, comte <le Quintin.

^ Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue , où le fils du roi allant audevant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer pour un bourgeois Je Paris, tout en menant un train df prince.

Contlom " l'abbaye de Rebais qu'avait Tabbé de Foix : le pauvre ho?}ime! On prend ici le deuil de M. le due d'Anjou : si je demeure aux états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce sera notre plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré , il me sera bien moins agréable que mes bois , ma tranquillité et mes lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états : mon pauvre mérite , tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se sauver en province . comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon âme tout entière; elle va loin, et embrasse bien des choses, quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre santé plus que la mienne ; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié , et recevez les protestations de notre abbé.

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