DE M'«c DE SÉVIGNÉ A M"'^ DE GRIGNAN
Aux Rochers , dknanche II novembre 1G7|,
Plnt à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque chose î 11 me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être entièrement inutile : cependant il ne vous sert de rien ; et de quoi pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi avec de grandes impatiences : voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l'épaule ; et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez , sans qu'on le hâte d'aller. IMadame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire : je crois qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la iMarans entra l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole , tout effarée , ayant perdu la tramontane dès le premier pas ; elle prit la place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle très-malapprise.
L'autre jour, Pomenars passa par ici : il venait de Laval , où il trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. (Vest, lui dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le comte de Créance; cet homme-la, sire y c était lui-même. Il approcha , il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit : il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné : le lendemain , il vint ici , se pâmant de rire ; il eu partit cependant dès le grand matin, le jour d'après.
Pour des devises , hélas , ma fille ! ma pauvre tète n'est guère êul état de songer, ni d'imaginer : cependant , connue il y a douze [ heures au jour, et plus de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans \ ma mémoire iine fusée i^oussée fort haut , avec ces mots : Che^ péri, par clie 5' iunalzi. Plût à Dieu que je l'eusse inventée! je. la trouve toute faite pour Adhémar : Quelle périsse, pourvu (pu. Ile
s'élècel Je crains de Tavoir vue dans ces quadrilles ; je ne ni'eu souviens pourtant pas précisément ; mais je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu dans un li\Te , au sujet d'un amant qui avait été assez hardi pour se déclarer, une fusée en l'air, avec ces mots : Da l'ardore l'ardlre ^ : elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des devises ; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu ; et si elle était bonne , et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un cachet , ce ne serait pas un grand mal ; il est difficile d'en faire de toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, ralte non temo : j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil , l'alte noji temo » ; il est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien.
75. — DE M"!*^ DE SÉVIGNÉ A M"i<^ DE GRIGNAN. Aux Rochers, dimanche 15 novembre I62l.
Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières lettres , c'était un air ; car de bonne foi , quoiqu'elles ne méritent pas tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé celles que je vous écrivais quand vous faisiez des poupées , vous garderez encore celles-ci : mais il n'y a plus de cassettes capables de les contenir : hélas! il faudra des coffres.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites du nom d'Jdhémar. Enfin la seule rature de ses lettres , c'est à la signature ^. Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis pour Adhémar, et que je voudrais le maintenir au péril de ma vie 4 ; mais je crains que nous ne soyons pas les plus forts. Pour la devise ^ , elle est jolie :
'■ Ma hardiesse vient de mon ardeur.
2 Je ne crains pas de m'élever,
^Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar, et il n'avait pas encore l'habitude de le signer.
' Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait, dans la cà\à- [erie, réghneiils des f/enlllshommes, et qui portaient le nom des colonels.
^ La.' corps de cotte devise était une fusée volante.
Che péri , pur che vV innalzi.
Voilà le vrai discours d'un petit glorieux , d'un petit ambitieux , d'un petit téméraire , d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. J'ai bien envie d'en savoir votre avis , et où je l'ai pêchée , car je ne crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan , ah ! je le crois; je suis assurée qu'il aime mieux une grke que vous ; et sur ce pied-là J'aime mieux un hibou que lui : qu'il s'examine , je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous point les erreurs et les contre-temps que fait l'éioignement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en bonne santé; et quand vous serez malade , une de vos lettres me redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et qui me trouble avec raison , jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc ? Avez-vous votre chirurgien.^ La petite Devilleme mande que vous le connaissez, c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne ; et les jeunes gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je dis : mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage ; pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde .^ Je me plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s'échauffer : l'abbé va et vient pour nos affaires ; et moi , je suis là fichée avec ma casaque , à penser à la Provence ; car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement : la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra Adhémar; je le trouve empêché : M. de Grignan défend Grignan, et a raison; Puouville ^ défend l'autre; il faudra se réduire au petit glorieux \
» François, comte de Rouville, homme original , qui disait hautement la vérité.
■•'M de G uilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux. On lui disait : Mais Adhémar l'est-il? Il répondit', glorieuset, voulant dire moins glorieux que les autres , mais pourtant glorieux; et depuis ou l'appela le pi- Ht glorieux.
Vous voulez savoir si nous avons-eiicore des feuilles vertes ; oui , lienucoup : elles sont mêlées d'uurore et de feuille morte, cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Seuneterre et madame (le Leuville : l'une est plus ricbe que l'autre , mais l'autre est plus jolie que l'une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlez-moi de votre santé ; et pour ce que vous appelez des fadaises , je ne trouve que cela de bon : bêlas! si vous les baissiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les lire. INotre abbé vous embrasse paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez , tous les enfants que vous voudrez faire , et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu , ma très-cbère et très-aimable; je vous reconnnande ma vie.