DE M™^ DE SÉVIGNÉ A -$,1^^ DE GSIGXAX
A Paris , mercredi 6 janvier 1672.
Enfin , ma chère fille , vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à mille lieues de moi ; vous ne sauriez pourtant empêcher que c€t ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible : je ne m'accoutumerai de longtemps à cet éloignement : je coupe court , parce que je ne veux point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus : je ne veux point vous donner un mauvais exemple , ni ébranler votre courage par le récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison ; jouissez de la grandeur de votre âme , pendant que je m'aiderai , comme je pourrai , de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la reine m'attaqua la première ; je fis ma cour à vos dépens , comme j'ai coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de Bretagne , et sur le bonheur de madame de Chaulnes , de m'y avoir trouvée : nous étions là toutes deux. Pour Monsieie, il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous , et m'ordonna
; De piTinier mailre iriiotel du roi .
= De preuiier prcsidoiU de la cliambre des couipl*^-
Irès-sérieuseiiient de vous faire ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli accouchement : il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las , comme on dit , d'adorer tange ( madame de Granceij ) ; je fis de telles offres le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais , mais d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant en emporte le vent : on est ravi de r^îvenir chez soi. IMadame de Richelieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut en chômage. INIais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi ? des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on.^ de madame de Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre.^ votre petite : vous dites qu'elle me fait souvenir de vous , c'est bien dit ; vous voulez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où vais-je? chez madame de Vala voire; pour quoi faire ? pour parler de Provence , de vos affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre jour : Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne , vous avez peur que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien ; on ne peut l'être avec une si agréable folie ; et de plus , c'est que je me ménage selon les lîêux , les temps , et les personnes avec qui je suis ; et l'on jurerait quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n'est pas où je suis le plus en hberté.
Je reçois votre lettre du 30 : vous me déplaisez , mon enfant , en parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la princesse d'Harcourt ^ ? Où péchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité ; quelles manières! ah, ma bonne! changez-les , je vous en conjure, et voyez les choses comme elles sont : si cela est , vous n'aurez plus qu à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue : hélas ! où est le temps que vous ne mangiez
' Fille du duc de Brancas (r distrait.
qu'une tète de bécasse par jour, el que vous mouriez de peur d'être trop grasse ?
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame Scarron ' se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois une mauvaise cause , à la même place , et sur le même tapis où nous étions : il y avait madame de la Fayette , madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilieragues, Brancas. Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez reine , le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à Saint-Germain ; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien queLauzun , en entrant en prison , dit : In sicciila sxculorum ; et je crois qu'on eut répondu ici en certain endroit , amen , et en d'autres , non. Vraiment , quand il était jaloux de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui marchait sur b main » : et que n'a-t-il pas fait à d'autres ? Ah ! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin !
Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur : elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.